nom., XI, 28, elc
DISCOURS SUR L'IIISTOir.E UNIVERSELLE.
infidélité, lo nouveau peuple s'augmente tous les jours parmi les Gentils : l'alliance faite autrefois avec Abraham s'étend , selon la promesse , à tous les peuples du monde qui avaient oublié Dieu; l'Eglise chrétienne appelle à lui tous les hommes, et tranquille durant plusieurs siècles, parmi des persécutions inouïes , elle leur montre à ne point attendre leur félicité sur la terre.
C'était là. Monseigneur, le plus digne fruit de la connaissance de Dieu , et l'effet de cette grande bénédiction que le monde devait attendre par Jésus-Christ. Elle allait se répandant tous les jours de famille en famille, et de peuple en peuple : les hommes ouvraient les yeux de plus en plus pour connaître l'aveuglement où l'idolâtrie les avait plongés ; et malgré toute la puissance romaine, on voyait les chrétiens sans révolte , sans faire aucun trouble , et seulement en souffrant toutes sortes d'inhumanités , changer la face du monde, et s'étendre par tout l'univers.
La promptitude inouïe avec laquelle se fit ce grand changement, est un miracle visible. Jésus- Christ avait prédit que son Evangile serait bientôt prêché par toute la terre : cette merveille devait arriver incontinent après sa mort, et il avait dit qu'après qu'on l'auraU élevé de terre, c'est-à-dire qu'on l'aurait attaché à la croix , il attirerait à lui, toutes choses^. Ses apôtres n'avaient pas encore achevé leur course, et saint Paul disait déjà aux Romains, qiie leur foi était annoncée dans tout le monde-. 11 disait aux Colossiens que l'Evangile était ouï de toute « créature qui était sous le ciel ; » qu'il était prêché , qu'il fructifiait, qu'il croissait » par tout l'univers^ » Une tradition constante nous apprend que saint Thomas le porta aux Indes * , et les autres en d'autres pays éloignés. Mais on n'a pas besoin des histoires pour confirmer celte vérité : l'effet parle ; et on voit assez avec combien de raison saint Paul applique aux apôtres ce passage du Psalmiste'* : « Leur voix s'est fait entendre » par toute la terre, et leur parole a été portée jus- » qu'aux extrémités du monde. » Sous leurs disciples , il n'y avait presque plus de pays si reculé et si inconnu où l'Evangile n'eût pénétré. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin comptait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erraient de çà et de là sur des chariots sans avoir de demeure" fixe". Ce n'était point une vaine exagération , c'était un fait constant et notoire, qu'il avançait en présence des empereurs, et à la face de tout l'univers. Saint Irénée vient un peu après, et on voit croître le dénombrement qui se faisait des Eglises. Leur concorde était admirable : ce qu'on croyait dans les Gaules, dans les Espagnes, dans la Germanie, on le croyait dans l'Egypte et dans l'Orient; et comme << il n'y avait qu'un même soleil dans tout l'uni- » vers, on voyait dans toute l'Eglise, depuis une » extrémité du monde à l'autre, la même lumière » de la vérité''. »
Si peu qu'on avance, on est étonné des progrès qu'on voit. Au milieu du troisième siècle , Tertul-
l../oan.,viii,28; xii,a-2. — ï>, Rom., I, 8. -3. CoL.i. 5 6,23. — 4. Greg. Nas,., Orat. xxv, nimc xxxiii, n. H, 1. 1, p. |5M . — 5. I>s. xviir, 5;/iom.. X, 18. - «. .(,«•(., Apol.. n.nunc i , n. 53, p. 74, 75; et Dial. cumTryph., D. ill, iL-m. —T. jreu., ado. Ilœi: I I c. 2 , 3 , nunc 10 , p . 48 cl si'i] .
lien et Origène font voir dans l'Eglise des peuples entiers qu'un peu devant on n'y mettait pas'. Ceux qu'Origène exceptait, qui étaient les plus éloignés du monde co.nnu , y sont mis un peu après par Arnobe^ Que pouvait avoir vu le monde pour se rendre si promptement à Jésus-Christ'? S'il a vu des miracles, Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage : et s'il se pouvait faire qu'il n'en eût pas vu, ne serait-ce pas un noudea.u miracle, plus grand et plus incroyable que ceux qu'on ne veut pas croire, d'avoir converti le monde .sans miracle, d'avoir fait entrer tant d'ignorants dans des mystères si hauts , d'avoir inspiré à tant de savants une humble soumission, et d'avoir persuadé tant de choses incroyables à des incrédules^?
Mais le miracle des miracles , si je puis parler de la sorte , c'est qu'avec la foi des mystères les vertus les plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont répandues sur toute la terre. Les disciples de Jésus-Christ l'ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérité, a été parmi ses enfants un exercice ordinaire; et pour imiter leur Sauveur ils ont couru aux tourments avec plus d'ardeur que les autres n'ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples ni des riches qui se sont appauvris pour aider les 'pauvres, ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges , ni des pasteurs charitables qui se sont faits tout à tous, toujours prêts à donner à leur troupeau, non-seulement leurs veilles et leurs travaux, mais encore leurs propres vies. Que dirai-je de la pénitence et de la mortification ■? Les juges n'exercent pas plus sévèrement la justice sur les criminels, que les pécheurs pénitents l'ont exercée sur eux-mêmes. Bien plus , les innocents ont puni en eux avec une rigueur incroyable cette pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptiste, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmi les fidèles; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs ; et il y a eu tant de solitaires , que des solitaires plus parfaits ont été contraints de chercher des solitudes plus profondes : tant on a fui le monde, tant la vie contemplative a été goûtée.
Tels étaient les fruits précieux que devait produire l'Evangile. L'Eglise n'est pas moins riche en exemples qu'en préceptes, et sa doctrine a 'paru sainte, en produisant une infinité de saints. Dieu, qui sait que les plus fortes vertus naissent parmi les souffrances , l'a fondée par le martyre , et l'a tenue durant trois cents ans dans cet état, sans qu'elle eût un seul moment pour se reposer. Après qu'il eût fait voir, par une si longue, expérience , qu'il n'avait pas besoin du secours humain ni des puissances de la terre pour établir son Eglise , il y appela enfin les empereurs, et fit du grand Constantin un protecteur déclaré du christianisme. Depuis ce temps, les rois ont accouru de toutes parts à l'Eglise ; et tout ce qui était écrit dans les prophéties , touchant sa gloire future , s'est accompli aux yeux de toute la terre.
Que si elle a été invincible contre les efforts du
l. Tertul.. adv. Jud., c. 7, Apolog , cap. 37; Orig., Tr. XXVUI, in Matth., tom. III, p. 858, éd. Ben.; Hom. iv, in Eaech., idem. p. 370. — 2. Arnob., adv. (lentes., lib. II. — 3. .iH,;;., de Civil. Dei. 1. \XI, c. vu ; 1. XXII, c . V.
SECONDE PARTIE. — DE LA SUITE DE LA RELIGION
dehors, elle ne l'est pas moins contre les divisions intestines. Ces hérésies, tant prédites par Jésus- Christ et par ses apôtres , sont arrivées , et la foi persécutée par les empereurs, souflrait en même temps des hérétiques une persécution plus dangereuse. Mais cette persécution na jamais été plus violente que dans le temps où l'on vit cesser celle des païens. L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cette Eglise que les attaques de ses ennemis déclarés avaient affermie. A peine commençait-elle à respirer parla pais que lui donna Constantin ; et voilà qu'Arius , ce malheureux prêtre, lui suscite de plus grands troubles qu'elle n'en avait jamais soufferts. Constance, fils de Constantin, séduit par les ariens dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute la terre : ^nouveau persécuteur du christianisme, et d'autant plus redoutable, que sous le nom de Jésus-Christ il fait la guerre à Jésus-Christ même. Pour comble de malheurs , l'Eglise ainsi divisée tombe entre les mains de Julien l'Apostat, qui met tout en œuvre pour détruire le christianisme , et n'en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il était déchiré. Après lui vient un Valens, autant attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une pareille fureur. L'Eglise apprend , par tant d'expériences , qu'elle n'a pas moins à souffrir, sous les empereurs chréliens, qu'elle avait souff'ert, sous les empereurs infidèles; et qu'elle doit verser du sang pour défendre , non-seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particulier. En effet, il n'y en a aucun qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfants. Mille sectes et mille hérésies sorties de son sein se sont élevées contre elle. Mais si elle les a vues s'élever, selon les prédictions de Jésus-Christ , elle les a Mies tomber toutes , selon ses promesses , quoique souvent soutenues par les empereurs et par les rois. Ses véritables enfants ont été , comme dit saint Paul , reconnus par cette épreuve; la vérité n'a fait que se fortifier quand elle a été contestée , et l'Eglise est demeurée inébranlable.