LIVRE I. — DES PRINCIPES DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE
f hantaient durant la captivité : « Il est temps , ô Seigneur ! que vous ayez pitié de Sion ; vos serviteurs en aiment les ruines mêmes et les pierres démolies ; et leur terre natale, toute désolée qu'elle est a encore toute leur tendresse et toute leur compassion ' . »
ARTICLE III
Pour former les nations et unir les peuples, il a fallu établir un gouvernement.
Première Proposition. Tout se divise et se partialise parmi les hommes.
Il ne suffit pas que les hommes habitent la même contrée ou parlent un même langage, parce qu'étant devenus intraitables par la violence de leurs passions, et incompatibles par leurs humeurs différentes , ils ne pouvaient être unis à moins que de se soumettre tous ensemble à un même gouvernement qui les réglât tous.
Faute de cela, Abraham et Lot ne peuvent compatir ensemble, et sont contraints de se séparer. i( La terre oii ils étaient ne les pouvait contenir, parce qu'ils étaient tous deux fort riches , et ils ne pouvaient demeurer ensemble : en sorte qu'il arrivait des querelles entre leurs bergers. Enfin , il fallut, pour s'accorder, que l'un allât à droite et l'autre à gauche'. »
Si Abraham et Lot, deux hommes justes, et d'ailleurs si proches parents, ne peuvent s'accorder entre eux à cause de leurs domestiques , quel désordre n'arriverait pas parmi les méchants?
1I« Proposition. La seule autorité du gouvernement peut mettre un frein aux passions, et à la violence devenue naturelle aux hommes.
« Si vous voyez les pauvres calomniés, et des jugements violents, par lesquels la justice est renversée dans la province , le mal n'est pas sans remède : car au-dessus du puissant il y a de plus puissants ; et ceux-là mêmes ont sur leur tête des puissances plus absolues ; et enfin le roi de tout le pays leur commande à tous^ » La justice n'a de soutien que l'autorité et la subordination des puissances. ^
Cet ordre est le frein de la licence. Quand chacun fait ce qu'il veut, et n'a pour règle que ses désirs, tout va en confusion. Un lévite viole ce qu'il y a de plus saint dans la loi de Dieu. La cause qu'en donne l'Ecriture : « C'est qu'en ce temps-là il n'y avait point de roi en Israël , et que chacun faisait ce qu'il trouvait à propos*. »
C'est pourquoi, quand les enfants d'Israël sont près d'entrer dans la terre où ils devaient former im corps d'Etat et un peuple réglé, Moïse leur dit : « Gardez-vous bien de faire là comme nous faisons ici , où chacun fait ce qu'il trouve à propos , parce que vous n'êtes pas encore arrivés au lieu de repos , cl à la possession que le Seigneur vous a destinée \ »
III» Proposition. C'est par la seule autorité du gouvernement que l'union est établie parmi les hommes.
Cet effet du commandement légitime nous est marqué par- ces paroles , souvent réitérées dans
i. PS., Cl, U,15. — 2. C«n.,xm,G, 7^,9. — 3. Eccles., v, 7,8. - 4. Jud., XVII, 6. — 5. Deut., xii, 8,9.
l'Ecriture : Au commandement de Saiil et de la puissance légitime , « tout Israël sortit comme un seul homme'. Ils étaient quarante mille hommes, et toute cette multitude était comme un seul*. » Voilà quelle est l'unité d'un peuple , lorsque chacun renonçant à sa volonté, la transporté et la réunit à celle du prince et du magistrat. Autrement nulle union ; les peuples errent vagabonds comme un troupeau dispersé. « Que le Seigneur Dieu des esprits , dont toute chair est animée , donne à cette multitude un homme pour la gouverner, qui marche devant elle , qui la conduise , de peur que le peuple de Dieu ne soit comme des brebis qui n'ont point de pasteurs ^ »
IV» Proposition. Dans un gouvernement réglé, chaque particulier renonce au droit d'occuper par force ce qui lui convient.
Otez le gouvernement, la terre et tous ses biens sont aussi communs entre les hommes que l'air et la lumière. Dieu dit à tous les hommes : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre'. » Il leur donne à tous indistinctement « toute herbe qui porte son germe sur la terre, et tous les bois qui y naissent". » Selon ce droit primitif de la nature, nul n'a de droit particulier sur quoi que ce soit , et tout est en proie à tous.
Dans un gouvernement réglé , nul particulier n'a droit de rien occuper. Abraham étant dans la Palestine, demande aux seigneurs du pays jusqu'à la terre où il enterra sa femme Sara. « Donnezmoi droit de sépulture parmi vous''. »
Moïse ordonne qu'après la conquête de la terre de Chanaan , elle soit distribuée au peuple par l'autorité du souverain magistrat. « Josué , dit-il , vous conduira. Et après il dit à Josué lui-même : Vous introduirez le peuple dans la terre que Dieu lui a promise, et vous la lui distribuerez par sort'. »
La chose fut ainsi exécutée. |Josué, avec le conseil , fit le partage entre les tribus et entre les particuliers, selon le projet et les ordres de Moïse*.
De là est né le droit de propriété ; et en général tout droit doit venir de l'autorité publique, sans qu'il soit permis de rien envahir, ni de rien attenter par la force.
V" Proposition. Par le gouvernement , chaque particulier devient plus fort.
La raison est que chacun est secouru. Toutes les forces de la nation concourent en un, et le magistrat souverain a droit de les réunir. « Race rebelle et méchante , dit Moïse à ceux de Ruben , demeurerez-vous en repos pendant que vos frères iront au combat"? Non, répondent-ils, nous marcherons avancés à la tête de nos frères, et ne retournerons point dans nos maisons jusqu'à ce qu'ils soient en possession de leur héritage'. »
Ainsi le magistrat souverain a en sa main toutes les forces de la nation qui se soumet à lui obéir. « Nous ferons, dit tout le peuple à Josué, tout ce que vous nous commanderez : nous irons partout où vous nous enverrez. Qui résistera à vos paroles,
1. /. Reg., XI, 7, et alibi. — 2. /. Esdr., u , 64. — 3. Nitm., xxvii, 16. 17. — 4. Ce»., 1,28; ix, 7. —5. Idem, 1,29. —6. IHd., xxiii, 4. — 7. Deul., XXXI, 3. 7. — 8. Jos., xiii, xiv, etc. — 9. Num,, xxxii. G, 14, 17, 18.
l'ULITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE.
et ne sera pas obéissant à tous vos ordres , qu'il meure ! Soyez ferme seulement et agissez avec vigueur'. »
Toute la force est transportée au magistrat souverain ; chacun l'affermit au préjudice de la sienne, et renonce à sa propre vie en cas qu'il désobéisse. On y gagne : car on retrouve en la personne de ce magistrat, plus de force qu'on en a quitté pour l'autoriser , puisqu'on y retrouve toute la force de la nation réunie ensemble pour nous secourir.
Ainsi , un particulier est en repos contre l'oppression et la violence; parce qu'il a, en la personne du prince, un défenseur invincible, et plus fort sans comparaison que tous ceux du peuple qui entreprendraient de l'opprimer.
Le magistrat souverain a intérêt de garantir de la force tous les particuliers , parce que si une autre force que la sienne prévaut parmi le peuple , son autorité et sa vie est en péril.
Les hommes superbes et violents sont ennemis de l'autorité , et leur discours naturel est de dire : « Qui est notre maître ^.'' »
« La multitude du peuple fait la dignité du roi^ >) S'il le laisse dissiper et accabler par les hommes violents , il se fait tort à lui-même.
.\insi le magistrat souverain est l'ennemi naturel de toutes les violences. « Ceu.x qui agissent avec violence sont en abomination devant le roi , parce que son trône est affermi par la justice*. »
Le prince est donc par sa charge , à chaque particulier , « un abri pour se mettre à couvert du vent et de la tempête, et un rocher avancé sous lequel il se met à l'ombre dans une terre sèche et brûlante. La justice établit la paix; il n'y a rien de plus beau que de voir les hommes vivre tranquillement; chacun est en sûreté dans sa tente, et jouit du repos et de l'abondance^. » Voilà les fruits naturels d'un gouvernement réglé.
En voulant tout donner à la force, chacun se trouve faible dans ses prétentions les plus légitimes , par la multitude des concurrents , contre qui il faut être prêt. Mais sous un pouvoir légitime chacun se trouve fort, en mettant toute la force dans le magistrat, qui a intérêt de tenir tout en paix pour être lui-même en sûreté.
Dans un gouvernement réglé, les veuves, les orphelins, les pupilles, les enfants, même dans le berceau , sont forts. Leur bien leur est conservé ; le public prend soin de leur éducation ; leurs droits sont défendus, et leur cause est la cause propre du magistrat. Toute l'Ecriture le charge de faire justice au pauvre, au faible, à la veuve, à l'orphi^lin et au pupille".
C'est donc avec raison que saint Paul nous recommande de « prier persévéramment, et avec instance pour les rois , et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que nous passions tranquillement notre vie, en toute piété et chasteté''. »
De tout cela il résulte qu'il n'y a point de pire état que l'anarchie, c'est-à-dire l'état où il n'y a point de gouvernement ni d'autorité. Où tout le monde veut faire ce qu'il veut , nul ne fait ce,qu'il veut; où il n'y a point de maître, tout le monde
1. Jos., 1, 10, 18. — 2. ;>s., XI , 5. — 3. ProV; xiv, 28. - i. Idem . XVI, 12. — 5. fe., XXMI, 2, n, 18. — U. Dent-, x, 18; l's., Lxxxi, 3 cl alibi. — 7. ;. 'lïm., il, 1,2.
est maître; où tout le monde est maître, tout le monde est esclave.
VI« Proposition. Le gouvernement se perpétue , et rend les Etats immortels.
Quand Dieu déclare à Moïse qu'il va mourir. Moïse lui dit aussitôt : « Donnez, Seigneur, à ce peuple quelqu'un qui le gouverne'. » Ensuite, par l'ordre de Dieu, Moïse établit Josué pour lui succéder; en présence du grand-prêtre Eléazar et de tout le peuple, il lui impose les mains-, en signe que la puissance se continuait de l'un à l'autre.
Après la mort de Moïse , tout le peuple reconnaît Josué. « Nous vous obéirons en toutes choses comme nous avons fait à Moïse ^ » Le prince meuTt ; mais l'autorité est immortelle, et l'Etal subsiste toujours. C'est pourquoi les mêmes desseins se continuent ; la guerre commencée se poursuit , et Moïse revit en Josué. « Souvenez-vous, dit-il à ceux de » Ruben, de ce que vous a commandé Moïse. » Et un peu après : « Vous posséderez la terre que le serviteur de Dieu, Moïse, vous a donnée*. »
Il faut bien que les princes changent, puisque les hommes sont mortels; mais le gouvernement ne doit pas changer; l'autorité demeure ferme, les conseils sont suivis et éternels.
Après la mort de Saûl , David dit à ceux de Jabès-Galaad, qui avaient bien servi ce prince ; « Prenez courage, et soyez toujours gens de cœur, 'parce qu'encore que votre maître Saiil soit mort, la maison de Juda m'a sacre roi^ »
Il leur veut faire entendre que, comme l'autoriténe meurt jamais, ils doivent continuer leurs services, dont le mérite est immortel dans un Etat bien réglé.
ARTICLE IV
Des lois.
Première Propositio.v. Il faut joindre les lois au gouvernement pour le mettre dans sa perfection.
C'est-à-dire qu'il ne suffit pas que le prince ou que le magistrat souverain règle les cas qui surviennent suivant l'occurrence , mais qu'il faut établir des règles générales de conduite , afin que le gouvernement soit constant et uniforme : et c'est ce qu'on appelle lois.
Il" Propcsition. On pose les principes primitifs de toutes les lois.
Toutes les lois sont fondées sur la première de toutes les lois , qui est celle de la nature , c'est-àdire, sur la droite raison, et sur l'équité naturelle. Les lois doivent régler les choses divines et humaines, publiques et particulières, et sont commencées par la nature, selon ce que dit saint Paul" que : « les Gentils, qui n'ont pas de loi, faisant naturellement ce qui est de la loi , se font une loi à eux-mêmes, et montrent l'œuvre de la loi écrite dans leur cœur par le témoignage de leurs consciences, et les pensées intérieures qui s'accusent mutuellement, et se défendent aussi l'une contre l'autre. »
Les lois doivent établir 1e droit sacré et profane,
1, .Vîini. XX.VI1, 10, n. — 2. likm, 22, 23. — 3. Jos. , i, 1". — i. hlf.m 0, 10, il, 13, 15, 10. —5. //. Jïeg., il, 7. —0. nom., xi, 11, 15.'