‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 283 sur 609 · CH.\PITRE XX.VII · texte numérisé non relu

CH.\PITRE XX.VII

Réflexion générale sur la suite de la religion , et sur le rapport qu'il y a entre les livres de l'Ecriture.

Cette Eglise, toujours attaquée et jamais vaincue, est un miracle perpétuel, et un témoignage éclatant de l'immutabilité des conseils de Dieu. Au milieu de l'agitation des choses humaines, elle se sotttient toujours avec une force invincible, en sorte que, par une suite non interrompue depuis près de dix-sept cents ans, nous la voyons remonter jusqu'à Jésus-Christ, dans lequel elle a recueilli la succession de l'ancien peuple , et se trouve réunie aux prophètes et aux patriarches.

Ainsi tant de miracles étonnants, que les anciens Hébreux ont vus de leurs yeux , servent encore aujourd'hui à confirmer notre foi. Dieu, qui les a faits pour rendre témoignage à son unité et à, sa toute-puissance, que pouvait-il faire de plus authentique pour en conserver la mémoire, que de laisser entre les mains de tout un grand peuple les actes qui les attestent, rédigés par l'ordre des temps? C'est ce que nous avons encore dans' les livres de l'Ancien Testament , c'est-à-dire dans les livres les plus anciens qui soient au monde; dans les livres qui sont les seuls de l'antiquité, où la connaissance du vrai Dieu soit enseignée, et son service ordonné ; dans les livres que le peuple juif a toujours si rehgieusement gardés, et dont il est encore aujourd'hui l'inviolable porteur par toute la terre.

Après cela , faut-il croire les fables extravagantes des auteurs profanes sur l'origine d'un peuple si noble et si ancien? nous avons déjà remarqué^ que l'histoire de sa naissance et de son empire finit où commence l'histoire grecque; en sorte qu'il n'y a rien à espérer de ce côté-là pour éclaircir les affaires des Hébreux. 11 est certain que les Juifs et leur religion ne furent guère connus des

l. Orii!., Cont. Cels., I.VII, n. iO, l. I, p. 7-22. —2. Just., ,l/i. ii, mmr, i, li. 26, p. 59. — 3. Epoque viii, .\n de home 305.

SECONDE PARTIE. — DE LA SUITE DE LA RELIGION

Grecs qu'après que leurs Li\Tes sacrés eurent été traduits en cette langue , et qu'ils furent euxmêmes répandus dans les villes grecques, c'est-àdire deux à trois cents ans avant Jésus-Christ. L'ignorance de la Divinité était alors si profonde parmi les Gentils que leurs plus habiles écrivains ne pouvaient pas même comprendre quel Dieu adoraient les Juifs. Les plus équitables leur donnaient pour Dieu les nues et le ciel, parce qu'ils y levaient souvent les yeux , comme au lieu où se déclarait le plus hautement la toute-puissance de Dieu, et où il avait établi son trône. Au reste, la religion judaïque était si singulière et si opposée à toutes les autres ; les lois, les sabbats, les fêtes et toutes les mœurs de ce peuple étaient si particulières, qu'ils s'attirèrent bientôt la jalousie et la haine de ceux parmi lesquels ils vivaient. On les regardait comme une nation qui condamnait toutes les autres. La défense qui leur était faite de communiquer avec les Gentils en tant de choses, les rendait aussi odieux qu'ils paraissaient méprisables. L'union qu'on voyait entre eux, la relation qu'ils entretenaient tous si soigneusement avec le chef de leur religion , c'est-à-dire Jérusalem , son temple et ses pontifes, et les dons qu'ils y envoyaient de toutes parts , les rendaient suspects ; ce qui , joint à l'ancienne haine des Egyptiens contre ce peuple si maltraité de leurs rois et délivré par tant de prodiges de leur tyrannie, fit inventer des contes inouïs sur son origine , que chacun cherchait à sa fantaisie, aussi bien que les interprétations de leurs cérémonies , qui étaient si particulières , et qui paraissaient si bizarres lorsqu'on n'en connaissait pas le fond et les sources. La Grèce , comme on sait, était ingénieuse à se tromper et à s'amuser agréablement elle-même ; et de tout cela sont venues les fables que l'on trouve dans Justin , dans Tacite, dans Diodore de Sicile, et dans les autres de pareille date qui ont paru curieux dans les affaires des Juifs, quoiqu'il soit plus clair que le jour qu'ils écrivaient sur des bruits confus , après une longue suite de siècles interposés , sans connaître leurs lois, leurreHgion, leiu- philosophie, sans avoir entendu leurs livres, et peut-être sans les avoir seulement ouverts.

Cependant, malgré l'ignorance et la calomnie, il demeurera pour constant que le peuple juif est le seul qui ait connu dès son origine, le Dieu créateur du ciel et de la terre; le seul, par conséquent, qui devait être le dépositaire des secrets divins. Il les a aussi conservés avec une religion qui n'a point d'exemples. Les livres que les Egyptiens et les autres peuples appelaient divins , sont perdus il y a longtemps, et à peine nous en reste-t-ii quelque mémoire confuse dans les histoires anciennes. Les livres sacrés des Romains, où Numa, auteur de leur religion , en avait écrit les mystères , ont péri par les mains des Romains mêmes, et le sénat le^ fit brûler comme tendant à renverser la religion ' . Ces mêmes Romains ont à la fin laissé périr les li\'res sibyllins , si longtemps révérés parmi eux comme prophétiques, et où ils voulaient qu'on crût qu'ils trouvaient les décrets des dieux immortels sur leur empire, sans pourtant en avoir jamais

\. TU. Liv.. 1. XL, c. 29; Vflrr. , lib. de Cullu Deor., avud Aua de Cip.flei.l.vn.c. XXXIV, i. \-n. "^ "

montré au public , je ne dis pas un seul volume , mais un seul oracle. Les Juifs ont été les seuls dont les Ecritures sacrées ont été d'autant plus en vénération, qu'elles ont été plus connues. De tous les peuples anciens , il est le seul qui ait conservé les monuments primitifs de sa religion, quoiqu'ils fussent pleins des témoignages de leur infidélité et de celle de leurs ancêtres. Et aujourd'hui encore ce même peuple reste sur la terre pour porter à toutes les nations où il a été dispersé, avec la suite de la religion , les miracles et les prédictions qui la rendent inébranlable.

Quand Jésus-Christ est venu , et qu'envoyé par son Père pour accomplir les promesses de la loi , il a confirmé sa mission et celle de ses disciples par des miracles nouveaux, ils ont été écrits avec la même exactitude. Les actes en ont été publiés à toute la terre ; les circonstances des temps , des personnes et des lieux ont rendu l'examen facile à quiconque a été soigneux de son salut. Le monde s'est informé , le monde a cru ; et si peu qu'on ait considéré les anciens monuments de l'Eglise, on avouera que jamais affaire n'a été jugée avec plus de réflexion et de connaissance.

Mais dans le rapport qu'ont ensemble les li\Tes des deux Testaments , il y a une différence à considérer : c'est que les livres de l'ancien peuple ont été composés en divers temps. Autres sont les temps de Moïse , autres ceux de Josué et des juges, autres ceux des rois ; autres ceux où le peuple a été tiré d'Egypte , et où il. a reçu la loi , autres ceux où il a conquis la Terre promise , autres ceux où il y a été rétabli par des miracles visibles. Pour convaincre l'incrédulité d'un peuple attaché aux sens , Dieu a pris une longue étendue de siècles durant lesquels il a distribué ses miracles et ses prophètes , afin de renouveler souvent les témoignages sensibles par lesquels il attestait ses vérités saintes. Dans le Nouveau Testament il a suivi une autre conduite. 11 ne veut j)lus rien révéler de nouveau à son Eglise après Jésus-Christ. En lui est la perfection et la plénitude : et tous les Livres divins qui ont été composés dans la nouvelle alliance , l'ont été au temps des apôtres.

C'est-à-dire que le témoignage de Jésus-Christ et de ceux que Jésus-Christ même a daigné choisir pour témoins de sa résurrection, a suffi à l'Eglise chrétienne. Tout ce qui est venu depuis l'a édifié; mais elle n'a regardé comme purement inspiré de Dieu que ce que les apôtres ont écrit , ou ce qu'ils ont confirmé par leur autorité.

Mais dans cette différence qui se trouve entre les livres des deux Testaments, Dieu a toujours gardé cet ordre admirable, de faire écrire les choses dans le temps qu'elles étaient arrivées , ou que la mémoire en était récente. Ainsi ceux qui les savaient les ont écrites ; ceux qui les savaient ont reçu les livres qui en rendaient témoignage : les uns et les autres les ont laissés à leurs descendants comme un héritage précieux ; et la pieuse postérité les a conservés.

C'est ainsi que s'est formé le corps des Ecritures saintes, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament ; Ecritures qu'on a regardées, -dès leur origine , comme véritables en tout , comme données de Dieu même , et qu'on a aussi conservées avec

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

tant de religion, qu'on n'a pas cru pouvoir sans impiglé y altérer une seule lettre.

C'est ainsi qu'elles sont venues' jusqu'à nous toujours saintes , toujours sacrées , toujours inviolables ; conservées les unes par la tradition constante du peuple juif, et les autres par la tradition du peuple chrétien, d'autant plus certaine, qu'elle a été confirmée par le sang et par le martyre, tant de ceux qui ont écrit ces Livres divins , que de ceux qui les ont reçus.

Saint Augustin et les autres Pères demandent sur la foi de qui nous attribuons les livres profanes à des temps et à des auteurs certains'. Chacun répond aussitôt que les livres sont distingués par les différents rapports qu'ils ont aux lois, aux coutumes, aux histoires d'un certain temps, par le style même qui porte imprimé le caractère des âges et des auteurs particuliers ; plus que tout cela, parla foi publique, et par une tradition constante. Toutes ces choses concourent à établir les Livres divins, à en distinguer les temps, à en marquer les auteurs; et plus il y a eu de religion à les conserver dans leur entier, plus la tradition qui nous les conserve est incontestable ^

Aussi a-l-elle toujours été reconnue, non-seulement par les orthodoxes, mais encore parles hérétiques, et même par les infidèles. Moïse a toujours passé dans tout l'Orient, et ensuite dans tout l'univers, pour le législateur des Juifs, et pour l'auteur deslivres qu'ilslui attribuent. Les Samaritains, qui les ont reçus des dix tribus séparées , les ont conservés aussi religieusement que les Juifs : leur tradition et leur histoire est constante, et il ne faut que repasser sur quelques endroits de la première partie^ pour en voir toute la suite.

Deux peuples si opposés n'ont pas pris l'un de l'autre ces Livres divins; tous les deux les ont reçus de leur origine commune dès les temps de Salomon et de David. Les anciens caractères hébreux, que les Samaritains retiennent encore, montrent assez qu'ils n'ont pas suivi Esdras, qui les a changés. Ainsi le Pentateuque des Samaritains et celui des Juifs sont deux originaux complets , indépendants l'un de l'autre. La parfaite conformité qu'on y voit dans la substance du texte , justifie la bonne foi des deux peuples. Ce sont des témoins fidèles qui conviennent sans s'être entendus , ou, pour mieux dire, qui conviennent malgré leurs inimitiés, et que la seule tradition immémoriale de part et d'autre a unis dans la même pensée.

Ceu.\ donc qui ont voulu dire, quoique sans aucune raison, que ces livres étaient perdus, ou n'ayant jamais été, ont été ou rétablis, ou composés de nouveau, ou altérés par Esdras; outre qu'ils sont démentis par Esdras même , le sont aussi par le Pentateuque qu'on trouve encore aujourd'hui entre les mains des Samaritains tel que l'avaient lu , dans les premiers siècles , Eusèbe de Césarée , saint Jérôme, et les autres auteurs .ecclésiastiques, tel que ces peuples l'avaient conservé dès leur origine : et une secte si faible semble ne durer si

1. .lKj.,con(. Filial., 1. XI, rap. 2; \xxii, 21; xxxiii, 6, t. VIII.- 2. Iren.. adv. Hœres.. i. III, c. i. 2. p. 173, elc; Teruill ■ , adv . .Marc , 1. IV, c. 1.4, 5; Aug , de Utilit. cred., c. m, xvii, n. 5, 33, tom. Vil; Cont. Famtum ilanic.,\. XXII, c. 79. xxviii, 4; xxxn, xxxiii; idem, Cont. adv. Leg. et l'rop., 1. I, cap. 20. n. 39, etc. — 3. Voyez ci-dessus, I" Part., Epoque vu, viii, ix; ao du monde 3000 , et de Rome 218 , 305, 614, 617, elc.

longtemps que pour rendre ce témoignage à l'antiquité de Moïse.

Les auteurs qui ont écrit les quatre Evangiles ne reçoivent pas un témoignage moins assuré du consentement unanime des fidèles, des païens , et des hérétiques. Ce grand nombre de peuples divers, qui ont reçu et traduit ces Livres divins aussitôt qu'ils ont été faits, conviennent tous de leur date et de leurs auteurs. Les païens n'ont pas contredit cette tradition. Ni Celse qui a attaqué ces Livres sacrés, presque dans l'origine du christianisme; ni Julien l'Apostat, quoiqu'il n'ait rien ignoré ni rien omis de ce qui pouvait le décrier; ni aucun autre païen ne les a jamais soupçonnés d'être supposés : au contraire, tous leur ont donné les mêmes auteurs que les chrétiens. Les hérétiques, quoique accablés par l'autorité de ces Livres, n'osaient dire qu'ils ne fussent pas des disciples de Notre Seigneur. Il y a eu pourtant de ces hérétiques qui ont vu les commencements de l'Eglise, et aux yeux desquels ont été écrits les livres de l'Evangile. Ainsi la fraude , s'il y en eût pu avoir, eù.t été éclairée de trop près pour réussir. Il est vrai qu'après les apôtres , et lorsque l'Eglise était déjà étendue par toute la terre, Marcion et Manès, constamment les plus téméraires et les plus ignorants de tous les hérétiques , malgré la tradition venue des apôtres, continuée par leurs disciples et par les évêques à qui ils avaient laissé leur chaire et la conduite des peuples , et reçue unanimement par toute l'Eglise chrétienne, osèrent dire que trois Evangiles étaient supposés , et que celui de saint Luc qu'ils préféraient aux autres, on ne sait pourquoi, puisqu'il n'était pas venu par une autre voie, avait été falsifié. Mais quelles preu%-es en donnaientils? de pures visions, nuls faits positifs. Ils disaient, pour toute raison, que ce qui était contraire à leurs sentiments devait nécessairement avoir été inventé par d'autres que par les apôtres, et alléguaient pour toute preuve les opinions mêmes qu'on leur contestait ; opinions d'ailleurs si extravagantes , et si manifestement insensées, qu'on ne sait encore comment elles ont pu entrer dans l'esprit humain. Mais certainement pour accuser la bonne foi de l'Eglise, il fallait avoir en main les originaux différents des siens, ou quelque preuve constante. Interpellés d'en produire eux et leurs disciples, ils sont demeurés muets', et ont laissé par leur silence une preuve indubitable qu'au second siècle du christianisme , oii ils écrivaient , il n'y avait pas seulement un indice de fausseté, ni la moindre conjecture qu'on pïit opposer à la tradition de l'Eglise.

Que dirai-je du consentement des livres de l'Ecriture, et du témoignage admirable que tous les temps du peuple de Dieu se donnent les uns aux autres? Les temps du second temple supposent ceux du premier, et nous ramènent à Salomon. La paix n'est venue que par les combuts; et les conquêtes du peuple de Dieu nous font remonter jusqu'aux Juges, jusqu'à Josué, et jusqu'à la sortie d'Egypte. En regardant tout un peuple sortir d'un royaume où il était étranger, on se souvient comment il y était entré. Les douze patriarches paraissaient aussitôt; et un peuple qui ne s'est jamais regardé que comme une même famille, nous con-

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