‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 211 sur 609 · PREMIÈRE PARTIE. — DEUXIÈME ÉPOQUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — DEUXIÈME ÉPOQUE

être persécutée par le vice'. Là paraissent les mœurs contraires des deux frères : l'innocence d'.Abel, sa vie pastorale et ses offrandes agréables; celles de Gain rejelées, son avarice, son impiété, son parricide et la jalousie, mère des meurtres; le châtiment de ce crime, la conscience du parricide agitée de continuelles frayeurs , la première ville bâtie par ce méchant, qui se cherchait im asile contre la haine et l'horreur du genre humain; l'invention de quelques arts par ses enfants; la tyrannie des passions , et la prodigieuse malignité du cœur humain toujours porté à faire le mal ; la postérité de Seth , fidèle à Dieu malgré cette dépravation ; le pieux Hénoch miraculeusement tiré du monde- qui n'était pas digne de le posséder; la distinction des enfants de Dieu d'avec les enfants des hommes, c'est-à-dire de ceux qui vivaient selon l'esprit d'avec ceux qui vivaient selon la chair; leur mélange , et la corruption universelle du monde; la ruine des hommes résolue par un juste jugement de Dieu; sa colère dénoncée aux pécheurs par son serviteur Noé"; leur impénitence, et leur endurcfssement puni enfin par le déluge' : Noé et sa famille réservés pour la réparation du genre humain.

Voilà ce qui s'est passé en 1636 ans. Tel est le commencement de toutes les histoires, où se découvrent la toute-puissance , la sagesse et la bonté de Dieu : l'innocence heureuse sous sa protection, sa justice à venger les crimes, et en même temps sa patience à attendre la conversion des pécheurs; la grandeur et la dignité de l'homme dans sa première institution ; le génie du genre humain depuis qu'il fut corrompu; le naturel de la jalousie, et les causes secrètes des violences et des guerres, c'està-dire tous les fondements de la religion et de la morale.

Avec le genre humain, Noé conserva les arts, tant ceux qui servaient de fondement à la vie humaine, et que les hommes savaient dès leur origine, que ceux qu'ils avaient inventés depuis. Ces premiers arts que les hommes apprirent d'abord, et apparemment de leur Créateur, sont l'agriculture', l'art pastoral^ celui de se vêtir', et peutêtre celui de se loger. Aussi ne voyons-nous pas le commencement de ces arts en Orient, vers les lieux d'où le genre humain s'est répandu.

La tradition du déluge universel se trouve par toute la terre. L'arche, où se sauvèrent les restes du genre humain , a été de tout temps célèbre en Orient, principalement dans les lieux où elle s'arrêta après le déluge. Plusieurs autres circonstances de cette fameuse histoire se trouvent marquées dans les annales et dans les traditions des anciens peuples" : les temps conviennent, et tout se rapporte, autant qu'on le pouvait espérer dans une antiquité si reculée.

1. Gen., IV. I. 3. i, 8. — 2. An du monde 987; dev. J.-C. .TOH. — 3. An du monde 1536; dcv. J.-C. H'>8 — 4. An du monilc iO.îO; dev. J.-C. e3lS. — 5. Gen.. il. 15; m, 18, 19; iv, i. — ti ,,le,n iv i. — 7. Ibid.. III, -Ji. - 8. Seros , Cliald. Hist. Chald.; Hieron. .'Egupl. Phœti. Ilist. .Iln/is. .^ic. Onmns.. I. XCVI. .ityd. de lied, et As.^yr., apud Jos., Antiq. -lud., 1. 1 , c Val. 5, el 1. 1, coiU. .4/ ion.; et Huseb.'. Pmp Ev., lib. IX, c. 11, ii\ nuiarc, opine. Pluame solerl. tar. an aqitat. animal. Lucian. de Dea Syr.

ElEUXIÈME ÉPOQUE.

Noé , ou le Déluge.

Deuxiime âge du monde.

Prés du déluge' se rangent le décroissement de la vie humaine , le changement dans le vivre^ et une nouvelle nourriture substituée aux fruits de la terre; quelques préceptes donnésà Noé de vive voix seulement; la confusion des langues^ arrivée à la lourde Babel, premier monument de l'orgueil et de la faiblesse des hommes; le partage des trois enfants de Noé , et la pre'mière distribution des terres.

La mémoire de ces trois premiers auteurs des nations et des peuples s'est conservée parmi les hommes. Japhet, qui a peuplé la plus grande partie de l'Occident, y est demeuré célèbre sous le nom fameux d'iapet. Cliam et son fils Chanaan n'ont pas été moins connus parmi les Egyptiens et les Phéniciens ; et la mémoire de Sem a toujours duré dans le peuple hébreu, qui en est sorti.

Un peu après ce premier partage du genre humain , Nemrod, homme farouche, devient par son humeur violente le premier des conquérants; et telle est l'origine des "conquêtes. Il établit son royaume à Babylone\ au même lieu où la tour avait été commencée, et déjà élevée fort haut : mais non pas autant que le souhaitait la vanité humaine. Environ dans le même temps Ninive fut bâtie , et quelques anciens royaumes établis. Ils étaient petits dans ces premiers temps : et on trouve dans la seule Egypte, quatre dynasties ou principautés : celle de Thèbes, celle de Thin, celle de Memphis , et celle de Tanis : c'était la capitale de la Basse-Egypte. On peut aussi rapporter à ce temps le commencement des lois et de la police des Egyptiens, celui des observations astronomiques^ tant de ces peuples que des Chaldéens. Aussi voit-on remonter jusqu'à ce temps, et pas plus haut, les observations que les Chaldéens, c'est-àdire sans contestation, les premiers obéervaleurs des astres, donnèrent dans Babylone à Caliisthène pour Aristote'^.

Tout commence : il n'y a point d'histoire ancienne où il ne paraisse , non-seulement dans ces premiers temps, mais encore longtemps après, des vestiges manifestes de la nouveauté du monde. On voit les lois s'établir, les mœurs se polir, et les empires se former. Le genre humain sort peu à peu de l'ignorance; l'expérience l'instruit, et les arts sont inventés ou perfectionnés, .\ mesure que les hommes se multiplient, la terre se peuple de proche en proche : on passe les montagnes et les précipices; on traverse les fleuves, et enfin les mers ; et on établit de nouvelles habitations. La terre, qui n'était au commencement qu'une forêt immense, prend une autre forme; les bois abattus font place aux champs, aux pâturages, aux hameaux , aux bourgades , et enfin aux villes. On s'instruit à prendre certains animaux, à apprivoiser les autres , et à les accoutumer au service. On eut d'abord à combattre les bêtes farouches. Les

1 . An du monde Ifi.îfi; de\-. J.-C. 23iS. — 9. An du monde 1657; dev. J.-C. 23V7. - 3 An du monde 1757; dev. J.-C. 2:!i7. - 4. Gen., x, 8, 9, 10. 11. — 5. An du monde 1771; dev, J,-C. 2233. - 6. Porphyr.. apud Sîm/j(. in 1. II, ,Mrîs(. de Cal.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

premiers héros se signalèrent dans ces guerres. Elles firent inventer les armes , que les hommes tournèrent après contre leurs semblables : Nemrod, est appelé dans l'Ecriture un fort chasseur'. Avec les animaux, l'homme sut encore adoucir les fruits et les plantes; il plia jusqu'aux métaux à son usage, et peu à peu il y fit servir toute la nature. Comme il était naturel que le temps fît inventer beaucoup de choses , il devait aussi en faire oublier d'autres, du moins à la plupart des hommes. Ces premiers arts que Noé avait conservés , et qu'on voit aussi toujours en vigueur dans les contrées oîi se fit le premier établissement du genre humain, se perdirent à mesure qu'on s'éloigna de ce pays. 11 fallut, ou les reprendre avec le temps, ou que ceux qui les avaient conservés , les reportassent aux autres. C'est pourquoi on voit tout venir de ces terres toujours habitées, où les fondements des arts demeurèrent en leur entier; et là même on apprenait tous les jours beaucoup de choses importantes. La connaissance de Dieu et la mémoire de la création s'y conserva; mais elle allait s'affaiblissant peu à peu. Les anciennes traditions s'oubliaient et s'obscurcissaient; les fables, qui leur succédèrent, n'en retenaient plus que de grossières idées ; les fausses divinités se multiphaient : et c'est ce qui donna lieu à la vocation d'Abraham.

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