‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 22 sur 609 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Division générale des idées.

.\pRÈs avoir rapporté un grand nombre d'idées différentes que nous avons dans l'esprit, il est bon de les réduire à certains genres et nous en trouvons d'abord deux principaux.

Il y a des idées qui représentent les choses comme étant et subsistant en elles-mêmes sans les regarder comme attachées à une autre. Par exemple, quand je dis « esprit, » c'est-à-dire « chose » intelligente ; » « corps , » c'est-à-dire « chose » étendue; » « Dieu, » c'est-à-dire <( ce qui est de » soi. »

Il y a d'autres idées qui représentent leur objet, non comme existant en lui-même, mais comme surajouté et attaché à- quelque autre chose. Par exemple, quand je dis « rondeur» et « sagesse, » je ne conçois pas la rondeur ni la sagesse comme choses subsistantes en elles-mêmes ; mais je conçois la rondeur comme née pour faire quelque chose ronde , et la sagesse comme née pour faire quelque chose sage.

Il faut donc nécessairement que dans ces idées, outre ce qu'elles représentent directement, c'està-dire ce qui fait être rond, et ce qui fait être sage , il y ait un regard indirect sur ce qui est rond et ce qui est sage , c'est-à-dire sur la chose même à qui convient l'un et l'autre.

Ainsi, je puis bien entendre un bâton, sans songer qu'il soit droit ou qu'il soit courbe ; mais je ne puis entendre la droiture, ni la courbure du bâton , pour ainsi parler, sans songer au bâton même.

Au premier genre d'idées, il faut rapporter celles qui répondent à ces mots : « Dieu, esprit, » corps, bois, air, eau, pierre, métal, arbre, lion, » aigle, homme; » parce que tous ces termes signifient un seul objet absolument, sans le regarder comme attaché à un autre.

Au second genre d'idées , il faut rapporter celles qui répondent à ces mots : '< figure , longueur, », largeur, profondeur, science, justice, libéralité, » et autre semblables; parce que dans le mot de " figure , » de « longueur et de science , » outre ce qui y répond directement, il y a encore un regard sur ce qui est figuré , sur ce qui est long et sur ce qui est savant.

Le premier genre d'idées représente les substances mêmes ; le second représente ce qui est attaché ou surajouté aux substances ; comme « science » est chose attachée ou surajoutée à l'esprit , « rondeur » est chose attachée ou surajoutée au corps. ,

Cette division des idées les partage du côté de leur objet ; parce que les idées n'en peuvent avoir que de deux sortes , dont l'une est la chose même qui est, c'est-à-dire la substance, l'autre est ce qui lui est attaché.

Il faut donc considérer que la même chose , ou la même substance peut être de différentes façons , sans que son fond soit changé : par exemple, le même esprit , ou le même homme , considéré selon son esprit, peut être tantôt sans la science, et tantôt avec la science ; tantôt géomètre et tantôt non ; tantôt avec plaisir, tantôt avec douleur ;

DE LA PREMIERE OPÉRATION DE L'ESPRIT

tantôt vicieux , tantôt vertueux : tantôt malheureux , tantôt heureux ; et cependant , au fond , c'est le même esprit, c'est le même homme.

Ainsi un même corps peut être tantôt en mouvement et tantôt en repos ; tantôt droit , tantôt courbe, et, toutefois, ce sera au fond, le même corps.

Plusieurs corps peuvent être , ou jetés ensemble pêle-mêle et en confusion , ou arrangés dans un certain ordre , et rapportés à la même fin : cependant, ce seront toujours les mêmes corps en substance.

Une même eau peut être tantôt chaude , tantôt froide , tantôt prise et glacée , tantôt coulante , tantôt blanchie en écume , tantôt réduite en vapeur; une même cire peut être disposée , tantôt en une figure , et tantôt en une autre ; elle peut être tantôt dure et avec quelque consistance , tantôt liquide et coulante ; et, selon cela, tantôt jaune ou blanche , et tantôt d'une autre couleur : et cependant, au fond , c'est la même eau, c'est la même cire.

Il en est de même de l'or et de tous les autres métaux ; et , en un mot , il en est de même de tous les êtres que nous connaissons , excepté Dieu.

Ce fond qui subsiste en chaque être au milieu de tous les changements, c'est ce qui s'appelle la substance, ou la chose même. Ce qui est attaché à la chose , et de quoi on entend qu'elle est affectée , s'appelle « accident » ou forme accidentelle , qua- » lité , mode, » ou « façon d'être. »

Le propre de l'accident est d'être en quelque chose, accidentis esse est inesse; et, ce en quoi est l'accident, à quoi il est attaché et inhérent, s'appelle son sujet.

Il ne faut pas ici s'imaginer que l'accident soit dans son sujet comme une partie est dans son tout , par exemple , la main dans le corps ; ni comme ce qui est contenu est dans ce qui le contient, par exemple, un diamant dans une boîte. Il n'est pas non plus attaché à, son sujet comme une tapisserie l'est à la muraille. Il y est comme la forme qui la façonne, qui l'affecte et qui le modifie.

Comme c'est par les idées que nous entendons les choses , la diversité des choses doit nous être marquée par celle des idées; et voici comment cela se fait.

La substance peut bien être sans ses qualités : par exemple, l'esprit humain sans science, et le corps sans mouvement ; mais la science ne peut pas être sans quelque esprit qui soit savant, ni le mouvement sans quelque corps qui soit mû. De là vient aussi que les idées qui représentent les substances, les regardent en elles-mêmes, sans 1- les attacher à un sujet : au lieu que celles qui

représentent les accidents d'un sujet, regardent tout ensemble et l'accident et le sujet même.

Ainsi, les idées sont une parfaite représentation de la nature, parce qu'elles représentent les choses suivant qu'elles sont; elles représentent en ellesmêmes les substances , qui , en effet , soutiennent tout , et représentent les qualités ou les accidents ou les autres choses semblables qui sont attachées à la substance , par rapport à la substance même qui les soutient.

Soit donc cette règle indubitable ; que « les » idées qui nous représentent quelque chose sans » l'attacher à un sujet, sont des idées de subs- » tance, » par exemple, « Dieu, esprit, corps ; » et <i les idées qui nous représentent une chose comme )) étant en un sujet marqué par l'idée même, » par exemple , « science , vertu , mouvement , ron- » deur, » sont des idées d'accident. C'est pourquoi les idées de ce premier genre peuvent s'appeler « substantielles, » et les autres « accidentelles. »

Au reste , ce qui répond dans la nature à ce second genre d'idées, n'est pas proprement une chose , mais ce qui est attaché à une chose ; et néanmoins , parce que ce n'est pas un pur néant , on lui donne le nom de « chose : » la rondeur, dit-on, est une « chose » qui convient au cercle; la science est une « chose » qui convient au philosophe.

On pourrait ici demander à quel genre d'idées il faut rapporter celles qui répondent à ces mots « armes, habits, » et autres semblables. Il les faut rapporter, sans difficulté , au dernier genre , parce qu'être armé, et être habillé, aussi bien qu'être nu et être désarmé , c'est chose accidentelle à l'homme : et ainsi, quoique les armes et les habits , considérés en eux-mêmes , soient plusieurs substances ; dans l'usage , qui est proprement ce que nous y considérons , ils sont regardés comme convenant accidentellement à l'homme qui en est revêtu.

Ces remarques paraîtront vaines à qui ne les regardera pas de près ; mais à qui saura les entendre , elles paraîtront un fondement^ nécessaire de tout raisonnement exact et de tout discours correct.

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