‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 284 sur 609 · Iren., Terl., .\ug., loc. cit · texte numérisé non relu

Iren., Terl., .\ug., loc. cit

SECONDE PARTIE

LA SUITE DE LA RELIGION

duit naturellement à Abraham qui en est la tige. Ce peuple est-il plus sage et moins porté à l'idolâtrie après le retour de Babylone ; c'était l'efîet naturel d'un grand châtiment, que ses fautes passées lui avaient attiré. Si ce peuple se glorifie d'avoir vu durant plusieurs siècles des miracles que les autres peuples n'ont jamais vus , il peut aussi se glorifier d'avoir eu la connaissance de Dieu qu'aucun autre peuple n'avait. Que veut-on que signifie kl Circoncision, et la fête des Tabernacles, et la Pàque , et les autres fêtes célébrées dans la nation de temps immémorial , sinon les choses qu'on trouve marquées dans le livre de Mo'ïse? Qu'un peuple distingué des autres par une religion et par des mœurs si particulières, qui conserve dès son origine , sur le'fondement de la création et sur la foi de la Providence , une doctrine si suivie et si élevée, une mémoire si vive d'une longue suite de faits si nécessairement enchaînés , des cérémonies si réglées et des coutumes si universelles , ait été sans une histoire qui lui marquât son origine, et sans une loi qui lui prescrivît ses coutumes pendant mille ans qu'il est demeuré en Etat; etqu'Esdras ait commencé à lui vouloir donner tout à coup, sous le nom de Moïse, avec l'histoire de ses antiquités, la loi qui formait ses mœurs, quand ce peuple devenu captif a vu son ancienne monarchie renversée de fond en comble : quelle fable plus incroyable pourrait-on jamais inventer? et peut-on y donner créance , sans joindre l'ignorance au blasphème?

Pour perdre une telle loi, quand on l'a une fois reçue, il faut qu'un peuple soit exterminé, ou que par divers changements il en soit venu à n'avoir plus qu'une idée confuse de son origine , de sa religion, et de ses coutumes. Si ce malheur est arrivé au peuple juif, et que la loi si connue sous Sédécias se soit perdue soixante ans après, malgré les soins d'un Ezéchiel, d'un Jérémie , d'un Baruch, d'un Daniel, qui ont un recours perpétuel à cette loi , comme à l'unique fondement de la religion et de la police de leur peuple : si, dis-je, la loi s'est perdue malgré ces grands hommes , sans compter les autres , et dans le temps que la même loi avait ses martyrs , comme le montrent les persécutions de Daniel et des trois enfants; si cependant, malgré tout cela, elle s'est perdue en si peu de temps, et demeure si profondément oubliée qu'il soit permis à Esdras de la rétablir à sa fantaisie : ce n'était pas le seul livre qu'il lui fallait fabriquer. Il lui fallait composer en même temps tous les prophètes anciens et nouveaux , c'est-à-dire ceux qui avaient écrit et devant et durant la captivité; ceux que le peuple avait vu écrire, aussi bien que ceux dont il conservait la mémoire; et non-seulement les prophètes, mais encore les livres de Salomon , et les Psaumes de David , et tous les livres d'histoire ; puisqu'à peine se trouvera-t-il dans toute cette histoire un seul fait considérable , et dans tous ces autres livres un seul chapitre qui , détaché de Moïse , tel que nous l'avons , puisse subsister un seul moment. Tout y parle de Mo'ïse, tout y est fondé sur Moïse; et la chose devait être ainsi puisque Mo'ïse, et sa loi, et l'histoire qu'il a écrite, était en effet dans le peuple juif tout le fondement de la conduite pu-

blique et particulière. C'était en vérité à Esdras une merveilleuse entreprise, et bien nouvelle dans le monde , de faire parler en même temps avec Mo'ïse tant d'hommes de caractère et de style différent, et chacune d'une manière uniforme et toujours semblable à elle-même ; et faire accroire tout à coup à tout un peuple que ce sont là les livres anciens qu'il a toujours révérés, et les nouveaux qu'il a vu faire, comme s'il n'avait jamais ouï parler de rien, et que la connaissance du temps présent , aussi bien que celle du temps passé, fût tout à coup abolie. Tels sont les prodiges qu'il faut croire , quand on ne veut pas croire les miracles du Tout-Puissant, ni recevoir le témoignage par lequel il est constant qu'on a dit à tout un grand peuple qu'il les avait vus de ses yeux.

Mais si ce peuple est revenu de Babylone dans la terre de ses pères , si nouveau et si ignorant , qu'à peine se souvient-il qu'il eût été , en sorte qu'il ait reçu sans examiner tout ce qu'Esdras aura voulu lui donner ; comment donc voyons-nous dans le livre qu'Esdras a écrit', et dans celui de Néhémias son contemporain, tout ce qu'on y dit des Livres divins? Qui aurait pu les ouïr parler de la loi de Mo'ïse en tant d'endroits , et publiquement, comme d'une chose connue de tout le monde , et que tout le monde avait entre ses mains ? Eussent-ils osé régler par là les fêtes , les sacrifices , les cérémonies , la forme de l'autel rebâti , les mariages , la police , et en un mot toutes choses, en disant sans cesse que tout se faisait « selon qu'il était écrit dans la loi de Moïse servi- » teur de Dieu''? »

Esdras y est nommé comme « docteur en la loi » que Dieu avait donnée à Israël par Moïse ; » et c'est suivant cette loi , comme par la règle qu'il avait entre ses mains, qu'Artaxerxe lui ordonne de visiter, de régler et de réformer le peuple en toutes choses. Ainsi l'on voit que les Gentils mêmes connaissaient la loi de Moïse comme celle que tout le peuple et tous ses docteurs regardaient de tout temps comme leur règle. Les prêtres et les lévites sont disposés par les villes : leurs fonctions et leurs rangs sont réglés « selon qu'il était » écrit dans la loi de Moïse. » Si le peuple fait pénitence, c'est des transgressions qu'il avait commises contre cette loi ; s'il renouvelle l'alliance avec Dieu par une souscription expresse de tous les particuliers, c'est sur le fondement de la même loi , qui pour cela est « lue hautement , distincte- » ment et intelligiblement, soir et matin durant » plusieurs jours, à tout le peuple assemblé ex- » près , )) comme la loi de leurs pères ; tant hommes que femmes entendant, pendant la lecture , et reconnaissant les préceptes qu'on leur avait appris dès leur enfance. Avec quel front Esdras aurait-il fait lire à tout un grand peuple , comme connu, un livre qu'il venait de forger ou d'accommoder à sa fantaisie , sans que personne y remarquât la moindre erreur, ou le moindre changement? Toute l'histoire des siècles passés était répétée depuis le livre de la Genèse jusqu'au temps oïl l'on vivait. Le peuple, qui si souvent

i. I. Esilr.. III. vn . ix, x: //. Esdr., v. vin , ix , x , xii , xrii. — 2. /. Esdr., III , 2 ; '/• Esdr., viii , xm, etc

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

avait secoué le joug de cette loi , se laisse charger de ce lourd fardeau sans peine et sans résistance, convaincu par expérience que le mépris qu'on en avait fait avait attiré tous les maux où on se voyait plongé. Les usures sont réprimées selon le texte de la loi, les propres termes en étaient cités; les mariages contractés sont cassés, sans que personne réclamât. Si la loi eût été perdue , ou en tout cas oubliée, aurait-on vu tout le peuple agir naturellement en conséquence de cette loi, comme l'ayant toujours eue présente? Comment est-ce que tout ce peuple pouvait écouter Aggée , Zacharie et Malachie qui prophétisaient alors, qui comme les autres prophètes leurs prédécesseurs ne leur prêchaient que « Moïse et la loi que Dieu lui avait » donnée en Horeb ' ; » et cela comme une chose connue et de tous temps en vigueur dans la nation? Mais comment dit-on, dans le même temps, et dans le retour du peuple, que tout ce peuple admira l'accomplissement de l'oracle de Jérémie touchant les soixante-dix ans de captivité^? Ce Jérémie, qu'Esdras venait de forger avec tous les autres prophètes , comment a-t-il tout d'un coup trouvé créance? Parquet artifice nouveau a-t-on pu persuader à tout un peuple , et aux vieillards qui avaient vu ce prophète, qu'ils avaient toujours attendu la délivrance miraculeuse qu'il leur avait annoncée dans ses écrits? Mais tout cela sera encore supposé : Esdras et Néhémias n'auront point écrit l'histoire de leur temps; quelque autre l'aura faite sous leur nom ; et ceux qui ont fabriqué tous les autres livres de l'Ancien Testament auront été si favorisés de la postérité, que d'autres faussaires leur en auront supposé à eux-mêmes, pour donner créance à leurs impostures.

On aura honte sans doute de tant d'extravagances; et au lieu de dire qu'Esdras ait fait tout d'un coup paraître tant de livres si distingués les uns des autres par les caractères du style et du temps , on dira qu'il y aura pu. insérer les miracles et les prédictions qui les font passer pour divins : erreur plus grossière encore que la précédente, puisque ces miracles et ces prédictions sont tellement répandus dans tous ces livres , sont tellement inculqués et répétés si souvent, avec tant de tours divers et une si grande variété de fortes figures, en un mot, en font tellement tout le corps , qu'il faut n'avoir jamais seulement ouvert ces saints Livres , pour ne voir pas qu'il est encore plus aisé de les refondre , pour ainsi dire tout à fait, que d'y insérer les choses que les incrédules sont si fâchés d'y trouver. Et quand même on leur aurait accordé tout ce qu'ils demandent, le miraculeux et divin est tellement le fond de ces Livres, qu'il s'y retrouverait encore, mal gré qu'on en eût. Qu'Esdras, si on veut, y ait ajouté après coup les prédictions des choses déjà arrivées de son temps; celles qui se sont accomplies depuis, par exemple sous .Antiochus et les Machabées , et tant d'autres que l'on a vues , qui les aura ajoutées? Dieu aura peut-être donné à Esdras le don de prophétie , afm que l'imposture d'Esdras fût plus vraisemblable ; et on aimera mieux qu'un faussaire soit prophète , qu'Isaïe , ou que Jérémie, ou que Daniel ; ou bien chaque siècle aura porté

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