‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 242 sur 609 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La création et les premiers temps.

La religion et la suite du peuple de Dieu , considérée de cette sorte , est le plus grand et le plus utile de tous les objets qu'on puisse proposer aux hommes. Il est beau de se remettre devant les yeux les états différents du peuple de Dieu , sous la loi de nature et sous les patriarches , sous Moïse et sous la loi écrite , sous David et sous les prophètes; depuis le retour de la captivité jusqu'à Jésus-Christ, et enfin sous Jésus-Christ même, c'est-à-dire'sous la loi de grâce et sous l'Evangile ; • dans les siècles qui ont attendu le Messie , et dans ceux où il a paru ; dans ceux où le culte de Dieu a été réduit à un seul peuple , et dans ceux où , conformément aux anciennes prophéties , il a été répandu par toute la terre; dans ceux enfin où les hommes , encore infirmes et grossiers , ont eu besoin, d'être soutenus par des récompenses et des châtiments temporels , et dans ceux où les fidèles mieux instruits ne doivent plus vivre que par la foi , attachés aux biens éternels , et souffrant , dans l'espérance de les posséder, tous les maux qui peuvent exercer leur patience.

Assurément, Monseigneur, on ne peut rien concevoir qui soit plus digne de Dieu-, que de s'être premièrement choisi un peuple qui fût un exemple palpable de son éternelle providence ; un peuple dont la bonne ou la mauvaise fortune dépendit de la piété , et dont l'Etat rendît témoignage à la sagesse et à la justice de celui qui le gouvernait. C'est par où Dieu a commencé, et c'est ce qu'il a fait voir dans le peuple juif. Mais après avoir établi par tant de preuves sensibles ce fondement immuable , que lui seul conduit à sa volonté tous les événements de la vie présente , il était temps d'élever les hommes à de plus hautes pensées, et d'envoyer Jésus-Christ , à qui il était réservé de décou%Tir au nouveau peuple , ramassé de tous les peuples du monde , les secrets de la vie future.

Vous pourrez suivre aisément l'histoire de ces deux peuples et remarquer comme Jésus-Christ fait l'union de l'un et de l'autre : puisque ou attendu, ou donné , il a été dans tous les temps, la consolation et l'espérance des enfants de Dieu.

Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la- même dès l'origine du monde : on y a toujours reconnu le même Dieu, comme auteur, et le même Christ, comme Sauveur du genre humain.

.\insi vous verrez qu'il n'y a rien de plus ancien parmi les hommes que la religion que vous professez , et que ce n'est pas sans raison que vos ancêtres ont mis leur plus grande gloire à en être les protecteurs.

Quel témoignage n'est-ce pas de sa vérité, de voir que dans les temps où les histoires profanes n'ont à nous conter que des fables , ou tout au plus des faits confus et à demi-oubliés, l'Ecriture, l'est-à-dire, sans contestation, le plus ancien

livre qui soit au monde, nous ramène par tant d'événements «précis , et par la suite même des choses , à leur véritable principe , -c'est-à-dire à Dieu qui a tout fait ; et nous marque si distinctement la création de l'univers, celle de l'homme en particulier, le bonheur de son premier état, les causes de ses misères et de ses faiblesses , la corruption du monde et le déluge , l'origine des arts et celle des nations, la distribution des terres, enfin la propagation du genre humain , et d'autres faits de même importance , dont les histoires humaines ne parlent qu'en confusion , et nous obligent à chercher ailleurs les sources certaines.

Que si l'antiquité de h. religion lui donne tant d'autorité , sa suite continuée sans interruption et sans altération durant tant de siè.cles, et malgré tant d'obstacles survenus , fait voir manifestement que la main de Dieu la soutient.

Qu'y a-t-il de plus merveilleux que de la voir toujours subsister sur les mêmes fondements dès les commencements du monde, sans que ni l'idolâtrie et l'impiété qui l'environnaient de toutes parts, ni les tyrans qui l'ont persécutée , ni les hérétiques et les infidèles qui ont tâché de la corrompre, ni les lâches qui l'ont traliie, ni ses sectateurs indignes qui l'ont déshonorée par leurs crimes, ni enfin- la longueur du temps, qui seule suffit pour abattre toutes les choses humaines, aient jamais été capables, je ne dis pas de l'éteindre, mais de l'altérer. Si maintenant nous venons à considérer quelle idée cette religion , dont nous révérons l'antiquité, nous donne de son objet, c'est-à-dire du premier Etre , nous avouerons qu'elle est au-dessus de toutes les pensées humaines , et digne d'être regardée comme venue de Dieu même.

Le Dieu qu'ont toujours servi les Hébreux et les chrétiens n'a rien de commun avec les divinités pleines d'imperfections , et même de vices , que le reste du monde adorait. Notre Dieu est un, mfini, parfait , seul digne de venger les crimes et de couronner la vertu , parce qu'il est seul la sainteté même.

Il est infiniment au-dessus de cette cause première , et de ce premier moteur que les philosophes ont connu, sans toutefois l'adorer. Ceux d'entre eux qui ont été le plus loin , nous ont proposé un Dieu qui , trouvant une matière éternelle et existante par elle-même aussi bien que lui , l'a mise en œuvre, et l'a façonnée comme un artisan vulgaire, contraint dans son ouvrage par cette matière , et par ses dispositions qu'il n'a pas faites , sans jamais pouvoir comprendre que si la matière est d'elle-même, elle n'a pas dû attendre sa perfection d'une main étrangère , et que si Dieu est infini et parfait, il n'a eu besoin, pour faire tout ce qu'il voulait, que de lui-même et de sa volonté toutepuissante. Mais le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham , le Dieu dont Moïse nous a écrit les merveilles, n'a pas seulement arrangé le monde; il l'a fait tout entier dans sa matière et dans sa forme. Avant qu'il eût donné l'être, rien ne l'avait que lui seul. Il nous est représenté comme celui qui fait tout, et qui fait tout par sa parole, tant à cause qu'il fait tout par raison , qu'à cause qu'il fait tout sans peine; et que pour faire de si grands ou-

vrages, il ne lui on coùLe qu'un seul mol, c'est-àdire qu'il ne lui en coule que de le vouloir.

El pour suivre l'histoire de la création, puisque nous l'avons commencée, Moïse nous a enseigné que ce puissant archilecle, à qui les choses coûtent si peu, .a voulu les faire à plusieurs reprises, et I créer l'univers en six jours, pour montrer qu'il n'agit pas avec une nécessité, ou par une impétuosité aveugle, comme se le sont imaginé quelques philosophes. Le soleil jette d'un seul coup, sans se retenir, tout ce qu'il a de rayons; mais Dieu , qui agit par intelligence et avec une souveraine liberté, applique sa vertu où il lui plaît, et autant qu'il lui plaît : et comme en faisant le monde par sa parole il montre que rien ne le peine ; en le faisant à plusieurs reprises , il fait voir qu'il \ est le maître de sa matière, de son action, de toute son entreprise, et qu'il n'a en agissant, d'autre règle que sa volonté toujours droite par elle-même. \

Celte conduite de Dieu nous fait voir aussi que tout sort immédiatement de sa main. Les peuples et les philosophes qui ont cru que la terre mêlée avec l'eau , et aidée , si vous le voulez , de la chaleur du soleil, avait produit d'elle-même par sa propre fécondité , les plantes et les animaux , se sont trop grossièrement trompés^ L'Ecriture nous a fait entendre que les éléments sont stériles , si la parole de Dieu ne les rend féconds. Ni la terre , ni l'eau, ni l'air n'auraient jamais eu les plantes ni les animaux^que nous y voyons, si Dieu qui en avait fait et préparé la matière, ne l'avait encore formée. par sa volonté toute-puissante, et n'avait donné à chaque chose les semences propres pour se multiplier dans tous les siècles.

Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et leur accroissement par la chaleur du soleil, pourraient croire qu'il en est le créateur. Mais l'Ecriture nous fait voir la terre revêtue d'herbes et de toutes sortes de plantes avant que le soleil ait été créé, afin que nous concevions que tout dépend de Dieu seul.

Il a plu à ce grand Ouvrier de créer la lumière , avant même que de la réduire à la forme qu'il lui a donnée dans le soleil et dans les astres; parce qu'il voulait nous apprendre que ces grands et magnifiques luminaires , dont on nous a voulu faire des divinités , n'avaient par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils ont été composés, ni la forme admirable à laquelle nous les voyons réduits.

Enfin le récit de la création , tel qu'il est fait par Moïse, nous découvre ce grand secret de la véritable philosophie, qu'en Dieu seul réside la fécondité et la puissance absolue. Heureux, sage, toutpuissant, seul suffisant à lui-même, il agit sans nécessité comme il agit sans besoin ; jamais contraint ni embarrassé par sa matière dont il J'ait ce qu'il veut, parce qu'il lui a donné par sa seule volonté, le fond de son être. Par ce droit souverain, il la tourne, il la façonne, il la meut sans peine : tout dépend immédiatement de lui ; et si , selon l'ordre établi dans la nature , une chose dépend de l'autre, par exemple, la naissance et l'accroissement des plantes, de la chaleur du soleil, c'est à cause que ce même Dieu, qui a fait toutes les

parties de l'univers, a voulu les lier les unes aux autres, et faire éclater sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.

Mais tout ce que nous enseigne l'Ecriture sainte sur la création de l'univers, n'est rien en comparaison de ce qu'elle dit de la création de l'homme, ■lusqu'ici Dieu avait tout fait en commandant : « Que la lumière. soit : que le. firmament s'étende » au milieu des eaux; que les eaux se retirent; » que la terre soit découverte , et qu'elle germe ; » qu'il y ait de grands luminaires qui partagent » le jour et la nuit; que les oiseaux et les poissons » sortent du sein des eaux; que la terre produise » les animaux selon leurs espèces différentes'. » Mais quand il s'agit de produire l'homme. Moïse lui fait tenir un nouveau langage : « Faisons "l'homme, dit- il-, à notre image et ressem- » blance. »

Ce n'est plus cette parole impérieuse et dominante ; c'est une parole plus douce , quoique , non moins efficace. Dieu tient conseil en lui-même : Dieu s'excite lui-même, comme pour nous faire voir que l'ouvrage qu'il va entreprendre surpasse tous les ouvrages qu'il avait faits jusqu'alors.

Faisons l'homme. Dieu parle en lui-même; il parle à quelqu'un qui fait comme lui , à quelqu'un dont l'homme est la créature et l'image : il parle à un autre lui-même; il parle à celui par qui toutes choses ont été faites, à celui qui dit dans son Evangile : « Tout ce que le Père fait , le Fils le » fait semblablement^ » En parlant à son Fils, ou avec son Fils , il parle en même temps avec l'Esprit tout-puissant, égal et coéternel à l'un et à l'antre.

C'est une chose inouïe dans tout le langage de l'Ecriture , qu'un autre que Dieu ait parlé de luimême en nombre pluriel : faisons. Dieu même, dans l'Ecriture , ne parle ainsi que deux ou trois fois , et ce langage extraordinaire commence à paraître lorsqu'il s'agit de créer l'homme.

Quand Dieu change de langage, et en quelque façon de conduite, ce n'est pas qu'il change en lui-même ; mais il nous montre qu'il va commencer, suivant des conseils éternels , un nouvel ordre de choses.

Ainsi l'homme , si fort élevé au-dessus des autres créatures , dont Moïse nous avait décrit la génération , est produit d'une façon toute nouvelle. La Trinité commence à se déclarer, en faisant la créature raisonnable dont les opérations intellec- : tuelles sont une image imparfaite de ces éternelles I opérations par lesquelles Dieu est fécond en luimême.

La parole de conseil, dont Dieu se sert, marque que la créature qui va être faite , est la seule qui peut agir par conseil et par intelligence. Tout le reste n'est pas moins extraordinaire. Jusque-là nous n'avions point vu dans l'histoire de la Genèse , le doigt de Dieu appliqué sur une matière corruptible. Pour former le corps de l'homme, lui-même prend de la terre'; et celte terre arrangée ^sous une telle main reçoit la plus belle figure qui eût encore paru dans°le monde. L'homme a la taille droite, la tête élevée, les regards tournés vers le

\. Gen.. I. 3, etc. — 2. Idem, 26. — 3. Joan., v. la. — 4. Gènes.. Il, 1.

SECONDE PARTIE. — LA SUITE DE LA RELIGION

ciel : el cette conformation, qui lui est particulière , lui montre son origine et le lieu où il doit tendre.

Cette attention particulière qui paraît en Dieu quand il lait l'homme, nous montre qu'il a pour lui un égard particulier, quoique d'ailleurs tout soit conduit immédiatement par sa sagesse.

Mais la manière dont il produit l'âme, est beaucoup plus merveilleuse : il ne la tire point de la matière ; il l'inspire d'en-haut; c'est un souffle de vie qui vient de lui-même.

Quand il crée les bêtes, il dit : « Que l'eau pro- » duise les poissons; » et il créa de cette sorte les monstres marins , et toute âme vivante et mouvante qui devait remplir les eaux. Il dit encore : I Que la terre produise toute âme vivante, les bêtes ■ à quatre pieds et les reptiles*. »

C'est ainsi que devaient naître ces âmes vivantes d'une vie brute et bestiale, à qui Dieu ne donne pour toute action que des mouvements dépendants du corps. Dieu les tire du sein des eaux et de la terre; mais cette âme dont la vie devait être une imitation de la sienne, qui devait vivre comme lui de raison et d'intelligence, qui lui devait être unie en le contemplant et en l'amiant, et qui, pour cette raison, était faite à son image, ne pouvait être tirée de la matière. Dieu, en façonnant Ja matière, peut bien former un beau corps ; mais en quelque sorte qu'il la tourne et la façonne, jamais il n'y trouvera son image et sa ressemblance. L'âme faite à son image, et qui peut être heureuse en le possédant, doit être produite par une nouvelle création : elle doit venir d'en-haut; et c'est ce que signifie ce souffle de vie^, que Dieu tire de sa bouche.

Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes charnels par des images sensibles , des vérités pures et intellectuelles. Ne crayons pas que Dieu souflle à la manière des animaux. Ne croyons pas que notre âme soit un air subtil, ni une vapeur déliée. Le souffle que Dieu inspire, et qui porte en lui-même l'image de Dieu , n'est ni air ni vapeur. Ne croyons pas que notre âme soit une portion de la nature divine , comme l'ont rêvé quelques philosophes. Dieu n'est pas un tout qui se partage. Quand Dieu aurait des parties , elles ne seraient pas faites. Car le Créateur, l'être incréé ne serait pas composé de créatures. L'âme est faite; et tellement faite , qu'elle n'est rien de la nature divine, mais seulement une chose faite à l'image el ressemblance de la nature divine, une chose qui doit toujours demeurer unie à celui qui l'a formée : c'est ce que veut dire ce souffle divin ; c'est ce que nous représente cet esprit de vie.

Voilà donc l'homme formé. Dieu forme encore de lui la compagne qu'il lui veut donner. Tous les hommes naissent d'un seul mariage, afin d'être à jimais^ quelque dispersés et multipliés qu'ils soient, une seule et même famille.

Nos premiers parents ainsi formés, sont mis dans ce jardin délicieux, qui s'appelle le paradis : Dieu se devait à lui-même de rendre son image heureuse.

11 donne un précepte à l'homme, pour lui faire sentir qu'il a un maître : un précepte attaché à une chose sensible , parce que l'homme était fait

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