‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 307 sur 609 · Plat., (le Leg., 1. in · texte numérisé non relu

Plat., (le Leg., 1. in

étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir par de bonnes raisons les règles des mœurs, et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, .\rchytas, Platon, Xénophon, Aristote, et une infinité d'autres, remplirent la Grèce de ces beaux préceptes. Il y eut des extravagants qui prirent le nom de philosophes ; mais ceux qui étaient suivis , étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier et même la vie à l'intérêt général et au salut de l'Etat; et c'était la maxime la plus commune des pliilosophes, qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques , ou n'y regarder que le bien public.

Pourquoi parler des philosophes? Les poètes mêmes, qui étaient dans les mains de tout le peuple , les instruisaient plus encore qu'ils ne les divertissaient. Le plus renommé des conquérants regardait Homère comme un maître qui lui apprenait à bien régner. Ce grand poète n'apprenait pas moins à bien obéir, et à être bon citoyen. Lui et tant d'autres poètes dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu'ils sont agréables, ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine , ne respirent que le bien public, la patrie, la société, et cette admirable civilité que nous avons expliquée. Quand la Grèce ainsi élevée regardait les Asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celle des femmes, elle n'avait que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement qui n'avait pour règle que la volonté du prince , maîtresse de toutes les lois et même des plus sacrées , lui inspirait de l'horreur, et l'objet le plus odieux qu'eût toute la Grèce, étaient les Barbares'.

Cette haine était venue aux Grecs dès les premiers temps, et leur était devenue comme naturelle. Une des choses qui faisait aimer la poésie d'Homère, est qu'il chantait les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie était Vénus , c'est-à-dire les plaisirs , les folles amours et la mollesse : du côté de la Grèce était Junon , c'est-à-dire la gravité avec l'amour conjugal , Alercure avec l'éloquence , Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie était Mars, impétueux et brutal, c'est-à-dire la guerre faite avec fureur ; du côté de la Grèce était Pallas, c'est-à-dire l'art militaire et la valeur conduite par esprit. La Grèce, depuis ce temps, avait toujours cru que l'intelligence et le vrai courage était son partage naturel. Elle ne pouvait souffrir que l'Asie pensât à la subjuguer; et en subissant ce joug , elle eût cru assujettir la vertu à la volupté , l'esprit au corps , et le véritable courage à une force insensée qui consistait seulement dans la multitude.

La Grèce était pleine de ces sentiments , quand elle fut attaquée par Darius, fils d'Hystaspe, et par Xerxès , avec des armées dont la grandeur paraît fabuleuse , tant elle est énorme. Aussitôt chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce fissent autant de républiques, l'intérêt commun les réunit, et il ne s'agissait entre elles que de voir qui ferait le plus pour le bien public. 11 ne coûta rien aux Athéniens d'abandonner leur ville au pillage et à l'incendie ; et après qu'ils eurent sauvé leurs vieillards et leurs

i. Isoc , Paneg.,

DISCOURS SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE

femmes avec leurs enfants , ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui était capable de porter les armes. Pour arrêter quelques jours l'armée persienne à un passage difficile , et pour lui faire sentir ce que c'était que la Grèce, une poignée de Lacédémoniens courut avec son roi à une mort assurée, contents en mourant d'avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces barbares , et d'avoir laissé à leurs compatriotes l'exemple d'une hardiesse inouïe. Contre de telles armées et une telle conduite , la Perse se trouva faible et éprouva plusieurs fois , à son dommage , ce que peut la discipline contre la multitude et la confusion , et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impétuosité aveugle.

11 ne restait à la Perse, tant de fois vaincue, que de mettre la division parmi les Grecs , et l'état même où ils se trouvaient par leurs victoires , rendait cette entreprise facile'. Comme la crainte les tenait unis , la victoire et la confiance rompit l'union. Accoutumés à combattre et à vaincre , quand ils crurent n'avoir plus à craindre la puissance des Perses, ils se tournèrent les uns contre les autres. Mais il faut expliquer un peu davantage cet état des Grecs, et ce secret de la politique persienne.

Parmi toutes les républiques dont la Grèce était composée , Athènes et Lacédémone étaient sans comparaison les principales. On ne peut avoir plus d'esprit qu'on en avait à Athènes ,ni plus de force qu'on en avait à Lacédémone , Athènes voulait le plaisir : la vie de Lacédémone était dure et laborieuse. L'une et l'autre aimait la gloire et la liberté ; mais à Athènes , la liberté tendait naturellement à la licence ; et contrainte par des lois sévères à Lacédémone, plus elle était réprimée au dedans, plus elle cherchait à s'étendre en dominant au dehors. Athènes voulait aussi dominer, mais par un autre principe. L'intérêt se mêlait à la gloire. Ses citoyens excellaient dans l'art de naviguer; et la mer, où elle régnait, l'avait enrichie. Pour demeurer seule maîtresse de tout le commerce , il n'y avait rien qu'elle ne voulût assujettir; et ses richesses , qui lui inspiraient ce désir, lui fournissaient le moyen de le satisfaire. Au contraire , à Lacédémone , l'argent était méprisé. Comme toutes ses lois tendaient à en faire une république guerrière, la gloire des armes était le seul charme dont les esprits de ses citoyens fussent possédés. Dèslà naturellement elle voulait dominer; et plus elle était au-dessus de l'intérêt, plus elle s'abandonnait à l'ambition.

Lacédémone, par sa vie réglée, était ferme dans ses maximes et dans ses desseins. Athènes était plus vive , et le peuple y était trop maître. La philosophie et les rois faisaient à la vérité de beaux effets dans des naturels si exquis; mais la raison toute seule n'était pas capable de les retenir. Un sage Athénien^, et qui connaissait admirablement le naturel de son pays , nous apprend que la crainte était nécessaire à ces esprits trop vifs et trop libres, etqu'il n'y eût plus moyen de les gouverner quand la victoire de Salamine les eût rassurés contre les Perses.

Alors deux choses les perdirent : la gloire de leurs

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