TROISIÈME PARTIE. — LES EMPIRES
qui était le corps de l'Etat. Les pères nourrissaient leurs enfants dans cet esprit; et les enfants apprenaient dès le berceau à regarder la patrie comme une mère, à qui ils appartenaient plus encore qu'à leurs parents. Le mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables : l'homme civil n'était autre chose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l'Etat, qui se laisse conduire par les lois, et conspire avec elles au bien public , sans rien entreprendre sur personne. Les anciens rois que la Grèce avait eus en divers pays , un Minos , un Cécrops , un Thésée , un Codrus , un Témène , un Cresphonte , un Eurysthène , un Patrocle , et les autres semblables, avaient répandu cet esprit dans toute la nation'. Ils furent tous populaires, non point en flattant le peuple , mais en procurant son bien, ut en faisant régner la loi.
Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de l'Aréopage , si révéré dans toute la Grèce , qu'on disait que les dieux mêmes y avaient comparu? Il a été célèbre dès les premiers temps ; et Cécrops apparemment l'avait fondé sur le modèle des tribunaux de l'Egypte. Aucune compagnie n'a conservé si longtemps la réputation de son ancienne sévérité, et l'éloquence trompeuse en a toujours été bannie.
Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmes et la plupart des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs qui s'élevèrent en chaque pays, un Thaïes, un Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue , un Selon, un Philolas, et tant d'autres que l'histoire marque , empêchèrent que la liberté ne dégénérât en licence. Des lois simplement écrites et en petit nombre , tenaient les peuples dans le devoir, et les faisaient concourir au bien commun du pays.
L'idée de liberté , qu'une telle conduite inspirait, était admirable. Car la liberté que se figuraient les Grecs, était une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire, à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur ministère , redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'autorité qu'autant que leur en donnait leur expérience. La loi était regardée comme la maîtresse : c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration.
Il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en était charmée et préférait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime , quoiqu'on effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien , était que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays , qu'ils le conduisaient en commun , et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs.
Ce que fit la philosophie pour conserver l'état de la Grèce n'est pas croyable. Plus ces peuples