LIVRE I. — DES PRINCIPES DE LA SOCIÉTÉ HUMAINE
le droit public et particulier; en un mot, la droite observance des choses divines et humaines parmi les citoyens, avec les châtiments et les récompenses.
Il faut donc, avant toutes choses, régler le culte de Dieu. C'est par où commence Moïse, et il pose ce fondement de la société des Israélites. A la tête du Décalogue on voit ce précepte fondamental : '< Je suis le Seigneur : tu n'auras point de dieux i''trangers, » etc.'.
Ensuite viennent les préceptes qui regardent la société : « Tu ne tueras point, tu ne déroberas point^, » et les autfes. Tel est l'ordre général de toute législation.
m» Propositiom. Il y a un ordre dans les lois.
Le premier principe des lois est de reconnaître la divinité , d'oii nous viennent tous les biens et l'être même. « Crains Dieu et observe ses commendements; c'est là tout l'homme ^ » Et l'autre est de <c faire à autrui comme nous voulons qu'il nous soit fait*. »
IV« Proposition. Un grand roi explique les caractères des lois.
L'intérêt et la passion corrompent les hommes. La loi est sans intérêt et sans passion : « elle est sans tache et sans corruption , elle dirige les âmes, elle est fidèle; elle parle sans déguisement et sans flatterie. Elle rend sages les enfants'; »> elle prévient en eux l'expérience, et les remplit, dès leur premier âge, de bonnes maximes. << Elle est droite et réjouit le cœur*^. » On est ravi de voir comme elle est égale à tout le monde, et comme au mi- j lieu de la corruption, elle conserve son intégrité, ic Elle est pleine de lumières ; » dans la loi sont recueillies les lumières les plus pures de la raison. « Elle est véritable et se justifie par ellemême'' : » car elle suit les premiers principes de l'équité naturelle, dont personne ne disconvient que ceux qui sont tout à fait aveugles. « Elle est plus désirable que l'or, et plus douce que le miel' » ; d'elle vient l'abondance et le repos.
David remarque dans la loi de Dieu ces propriétés excellentes, sans lesquelles il n'y a point de loi véritable.
Viî Proposition. La loi punit et récompense.
C'est pourquoi la loi de Moïse se trouve partout accompagnée de châtiments : voici le principe qui les rend aussi justes que nécessaires.
La première de toutes les lois , comme nous l'avons remarqué , est celle de ne point faire à autrui ce que nous ne voulons pas qui nous soit fait. Ceux qui sortent de cette loi primitive, si droite '■I si équitable, dès là méritent qu'on leur fasse te qu'ils ne veulent pas qui leur soit fait ; ils ont fait souffrir aux autres ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur fît, ils méritent qu'on leur fasse souffrir ce qu'ils ne veulent pas. C'est le juste fondement des châtiments , conformément à cette parole prononcée contre Babylone : « Prenez vengeance d'elle ; faites-lui comme elle a fait ' ': » Elle n'a
1. Exod., XX, 2. 3. 4. 5, G. elc. — 2. /rfem, 3 et seq. — 3. Eccle., XII, 13. — i. Matlh; vil, U; Luc. vi, 31. — 5. Ps.. xviii, 8. — G. Idem, 9. — 7. Ibid , 10. - 8. Ibid., 11. — 9. Jer., L, 15.
épargné personne ne l'épargnez pas ; elle a fait souffrir les autres, faites-la souffrir.
Sur le même principe sont fondées les récompenses. Qui sert le public ou les particuliers, le public et les particuliers le doivent servir.
Vl' Proposition. La loi est sacrée et inviolable.
Pour entendre parfaitement la nature de la loi, il faut remarquer que tous ceux qui en ont bien parlé, l'ont regardée dans son origine comme un pacte et un traité solennel par lequel les hommes conviennent ensemble, par l'autorité des princes, de ce qui est nécessaire pour former leur société.
On ne veut pas dire par là que l'autorité des lois dépendent du consentement et acquiescement des peuples ; mais seulement que le prince , qui d'ailleurs, par son caractère, n'a d'autre- intérêt que celui du public, est assisté des plus sages tètes de la nation , et appuyé sur l'expérience des siècles passés.
Cette vérité , constante parmi tous les hommes est expliquée admirablement dans l'Ecriture. Dieu assemble son peuple , leur fait à tous proposer la loi , par laquelle il établissait le droit sacré et profane , public et particulier de la nation , et les en fait tous convenir en sa présence. " Moïse convoque tout le peuple. Et comme il leur avait déjà récité tous les articles de cette loi , il leur dit : Gardez les paroles de ce pacte , et les accomplissez , afin que vous entendiez ce que vous avez à faire. Vous êtes tous ici devant le Seigneur votre Dieu, vos chefs, vos tribus, vos sénateurs, vos docteurs, tout le peuple d'Israël, vos enfants, vos femmes , et l'étranger qui se trouve mêlé avec vous dans le camp , afin que tous ensemble vous vous obligiez à l'alliance du Seigneur, et au serment que le Seigneur fait avec vous , et que vous soyez son peuple , et qu'il soit votre Dieu. Et je ne fais pas ce traité avec vous seuls , mais je le fais pour tous , présents et absents ' . »
Moïse reçoit ce traité au nom de tout le peuple, qui lui avait donné son consentement. « J'ai été, dit-il -, le médiateur entre Dieu et vous, et le dépositaire des paroles qu'il vous donnait , et vous à lui. »
Tout le peuple consent expressément au traité. « Les lévites disent à haute voix : Maudit celui qui ne demeure pas ferme dans toutes les paroles de cette loi, et ne les accomplit pas ; et tout le peuple répond : Amen : Qu'il soit ainsi ^. »
Il faut remarquer que Dieu n'avait pas besoin du consentement des hommes pour autoriser sa loi, parce qu'il est leur créateur, qu'il peut les obliger à ce qui lui plaît ; et toutefois, pour rendre la chose plus solennelle et plus ferme , il les oblige à la loi par un traité exprès et volontaire.
"VU" Proposition. La loi est réputée avoir une origine divine.
Le traité qu'on vient d'entendre a un double effet ; il unit le peuple à Dieu, et il unit le peuple en soi-même.
Le peuple ne pouvait s'unir en soi-même par une société inviolable, si le traité n'en était fait dans son fond en présence d'une puissance supé-
1. /)£«(.. XXIX, 2,9-13. — 2. Mcm, V, 5. — 3. /frirf., xxvii, 14, 2fi; Jos. , MU, 30; elc.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
rieure, telle que celle de Dieu, protecteur naturel de la société humaine, et inévitable vengeur de toute contravention à la loi.
Mais quand les hommes s'obligent à Dieu, lui promettant de garder, tant envers lui qu'entre eux, tous les articles de la loi qu'il leur propose, alors la convention est inviolable , autorisée par une puissance à laquelle tout est soumis.
C'est pourquoi tous les peuples ont voulu donner à leurs lois une origine divine ; et ceux qui ne l'ont pas eue ont feint de l'avoir.
Minos se vantait d'avoir appris de Jupiter les lois qu'il donna à ceux do Crète ; ainsi Lycurgue, ainsi Numa, ainsi tous les autres législateurs ont voulu que la convention par laquelle les peuples s'obligeaient entre eux à garder les lois fût affermie par l'autorité divine, afm que personne ne pût s'en dédire.
Platon, dans sa Rcpubliquc, et dans son livre des Lois, n'en propose aucune qu'il ne veuille faire confirmer par l'oracle avant qu'elles soient rerues ; et c'est ainsi que les lois deviennent sacrées et inviolables.
VIIIo Proposition. Il y a des lois fondamentales qu'on ne peut changer : il est même très-dangereu.x de changer sans nécessité celles qui ne le sont pas.
C'est principalement de ces lois fondamentales qu'il est écrit qu'en les violant « on ébranle tous les fondements de la terre', » après quoi il ne reste plus que la chute des empires.
En général les lois ne sont pas lois , si elles n'ont quelque chose d'inviolable. Pour marquer leur solidité et leur fermeté. Moïse ordonne ce qu'elles soient toutes écrites nettement et visiblement sur des pierres ^ » Josué accomplit ce commandements
Les autres peuples civilisés conviennent do cette maxime. « Qu'il soit fait un édit, et qu'il soit écrit selon la loi inviolable des Perses et des Mèdes, disent à Assuérus les sages de son conseil, qui étaient toujours près de sa personne. Ces sages savaient les lois et le droit des anciens*. » Cet attachement aux lois et aux anciennes maximes affermit la société et rend les Etats immortels.
On perd la vénération pour les lois quand on les voit si souvent changer. C'est alors que les nations semblent chanceler, comme troublées et prises de vin, ainsi que parlent les prophètes". L'esprit de vertige les possède, et leur chute est inévitable ; « parce que les peuples ont violé les lois , changé le droit public , et rompu les pactes les plus solennels^. » C'est l'état d'un malade inquiet qui ne sait quel mouvement se donner.
« Je hais deux nations , dit le sage fds de Sirach", et la troisième n'est pas une nation : c'est le peuple insensé qui demeure dans Sichem, » c'est-à-dire le peuple de Samarie, qui ayant renversé l'ordre, oublié la loi, établi une religion et une loi arbitraires, ne mérite pas le nom de peuple.
On tombe dans cet état quand les lois sont variables et sans consistance, c'est-à-dire quand elles cessent d'être lois.