CHAPITRE V. — DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA BÈTE
un corps semblable aux animaux , il ne nous a rien donné de meilleur qu'à eux. Car, sous les mêmes apparences , il a pu cacher divers trésors ; et ainsi il en faut croire autre chose que les apparences.
Ce n'est pas en effet par la nature ou par l'arrangement de nos organes , que nous connaissons notre raisonnement. Nous le connaissons par expérience , en ce que nous nous sentons capables de réflexion : nous connaissons un pareil talent dans les hommes nos semblables, parce que nous voyons par mille preuves , et surtout par le langage , qu'ils pensent et qu'ils réfléchissent comme nous ; et comme nous n'apercevons dans les animaux aucune marque de réflexion, nous devons conclure qu'il n'y a en eux aucune étincelle de raisonnement.
Je ne veux point ici exagérer ce que la figure humaine a de singulier, de noble , de grand , d'adroit et de commode au-dessus de tous les animaux : ceux qui l'étudieront, le découvriront aisément; et ce n'est pas cette difl'érence de l'homme d'avec la bête, que j'ai eu dessein d'expliquer.
XIII. Ce que c'est que l'instinct qu'on attribue ordinairement aux animaux. Deux opinio)is sur ce point.
Mais après avoir prouvé que les bêtes n'agissent point par raisonnement, examinons par quel principe où doit croire qu'elles agissent. Car il faut bien que Uieu ait mis quelque chose en elles , pour les faire agir convenablement comme elles font, et pour les pousser aux fins auxquelles il les a destinées. Cela s'appelle ordinairement instinct. Mais comme il n'est pas bon de s'accoutumer à dire des mots qu'on n'entende pas, il faut voir ce qu'on peut entendre par celui-ci.
Le mot d'instinct, en général, signifie impulsion. Il est opposé à choix ; et on a raison de dire que les animaux agissent par impulsion plutôt que par choix.
Mais qu'est-ce que cette impulsion et cet instinct? Il y a sur cela deux opinions qu'il est bon de rapporter en peu de paroles.
La première veut que l'instinct des animaux soit un sentiment. La seconde n'y reconnaît autre chose qu'un mouvement semblable à celui des horloges, et autres machines.
Ce dernier sentiment est presque né dans nos jours. Car encore que Diogène le Cynique eût dit, au rapport de Plutarque', que les bêtes ne sentaient pas , à cause de la grossièreté de leurs organes , il n'avait point eu de sectateurs. Du temps de nos pères, un médecin espagnol- a enseigné la même doctrine au siècle passé , sans être suivi , à ce qu'il paraît, de qui que ce soit. Mais depuis peu, M. Descartes a donné un peu plus de vogue à cette opinion, qu'il a aussi expliquée par de meilleurs principes que tous les autres'.
La première opinion , qui donne le sentiment pour instinct, remarque premièrement que notre âme a deux parties , la sensitive et la raisonnable.