‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 243 sur 609 · Gènes., i. 20, 2i. — 2. Idem, il · texte numérisé non relu

Gènes., i. 20, 2i. — 2. Idem, il

avec des sens; un précepte aisé, parce qu'il voulait lui rendre la Vie commode tant qu'elle serait innocente.

L'homme ne garde pas un commandement d'une si facile observance : il écoute l'esprit tentateur, et il s'écoute lui-même, au lieu d'écouter Dieu uniquement : sa perte est inévitable ; mais il la faut considérer dans son origine aussi bien que dans ses suites.

Dieu avait fait au commencement ses anges esprits purs et séparés de toute matière. Lui qui ne fait rien que de bon, les avait tous créés dans la sainteté; et ils pouvaient assurer leur félicité en se donnant volontairement à leur Créateur. Mais tout ce qui est tiré du néant est défectueux. Une partie de ces anges se laissa séduire à l'amourpropre. Malheur à la créature qui se plaît en ellemême, et non pas en Dieu! elle perd en un moment tous ses dons. Etrange effet du péché! ces esprits lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils n'eurent plus de lumières qui ne se tournassent en ruses malicieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité ; leur grandeur naturelle ne fut plus qu'orgueil; leur félicité fut changée en la triste consolation de se faire des compagnons de leur misère : et leurs bienheureux exercices , au misérable emploi de tenter les hommes. Le plus parfait de tous , qui avait aussi été le plus superbe, se trouva le plus malfaisant, comme le plus malheureux. L'homme, que Dieu avait mis un peu au-dessous des anges\ en l'unissant à un corps, devint à un esprit si parfait un objet de jalousie : il voulut rentra,îner dans sa rébellion , pour ensuite l'envelopper dans sa perte. Les créatures spirituelles avaient, comme Dieu même , des moyens sensibles pour communiquer avec l'homme qui leur était semblable dans sa partie principale. Les mauvais esprits, dont Dieu voulait se servir pour éprouver la fidélité du genre humain, n'avaient pas perdu le moyen d'entretenir ce commerce avec notre nature, non plus qu'un certain empire qui, leur avait été donné d'abord sur la créature corporelle. Le démon usa de ce pouvoir contre nos premiers parents. Dieu permit qu'il leur parlât en la forme d'un serpent , comme la plus convenable à représenter la malignité avec le supplice de cet esprit malfaisant, ainsi qu'on le verra dans la suite. Il ne craint point de leur faire horreur sous cette figure. Tous les animaux avaient été également amenés aux pieds d'Adam pour en recevoir un nom convenable, et reconnaître le souverain que Dieu leur avait donnée Ainsi aucun des animaux ne causait de l'horreur à l'homme , parce que, dans l'état où il était, aucun ne lui pouvait nuire.

Ecoutons maintenant comment le démon lui parla, et pénétrons le fond de ses artifices. Il s'adresse à Eve , comme à la plus faible : mais en la personne d'Eve , il parle â son mari aussi bien qu'à elle : « Pourquoi Dieu vous a-t-il fait cette » défense^? » S'il vous a faits raisonnables , vous devez savoir la raison de tout : ce fruit n'est pas un poison; « vous n'en mourrez pas*. » Voilà par où commence l'esprit de révolte. On raisonne sur le précepte , et l'obéissance est mise en doute.

i. PsaL, viii, e. — 2. Gen., n, 19,20.— 3. Idem, m, 1. — 4. Tbid.. i.

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVIÎRSELLE

« Vous serez comme des dieux', » libres et indépendaols; heureux en vous-mêmes, sages par vousmêmes ; n vous saurez le bien et le mal : « rien ne vous sera impénétrable. C'est par ces motifs que l'esprit s'élève contre l'ordre du Créateur, et audessus de la règle. Eve, à demi-gagnée, regarda le fruit , dont la beauté promettait un goût excellent'-. Voyant que Dieu avait uni en l'homme l'esprit et le corps, elle crut qu'en faveur de l'homme il pourrait bien encore avoir attaché aux plantes des vertus surnaturelles , et des dons intellectuels aux objets sensibles. Après avoir mangé de ce beau fruit, elle en présenta elle-même à son mari. Le voilà dangereusement attaqué. L'exemple et la complaisance fortifient la tentation : il entre dans les sentiments du tentateur si bien secondé : une trompeuse curiosité , une flatteuse pensée d'orgueil , le secret plaisir d'agir de soi-même , et selon ses propres pensées, l'attire et l'aveugle; il veut faire une dangereuse épreuve de sa liberté-, et il goûte avec le fruit défendu, la pernicieuse douceur de contenter son esprit : les sens mêlent leur attrait à ce nouveau charme ; il les suit, il s'y soumet, et il s'en fait le captif, lui qui en était le maître.

En même temps tout change pour lui. La terre ne lui rit plus comme auparavant : il n'en aura plus rien que par un travail opiniâtre : le ciel n'a plus cet air serein ; les animaux qui lui étaient tous, jusqu'aux plus odieux et aux plus farouches, un divertissement innocent, prennent pour lui des formes hideuses ; Dieu , qui avait tout fait pour son bonheur, lui tourne en un moment tout en supplice. Il se fait peine à lui-même, lui qui s'était tant aimé. La rébellion de ses sens lui fait remarquer en lui je ne sais quoi de honteux^. Ce n'est plus ce premier ouvrage du Créateur où tout était beau ; le péché a fait un nouvel ouvrage qu'il faut cacher. L'homme ne peut plus supporter sa honte, et voudrait pouvoir la couvrir à ses propres yeux. Mais Dieu lui devient encore plus insupportable. Ce grand Dieu, qui l'avait fait à sa ressemblance , et qui lui avait donné àes sens comme un secours nécessaire à son esprit, se plaisait à se montrer à lui sous une forme sensible ; l'homme ne peut plus souffrir sa présence. Il cherche le fond des forêts', pour se dérober à celui qui faisait auparavant tout son bonheur. Sa conscience l'accuse avant que Dieu parle , ses malheureuses excuses achèvent de le confondre. Il faut qu'il meure : le remède d'immortalité lui est ôté, et une mort plus affreuse, qui est celle de l'âme, lui est figurée par cette mort corporelle à laquelle il est condamné.

Mais voici notre sentence prononcée dans la sienne. Dieu, qui avait résolu de récompenser son obéissance dans toute sa postérité, aussitôt qu'il s'est révolté , le condamne , et le frappe , non-seulement en sa personne , mais encore dans tous ses enfants , comme dans la plus vive et la plus chère partie de lui-même : nous sommes tous maudits dans notre principe , notre naissance est gâtée et infectée dans sa source.

N'examinons point ici ces règles terribles de la justice divine , par lesquelles la race humaine est

1, Cen.. 11, 5. —2. Idem. — 3. lliid., m, 1. — i. Ibid., 8.

maudite dans son origine. Adorons les jugements de Dieu, qui regardent tous les hommes comme un seul homme dans celui dont il veut tous les faire sortir. Regardons -nous aussi comme dégradés dans notre père rebelle , comme flétris à jamais par la sentence qui le condamne , comme bannis avec lui , et exclus du paradis où il devait nous faire naître.

Les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine dont elles sont une ombre : mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cet abîme. Croyons que la justice aussi bien que la miséricorde de Dieu ne veulent pas être mesurées sur celles des hommes, et qu'elles ont toutes deux des effets bien plus étendus et bien plus intimes.

Mais pendant que les rigueurs de Dieu sur le genre humain nous épouvantent, admirons comme il tourne nos yeux vers un objet plus agréable, en nous découvrant notre délivrance future dès le jour de notre perte. Sous la figure du serpent', dont le rampement tortueux était une vive image des dangereuses insinuations et des détours fallacieux de l'esprit malin , Dieu fait voir à Eve notre mère le caractère odieux et tout ensemble le juste supplice de son ennemi vaincu. Le serpent devait être le plus haï de tous les animaux , comme le démon est la plus maudite de toutes les créatures. Comme le serpent rampe sur sa poitrine, le démon, justement précipité du ciel où il avait été créé, ne se peut plus relever. La terre, dont il est dit que le serpent se nourrit , signifie les basses pensées que le démon nous inspire : lui-même il ne pense rien que de bas , puisque toutes ses pensées ne sont que péchés. Dans l'inimitié éternelle entre toute la race humaine et le démon, nous apprenons" que la victoire nous sera donnée, puisqu'on nous y montre une semence bénie par laquelle notre vainqueur devait avoir la tête écrasée, c'est-à-du'e , devait avoir son orgueil dompté , et son empire abattu par toute la terre.

Cette semence bénie était Jésus - Christ , fils d'une vierge, ce Jésus-Christ en qui seul Adam n'avait point péché , parce qu'il devait sortir d'Adam d'une manière divine, conçu non de l'homme, mais du Saint-Esprit. C'était donc par cÇ divin germe, ou par la femme qui le produirait, selon les diverses leçons de ce passage , que la perte du genre humain devait être réparée , et la puissance ôtée au prince du monde, qui ne trouve rien du sien en Jésus-Christ^.

Mais avant que de nous donner le Sauveur, il fallait que le genre humain connût par une longue expérience le besoin qu'il avait d'un tel secours. L'homme fut donc laissé à lui-même ; ses incMnations se corrompirent , ses débordements allèrent à l'excès , et l'iniquité couvrit toute la face, de la terre.

Alors Dieu médita une vengeance dont il voulut que le souvenir ne s'éteignît jamais parmi les hommes : c'est celle du déluge universel, dont en effet la mémoire dure encore dans toutes les nations, aussi bien que celle des crimes qui l'ont attiré.

Que les hommes ne pensent plus que le monde

' 1. Cen., m, \i, 15. — 2. Joan., xiv , 30.

SECONDE PARTIE. — DE LA SUITE DE LA RELIGION

va tout seul, et cfue ce qui a été sera toujours comme de lui-même. Dieu, qui a tout fait, et par qui tout subsiste , va noyer tous les animaux avec tous les hommes, c'est-à-dire qu'il vaxlétruire la plus belle partie de son ouvrage.

Il n'avait besoin que de lui-même pour détruire ce qu'il avait fait d'une parole : mais il trouve plus digne de lui de faire servir ses créatures d'instrument à sa vengeance ; et il appelle les eaux pour ravager la terre couverte de crimes.

Il s'y trouva pourtant un homme juste. Dieu, avant que de le sauver du déluge des eaux , l'avait préservé par sa grâce du déluge de l'iniquité. Sa famille fut réservée pour repeupler la terre qui n'allait plus être qu'une immense solitude. Parles soins de cet homme juste , Dieu sauve les animaux , afin que l'homme entende qu'ils sont faits pour lui , et qu'il s'en serve pour la gloire de leur créateur.

Il fait plus ; et comme s'il se repentait d'avoir exercé sur le genre humain une justice si rigoureuse, il promet solennellement de n'envoyer jamais de déluge pour inonder toute la terre ; et il daigna faire ce traité non-seulement avec les hommes, mais encore avec tous les animaux tant de la terre que de l'air \ pour montrer que sa providence s'étend sur tout ce qui a vie. L"arc-en-ciel parut alors : Dieu en choisit les couleurs si douces et si agréablement diversifiées sur un nuage rempli d'une bénigne rosée , plutôt que d'une pluie incommode , pour être un témoignage éternel que les pluies qu'il enverrait dorénavant ne feraient jamais d'inondation universelle. Depuis ce temps, l'arc-en-ciel parait dans les célestes visions comme un des principaux ornements du trône de Dieu^, et y porte une impression de ses miséricordes.

Le monde se renouvelle , et la terre sort encore une fois du sein des eaux; mais dans ce renouvellement, il demeure une impression éternelle de la vengeance divine. Jusqu'au déluge toute la nature était plus forte et plus vigoureuse : par cette immense quantité d'eaux que Dieu amena sur la. terre, et par le long séjour qu'elles y firent, les sucs qu'elle enfermait furent altérés ; l'air chargé d'une humidité excessive fortifia les principes de la corruption ; et la première constitution de l'univers se trouvant affaiblie, la vie humaine qui se poussait jusques à près de mille ans, se diminua peu à peu : les herbes et les fruits n'eurent plus leur première force ; et il fallut- donner aux hommes une nourriture plus substantielle dans la chair des animaux.

Ainsi devaient disparaître et s'effacer peu à peu les restes de la première institution; et la nature changée avertissait l'homme que Dieu n'était plus le même pour lui depuis qu'il avait été irrité par tant de crimes '.

Au reste , cette longue vie des premiers hommes, marquée dans les annales du peuple de Dieu, n'a pas été inconnue aux autres peuples, et leurs anciennes traditions en ont conservé la mémoire''. La mort qui s'avançait fit sentir aux hommes une vengeance plus prompte; et comme tous les jours ils s'enfonçaient de plus en plus dans le crime, il

i. Cm., rx, 9, 10, etc. — 2. Eîech., i, 28; Apoc. iv, 3. — 3. Gen., IX, 3. — 4. Manet. Beros. Hestiœ. Nie. Damas.: et al apud .loseph., M't.,h\>. l.c.i, al.3; Hesiod.,Op. et (lies.

B. — T. VIII

fallait qu'ils fussent aussi , pour ainsi parler, tous les jours plus. enfoncés dans leur supplice.

Le seul changement des viandes leur pouvait marquer combien leur état allait s'empirant, puisqu'en devenant plus faibles, ils devenaient en même temps plus voraces et plus sanguinaires.

Avant le temps du déluge, la nourriture que les hommes prenaient sans violence dans les fruits qui tombaient d'eux-mêmes, et dans les herbes qui aussi bien séchaient si vite , était sans doute quelque reste de la première innocence , et de la douceur à laquelle nous étions formés. Maintenant, pour nous nourrir, il faut répandre du sang malgré l'horreur qu'il nous cause naturellement; et tous les raffinements dont nous nous servons pour couvrir nos tables, suffisent à peine à nous déguiser les cadavres qu'il nous faut manger pour nous assouvir.

Mais ce n'est là que la moindre partie de nos malheurs. La vie déjà raccourcie s'abrège encore par les violences qui s'introduisent dans le genre humain. L'homme qu'on voyait dans les premiers temps épargner la vie des bêtes , s'est accoutumé à n'épargner plus la vie de ses semblables. C'est en vain que Dieu défendit, aussitôt après le déluge, de verser le sang humain; en vain, pour sauver quelque vestige de la première douceur de notre nature , en permettant de manger la chair des bêtes, il en avait réservé le sang'. Les meurtres se multiplièrent sans mesure. 11 est vrai qu'avant le déluge Caïn , avait sacrifié son frère à sa jalousie ^ Lamech, sorti de Caïn, avait fait le second meurtre^; et on peut croire qu'il s'en fit d'autres après ces damnables, exemples. Mais les guerres n'étaient pas encore inventées. Ce fut après le déluge que parurent ces ravageurs de provinces, que l'on a nommés conquérants, qui , poussés par la seule gloire du commandement , ont exterminé tant d'innocents. Nemrod, maudit rejeton de Cham maudit par son père , commença à faire la guerre seulement pour s'établir un empire*. Depuis ce temps l'ambition s'est jouée, sans aucune borne, de la vie des hommes : ils en sont venus à ce point de s'entre-tuer sans se haïr : le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres.

Cent ans environ après le déluge , Dieu frappa le genre humain d'iui autre fléau par la division des langues. Dans la dispersion qui se devait faire de la famille de Noé par toute la terre habitable , c'était encore un lien de la société, que la langue qu'avaient parlée les premiers hommes , et qu'Adam avait apprise à ses enfants, demeurât commune. Mais ce reste de l'ancienne concorde périt à la tour de Babel : soit que les enfants d'Adam, toujours incrédules, n'eussent pas donné assez de croyance à la promesse de Dieu qui les avait assurés qu'on ne verrait plus de déluge , et qu'ils se soient préparé un refuge contre un semblable accident dans la solidité et dans la hauteur de ce superbe édifice, ou qu'ils n'aient eu pour objet que de rendre leur nom immortel par ce grand ouvrage , avant que de se séparer, ainsi qu'il est marqué dans la Genèse'^; Dieu ne leur permit pas de le

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