VII. Les animaux n'inventent rien
Qui verra seulement que les animaux n'ont rien inventé de nouveau depuis l'origine du monde , et qui considérera d'ailleurs tant d'inventions, tant d'arts et tant de machines, par lesquels la nature humaine a changé la face de la terre, verra aisément par là combien il y a de grossièreté d'un côté et combien de génie de l'autre.
Ne doit-on pas être étonné que ces animaux , à qui on veut attribuer tant de ruses , n'aient encore rien inventé; pas une arme pour se défendre, pas un signal pour se raUier et s'entendre contre les hommes, qui les font tomber dans tant de pièges? S'ils pensent, s'ils raisonnent, s'ils réfiéchissent , comment ne sont-ils pas encore convenus entre eux du moindre signe? Les sourds et les muets trouvent l'invention de se parler par leurs doigts. Les plus stupides le font parmi les hommes ; et si on voit que les animaux en sont incapables , on peut voir combien ils sont au-dessous du dernier degré de stupidité , et que ce n'est pas connaître la raison que de leur en donner la moindre étincelle.
Quand on entend dire à Montaigne', qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête , on a pitié d'un si bel esprit; soit qu'il dise sérieusement une chose si ridicule, soit qu'il raille sur une matière qui d'ellemême est si sérieuse.
Y a-t-il un homme si stupide , qui n'invente du moins quelque signe pour se faire entendre? Y a-t-il une bète si rusée, qui ait jamais rien trouvé? Et qui ne sait que la moindre des inventions est d'un ordre supérieur à tout ce qui ne fait que suivre?
Et à propos du raisonnement qui compare les hommes stupides avec les animaux , il y a deux choses à remarquer : l'une que les hommes les plus stupides ont des choses d'un ordre supérieur au plus parfait des animaux ; l'autre que tous les hommes étant sans contestation de même nature, la perfection de l'àme humaine doit être considérée dans toute la capacité où l'espèce se peut étendre ; et qu'au contraire , ce qu'on ne voit dans aucun des animaux, n'a son principe ni dans aucune des espèces, ni dans tout le genre.
Et parce que la marque la plus convaincante que les animaux sont poussés par une aveugle impétuosité, est l'uniformité de leurs actions , entrons dans cette matière , et recherchons les causes pro-fondes qui ont introduit une telle variété dans la vie humaine.
VIII. De la première cause des inventions et de la variété de la vie humaine, qui est la réflexion.
Représentons-nous donc que les corps vont naturellement un même train, selon les dispositions où on les a mis.
i . Essais, liv. III, cb. xii.
Ainsi, tant que notre corps demeure dans la même disposition , ses mouvements vont toujours de même.
11 en faut dire autant des sensations, qui, comme nous avons dit, sont attachées nécessairement aux dispositions des organes corporels.
Car, encore que nous ayons vu que nos sensations demandent nécessairement un principe distingué du corps, c'est-à-dire une âme; nous avons vu , en même temps, que cette âme, en tant qu'elle sent, est assujettie au corps, en sorte que les sensations en suivent le mouvement.
Jamais donc nous n'inventerons rien par les sensations, qui vont toujours à la suite des mouvements corporels , et ne sortent jamais de cette ligne.
Et ce qu'on dit des sensations, se doit dire des imaginations, qui ne sont que des sensations continuées.
Ainsi , quand on attribue les inventions à l'imagination, c'est en tant qu'il s'y mêle des réflexions et du raisonnement , comme nous verrons tout à l'heure. Mais, de soi, l'imagination ne produirait rien, puisqu'elle n'ajoute rien, aux sensations, que la durée.
11 en est de même de ces appétits ou aversions naturelles que nous appelons passions ; car elles suivent les sensations, et suivent principalement le plaisir et la douleur.
Si donc nous n'avions qu'un corps et des sensations , ou ce qui les suit , nous n'aurions rien d'inventif. Mais deux choses font naître les inventions : 1° nos réflexions; 2° notre liberté.
Car au-dessus des sensations, des imaginations et des appétits naturels, il commence à s'élever en nous ce qui s'appelle reflexion ; c'est-à-dire que • nous remarquons nos sensations , nous les comparons avec leurs objets, nous recherchons les causes de ce qui se fait en nous et hors de nous ; en un mot, nous entendons et nous raisonnons, c'est-àdire que nous connaissons la vérité , et que d'une vérité nous allons à l'autre.
Dès-là donc nous commençons à nous élever audessus des dispositions corporelles ;• et il faut ici remarquer que dès que dans ce chemin nous avons fait un premier pas, nos progrès n'ont plus de bornes. Car le propre des réflexions, c'est de s'élever les unes sur les autres ; de sorte qu'on réfléchit sur ses réflexions jusqu'à l'infini.
Au reste, quand nous parlons de ces retours sur nous-mêmes, il n'est plus besoin d'avertir que ce retour ne se fait pas à la manière de celui des corps. Réfléchir n'est pas exercer un mouvement circulaire; autrement, tout corps qui tourne s'entendrait lui-même et son mouvement. Réfléchir, c'est recevoir au-dessus des mouvements corporels, et au-dessus même des sensations, une lumière qui nous rend capables de rechercher la vérité jusque dans sa source.
C'est pourquoi, en passant, ceux-là s'abusent, qui , voulant donner aux bêtes du raisonnement , croient pouvoir le renfermer dans certaines bornes. Car, au contraire , une réflexion en attire une autre ; et la nature des animaux pourra s'élever à tout , dès qu'elle pourra sortir de la ligne droite.
C'est ainsi que d'observations en observations,