‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 208 sur 609 · DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA HÈTE · texte numérisé non relu

DIFFÉRENCE ENTRE L'HOMME ET LA HÈTE

De cette sorte , ceux qui donnent aux bêtes des sensations et une âme qui en soit capable, interrogés si celle âme est un esprit ou un corps , répondront qu'elle n'est ni l'un ni l'autre. C'est une nature mitoyenne , qui n'est pas un corps , parce qu'elle n'est pas étendue en longueur, largeur et profondeur; qui n'est pas un esprit, parce qu'elle est sans intelligence, incapable de posséder Dieu , et d'être heureuse.

Ils résoudront par le même principe l'objection de l'immortalité : car encore que l'âme des bêtes soit distincte du corps, il n'y a point d'apparence 'qu'elle paisse être conservée séparément parce qu'elle n'a point d'opération qui ne soit totalement absorbée par le corps et par la matière. Et il n'y a rien de plus injuste ni de plus absurde, aux Platoniciens, que d'avoir égalé l'âme des bêles , où il n'y a rien qui ne soit dominé absolument par le corps, à l'âme humaine, où l'on voit un principe qui s'élève au-dessus de lui, qui le pousse jusqu'à sa ruine pour contenter la raison, et qui s'élève jusqu'à la plus haute vérité, c'est-à-dire jusqu'à Dieu même.

C'est ainsi que la première opinion sort des deux inconvénients que nous avons remarqués. Mais la seconde croit se tirer encore plus nettement d'affaire : car elle n'est point en peine d'expliquer comment l'âme des animaux n'est ni spirituelle ni immortelle : puisqu'elle ne leur donne pour toute âme que le sang et les esprits.

Elle dit donc que les mouvements des animaux ne sont point administrés par les sensations, et qu'il suffit, pour les expliquer, de supposer seulement l'organisation des parties, l'impression des objets sur le cerveau , et la direction des esprits pour faire jouer les muscles.

C'est en cela que consiste l'instinct, selon cette opinion, et ce ne sera autre chose que cette force mouvante, par laquelle les muscles sont ébranlés el agités.

\a reste , ceux qui suivent cette opinion , observent que les esprits peuvent changer de nature par diverses causes. Plus de bile mêlée dans le sang les rendra plus impétueux et plus vifs, le mélange d'autres liqueurs les fera plus tempérés. Autres seront les esprits d'un animal repu , autres ceux d'un animal affamé. Il y aura aussi de la différence entre les esprits d'un animal qui aura sa vigueur entière, el ceux d'un animal déjà épuisé el recru. Les esprits pourront être plus ou moins abondants, plus ou moins vifs, plus grossiers ou plus atténués; et ces philosophes prélendenl qu'il n'en faut pas davantage pour expliquer tout ce qui se fait dans les animaux, el les dilTérents états où ils se trouvent.

Avec ce raisonnement, cette opinion jusqu'ici entre peu dans l'esprit des hommes. Ceux qui la comballent, concluent de là qu'elle est contraire au sens commun; el ceux qui la défendent, répondent que peu de personnes les entendent, à cause que peu de personnes prennent la peine de s'élever au-dessus des préventions des sens el de l'enfance.

11 est aisé de comprendre, par ce qui vient d'être dit, que ces derniers conviennent avec l'Ecole, non-seulement que le raisonnement , mais encore

que la sensation, ne peut jamais, précisément venir du corps ; mais ils ne mettent la sensation qu'où ils mettent le raisonnement, parce que la sensation, qui d'elle-même ne connaît point la vérité, selon eux n'a aucun usage que d'exciter la partie qui la connaît.

Et ils soutiennent que les sensations ne servent de rien à expliquer ni à faire les mouvements corporels, parce que, loin de les causer, elles les suivent ; en sorte que , pour bien raisonner, il faut dire ; Tel mouvement est, donc telle sensation s'ensuit; et non pas : Telle sensation est, donc tel mouvement s'ensuit.

Pour ce qui est de l'immortalité de l'âme humaine , elle n'a aucune difficulté, selon leurs principes. Car dès-là qu'ils ont établi , avec toute l'Ecole , qu'elle est distincte du corps , parce qu'elle sent, parce qu'elle entend , parce qu'elle veut, en un mot, parce qu'elle pense; ils disent qu'il n'y a plus qu'à considérer, que Dieu , qui aime ses ouvrages, conserve généralement à chaque chose l'être qu'il lui a une fois donné. Les corps peuvent bien être dissous; leurs parcelles peuvent bien être séparées el jetées deçà et delà; mais pour cela ils ne sont point anéantis. Si donc l'âme est une substance distincte du corps, par la même raison , ou à plus forte raison , Dieu lui conservera son être ; et n'ayant point de parties, elle doit subsister éternellement dans toute son intégrité.

XIV. Conclusion de tout ce traité, où l'excellence de la nature humaine est de nouveau démontrée.

Voilà les deux opinions que soutiennent, touchant les bêles, ceux qui ont aperçu qu'on ne peut sans absurdité ni leur donner du raisonnement, ni faire sentir la matière. Mais, laissant à part les opinions, rappelons à notre mémoire les choses que nous avons constamment trouvées dans l'àme raisonnable.

Premièrement, outre les opérations sensitives , toutes engagées dans la chair el dans la matière, nous y avons trouvé les opérations intellectuelles, si supérieures au corps, et si peu comprises dans ses dispositions, qu'au contraire, elles le dominent , le font obéir, le dévouent à la mort et le sacrifient.

Nous avons vu aussi que , par notre entendement, nous apercevons des vérités éternelles, claires et incontestables. Nous savons qu'elles sont toujours les mêmes , el nous sommes toujours les mêmes à leur égard, toujours également ravis de leur beauté , el convaincus de leur certitude; marque que notre âme est faite pour les choses qui ne changent pas, el qu'elle a en elle un fond qui aussi ne doit pas changer.

Car il faut ici observer que ces vérités éternelles sont l'objet naturel de notre entendement. C'est par elles qu'il rapporte naturellement toutes les actions humaines à leur règle; tous les raisonnements aux premiers principes, connus par euxmêmes comme éternels el invariables, tous les ouvrages de l'art et de la nature, toutes les figures, tous les mouvements , aux proportions cachées , qui en font et la beauté et la force ; enfin toutes choses généralement aux décrets de la sagesse de Dieu , el à l'ordre immuable qui les fait aller eu concours.

DE LA CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI-MEME

Que si ces vérités éternelles sont l'objet naturel de l'entendement humain , par la convenance qui se trouve entre les objets et les puissances, on voit quelle est sa nature, et qu'étant né conforme à des choses qui ne changent point, il a en lui un principe de vie immortelle.

Et parmi ces vérités éternelles qui sont l'objet naturel de l'entendement , celle qu'il aperçoit comme la première, en laquelle toutes les autres subsistent et se réunissent , c'est qu'il y a un premier Etre qui entend tout avec certitude , qui fait tout ce qu'il veut, qui est lui-même sa règle, dont la volonté est notre loi, dont la vérité est notre vie.

Nous savons qu'il n'y a rien de plus impossible que le contraire de ces vérités , et qu'on ne peut jamais supposer, sans avoir le sens renversé , ou que ce premier Etre ne soit pas , ou qu'il puisse changer, ou qu'il puisse y avoir une créature intelligente qui ne soit pas faite pour entendre et ,pour aimer ce principe de son être.

C'est par là que nous avons vu que la nature de l'âme est d'être formée à l'image de son Auteur; et cette conformité nous y fait entendre un principe divin immortel.

Car s'il y a quelque chose , parmi les créatures , qui mérite de durer éternellement, c'est sans doute la connaissance et l'amour de Dieu, et ce qui est né pour exercer ces divines opérations.

Quiconque les exerce, les voit si justes et si parfaites qu'il voudrait les exercer à jamais , et nous avons, dans cet exercice, l'idée d'une vie éternelle et bienheureuse.

Les histoires anciennes et modernes font foi que cette idée de vie immortelle se trouve confusément dans toutes les nations qui ne sont pas tout à fait brutes. Mais ceux qui connaissent Dieu, l'ont trèsclaire et très-distincte , car ils voient que la créature raisonnable peut vivre éternellement heureuse, en admirant les grandeurs de Dieu, les conseils de sa sagesse, et la beauté de ses ouvrages.

Et nous avons quelque expérience de cette vie , lorsque quelque vérité illustre nous apparaît, et que, contemplant la nature, nous admirons la Sagesse qui a tout fait dans un si bel ordre.

Là nous goûtons un plaisir si pur, que tout autre plaisir ne nous paraît rien à comparaison. C'est ce plaisir qui a transporté les philosophes , et qui leur a fait souhaiter que la nature n'eût donné aux hommes aucunes voluptés sensuelles, parce que ces voluptés troublent en nous le plaisir de goûter la vérité toute pure.

Qui voit Pythagore ravi d'avoir trouvé les carrés des côtés d'un certain triangle , avec le carré de sa base , sacrifier une hécatombe en action de grâces : qui voit Archimède attentif à quelque nouvelle découverte , en oublier le boire et le manger : qui voit Platon célébrer la félicité de ceux qui contemplent le beau et le bon , premièrement dans les arts, secondement dans la nature, et enfin dans leur source et dans leur principe qui est Dieu : qui voit Aristote louer ces heureux moments oii l'âme n'est possédée que de l'intelligence de la vérité, et juger une telle vie seule digne d'être éternelle et d'être la vie de Dieu : mais qui voit les saints tellement ravis de ce divin exercice, de connaître , d'aimer et de louer Dieu , qu'ils ne le quit-

tent jamais, et qu'ils éteignent, pour le continuer durant tout le cours de leur vie, tous les désirs sensuels : qui voit, dis-je, toutes ces choses, reconnaît dans les opérations intellectuelles un principe et un exercice de vie éternellement heureuse.

El le désir d'une telle vie s'élève et se fortifie d'autant plus en nous, que nous méprisons davantage la vie sensuelle , et que nous cultivons avec plus de soin la vie de l'intelligence.

Et l'âme, qui entend cette vie, et qui la désire , ne peut comprendre que Dieu, qui lui a donné cette idée et lui a inspiré ce désir, l'ait faite pour une autre fin.

Et il ne faut pas s'imaginer qu'elle perde cette vie en perdant son corps ; car nous avons vu que les opérations intellectuelles ne sont pas, à la manière des sensations , attachées à des organes corporels. Et encore que, par la correspondance qui se doit trouver entre toutes les opérations de l'âme, l'entendement se serve des sens et des images sensibles, ce n'est pas en se tournant de ce côté-là qu'il se remplit de la vérité , mais en se tournant vers la Vérité éternelle.

Les sens n'apportent pas à l'âme la connaissance de la vérité ; ils l'excitent , ils la réveillent , ils l'avertissent de certains effets : elle est sollicitée à chercher les causes; mais elle ne les découvre, elle n'en voit les liaisons, ni les principes qui font tout mouvoir, que dans une lumière supérieure qui vient de Dieu, ou qui est Dieu même.

Dieu donc est la vérité, d'elle-même toujours présente à tous les esprits , et la vraie source de l'intelligence. C'est de ce côté qu'elle voit le jour; c'est par là qu'elle respire et qu'elle vit.

Ainsi autant que Dieu restera à l'âme (et de lui-même jamais il ne manque à ceux qu'il a faits pour lui , et sa lumière bienfaisante ne se retire jamais que de ceux qui s'en détournent volontairement); autant, dis-je, que Dieu restera à l'âme, autant vivra notre intelligence : et quoi qu'il arrive de nos sens et de notre corps , la vie de notre raison est en sûreté.

Que s'il faut un corps à notre âme, qui est née pour lui être unie, la loi de la Providence veut que le plus digne l'emporte ; et Dieu rendra à l'âme son corps immortel, plutôt que de laisser l'âme, faute de corps , dans un état imparfait.

Mais réduisons ces raisonnements en peu de paroles. L'âme, née pour considérer ces vérités immuables et Dieu , où se réunit toute vérité, par là se trouve conforme à ce qui est éternel.

En connaissant et en aimant Dieu, elle exerce les opérations qui méritent le mieux de durer toujours.

Dans ces opérations, elle a l'idée d'une vie éternellement bienheureuse, et elle en conçoit le désir. Elle s'unit à Dieu, qui est le vrai principe de l'intelligence, et ne craint point de le perdre en perdant le corps; d'autant plus que sa sagesse éternelle, qui fait servir le moindre au plus digne , si l'âme a besoin d'un corps pour vivre dans sa naturelle perfection , lui rendra plutôt le sien , que de laisser défaillir son intelligence par ce manquement.

C'est ainsi que l'âme connaît qu'elle est née

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. — AVANT-PROPOS

pour être heureuse à jamais , et aussi que , renonçant à ce bonheur éternel, un malheur éternel sera son supplice.

Il n'y a donc plus de néant pour elle, depuis que son auteur l'a une fois tirée du néant pour jouir de sa vérité et de sa bonté. Car, comme qui s'attache à cette vérité et à cette bonté , mérite plus que jamais de vivre dans cet exercice, et de le voir durer éternellement; celui aussi qui s'en prive et qui s'en éloigne, mérite de voir durer dans l'éternité la peine de sa défection.

Ces raisons sont solides et inébranlables à qui les sait pénétrer ; mais le chrétien a d'autres raisons qui sont le vrai fondement de son espérance :

c'est la parole de Dieu , et ses promesses immuables. 11 promet la vie éternelle à ceux qui le servent , et con'damne les rebelles à un supplice éternel. Il est fidèle à sa parole , et ne change point ; et comme il a accompli , aux yeux de toute la terre, ce qu'il a promis de son Fils et de son Eglise , l'accomplissement de ces promesses nous assure la vérité de celles de la vie future.

Vivons donc dans cette attente; passons dans le monde sans nous y attacher . Ne regardons pas ce qui se voit , mais ce qui ne se voit pas ; parce que, comme clit l'Apôtre' , ce qui se voit est passager, et ce qui ne se voit pas dure toujours.

i.II. Cor., IV, 18.

DISCOURS SUR UHISTOIRE UNIVERSELLE

A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN

POUR EXPLIQUER LA SUITE DE LA RELIGION, ET LES CHANGEMENTS DES EMPIRES.

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