‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 349 sur 609 · LIVRE II. — DE L'AUTORITÉ ÇOYALE · texte numérisé non relu

LIVRE II. — DE L'AUTORITÉ ÇOYALE

éloigné de l'anarchie. Aune chose aussi nécessaire que le gouvernement parmi les hommes , il faut donner les principes les plus aisés , et l'ordre qui roule le mieux tout seul.

La seconde raison qui favorise ce gouvernement, c'est que c'est celui qui intéresse le plus à la conservation de l'Etat les puissances qui le conduisent. Le prince qui travaille pour son Etat, travaille pour ses enfants; et l'amour qu'il a pour son royaume, confondu avec celui qu'il a pour sa famille, lui devient naturel.

Il est naturel et doux de ne montrer au prince d'autre successeur que son fils, c'est-à-dire, un autre lui-même, ou ce qu'il a de plus proche. Alors il voit sans envie passer son royaume en d'autres mains : et David entend avec joie cette acclamation de son peuple : « Que le nom de Salomon soit au-dessus de votre nom, et son trône au-dessus de votre trône ' . »

Il ne faut point craindre ici les désordres causés dans un Etat par le chagrin d'un prince ou d'un magistrat, qui se fâche de travailler pour son successeur. David, empêché de bâtir le temple, ouvrage si glorieux et si nécessaire autant à la monarchie qu'à la religion, se réjouit de voir ce grand ouvrage réservé à son fils Salomon ; et il en fait les préparatifs avec autant de soin, que si lui-même devait en avoir l'honneur. « Le Seigneur a choisi mon fils Salomon pour faire ce grand ouvrage, de bâtir une maison, non aux hommes, mais à Dieu même : et moi j'ai préparé de toutes mes forces tout ce qui était nécessaire à bâtir le temple de mon Dieu-.»

Il reçoit ici double joie : l'une, de préparer du moins au Seigneur son Dieu, l'édifice qu'il ne lui est pas permis de bâtir; l'autre, de donnera son fils les moyens de le construire bientôt.

La troisième raison est tirée de la dignité des maisons où les royaumes sont héréditaires.

n Ça été peu pour vous, ô Seigneur! de me faire roi : vous avez établi ma maison à l'avenir, et vous m'avez rendu illustre au-dessus de tous les hommes. Que peut ajouter David à tant de choses, lui que vous avez glorifié si hautement, et envers qui vous vous êtes montré si magnifique^? »

Cette dignité de la maison de David , s'augmentait à mesure qu'on en voyait naître les rois; le trône de David et les princes de la maison de David devinrent l'objet le plus naturel de la vénération publique. Les peuples s'attachaient à cette maison ; et un des moyens dont Dieu se servit pour faire respecter le Messie, fut de l'en faire naître. On le réclamait avec amour sous le nom de fils de David*.

C'est ainsi que les peuples s'attachent aux maisons royales. La jalousie qu'on a naturellement contre ceux qu'on voit au-dessus de soi , se tourne ici en amour et en respect; les grands mêmes obéissent sans répugnance à une maison qu'on a toujours vue maîtresse, et à laquelle on sait que nulle autre maison ne peut jamais être égalée. '

11 n'y a rien de plus fort pour éteindre les partialités, et tenir dans le devoir les égaux, que

I. III. Iteij.. I, n. — 2. /. Par., xxis, 1, 2. - \. MaWi., \y.. 30, 31, elc; xsi, 9.

■ 3. Idem. XVII, 1", 18.

l'ambition et la jalousie rendent incompatibles entre eux.

Xle Proposition. C'est un nouvel avantage d'exclure les femmes de la succession.

Par les trois raisons alléguées, il est visible que les royaumes héréditaires sont les plus fermes. Au reste,' le peuple de Dieu n'admettait pas à la succession le sexe qui est né pour obéir ; et la dignité des maisons régnantes ne paraissait pas assez soutenue en la personne d'une femme, qui après tout était obligée de se faire un maître en se mariant.

Où les filles succèdent, les royaumes ne sortent pas seulement des maisons régnantes, mais de toute la nation : or, il est bien plus convenable que le chef d'un Etat ne lui soit pas étranger : et c'est pourquoi Moïse avait établi cette loi : « Vous ne pourrez pas établir sur vous un roi d'une autre nation , mais il faut qu'il soit votre frère ' . »

Ainsi la France, où la succession est réglée selon ces maximes, peut se glorifier d'avoir la meilleure constitution d'Etat qu'il soit possible , et la plus conforme à celle que Dieu même a établie. Ce qui montre tout ensemble, et la sagesse de nos ancêtres , et la protection particulière de Dieu sur ce royaume.

XII« Proposition. On doit s'attacher à la forme du gouvernement qu'on trouve établie dans son pays.

« Que toute âme soit soumise aux puissances supérieures; car il n'y a point de puissance qui ne soit de Dieu; et toutes celles qui sont, c'est Dieu qui les a établies : ainsi, qui résiste à la puissance, résiste à l'ordre de Dieu^. »

Il n'y a aucune forme de gouvernement, ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients : de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes , en quelque l'orme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser n'est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu.

ARTICLE II

Première Proposition. U y a un droit de conquête très-ancien et attesté par l'Ecriture.

Dès le temps de .Jephté, le roi des Ammonites se plaignait que le peuple d'Israël, en sortant d'Egypte avait pris beaucoup do terres à ses prédécesseurs, et il les redemandait^

Jephté établit le droit des Israélites par deux titres incontestables : l'un était une conquête légitime ; et l'autre , une possession paisible de trois cents ans.

Il allègue premièrement le droit de conquête ; et pour montrer que cette conquête était légitime , il pose pour fondement « qu'Israël n'a rien pris de force aux Moabites et aux Ammonites : au contraire, qu'il a pris de grands détours pour ne point

' passer sur leurs terres*. »

i II montre ensuite que les places contestées n'étaient plus aux Ammonites, ni aux Moabites, quand

i les Israélites les avaient prises; mais à Séhon, roi

(. Deut., XVII, 15. — 2. nom., xiii, 1,2. — 3. Jud.. xi, 13. — 4. Idem, 15-n, etc.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

des Amorrhécns , qu'ils avaient vaincu par une juste guerre. Car il avait le premier marché contre eux, et Dieu l'avait livré entre leurs mains'.

Là il fait valoir le droit de conquête établi par le droit des gens; et reconnu par les Ammonites, qui possédaient beaucoup de terres par ce seul titrée

De là il passe à la possession; et il montre : premièrement, que les Moabites ne se plaignirent point des Israélites lorsqu'ils conquirent ces places, où, en effet, les Moabites n'avaient plus rien.

(< Valez-vous mieux que Balac, roi de Moab? où pouvez-vous nous montrer qu'il ait inquiété les Israélites, ou leur ait fait la guerre pour ces places^? »

En effet, il était constant par l'histoire que Balac n'avait point fait la guerre*, quoiqu'il en eût eu quelque dessein.

Et non-seulement les Moabites ne s'étaient pas plaints, mais même les Ammonites avaient laissé les Israélites en possession paisible durant trois cents ans? « Pourquoi, dit-il % n'avez-vuus rien dit durant un si long temps ? »

Enfin il conclut ainsi "^ : « Ce n'est donc pas moi qui ai tort; c'est vous qui agissez mal contre moi, en me déclarant la guerre injustement. Le Seigneur soit juge en ce jour entre les enfants d'Israël et les enfants d'Ammon. »

A remonter encore plus haut, on voit Jacob user de ce droit, dans la donation qu'il fait à Joseph, en cette sorte : « Je vous donne par préciput ' sur vos frères un héritage que j'ai enlevé de la main des Amorrhéens, par mon épée et par mon arc'. »

Il ne s'agit pas d'examiner ce que c'était, et comment Jacob l'avait ôté aux Amorrhéens ; il suffit de voir que Jacob se l'attribuait par le droit de conquête, comme parle fruit d'une juste guerre.

La mémoire de cette donation de Jacob à Joseph s'était conservée dans le peuple de Dieu, comme d'une chose sainte et légitime , jusqu'au temps de Notre Seigneur, dont il est écrit « qu'il vint auprès de l'héritage que Jacob avait donné à son fils Joseph". »

On voit donc un domaine acquis par le droit des'armes sur ceux qui le possédaient.

Il" Proposition. Pour rendre le droit de conquête incontestable, la possession paisible y doit être jointe.

Il faut pourtant remarquer deux choses dans ce droit de conquête : l'une qu'il y faut joindre une possession paisible , ainsi qu'on a vu dans la discussion de Jephté ; l'autre , que pour rendre ce droit incontestable , on le confirme en offrant une composition amiable.

Ainsi le sage Simon le Machabée , querellé par le roi d'Asie, sur les villes d'ioppé et de Gazara, répondit : » Pour ce qui est de ces deux villes, elles ravageaient notre pays, et pour cela nous vous oITrons cent talents". »

Quoique la conquête fût légitime, et que ceux d'Ioppé et de Gazara, étant agresseurs injustes,

i. Jud., XI, 20, 21. — 2. Tdem, 23, 2i. — 3. thid., 25. — 1. Ntim.. XXIV, 23. — 5. Jud., xi , 26 — 6. Idem, 27. — 7. Gen., XLviii, 22. — 8. Joan., iv, 5. — 9. /. Mach., xv, 35,

eussent été pris de bonne guerre , Simon offrait cent talents pour avoir la paix, et rendre son droit incontestable.

Ainsi on voit que ce droit de conquête, qui commence par la force, se réduit, pour ainsi dire, au droit commun et. naturel, du consentement des peuples et par la possession paisible. Et l'on présuppose que la conquête a été suivie d'un acquiescement tacite des peuples soumis , qu'on avait accoutumés à l'obéissance par un traitement honnête ; ou qu'il était intervenu quelque accord, semblable à celui qu'on a rapporté entre Simon le Machabée et les rois d'Asie.

Conclusion. — Nous avons donc établi par les Ecritures que la royauté a son origine dans la divinité même ;

Que Dieu aussi l'a exercée visiblement sur les hommes dès les commencements du monde ;

Qu'il a continué cet exercice surnaturel et miraculeux sur le peuple d'Israël , jusqu'au temps de l'établissement des rois;

Qu'alors il a choisi l'état monarchique et héréditaire , comme le plus naturel et le plus durable ;

Que l'exclusion du sexe né pour obéir était naturelle à la souveraine puissance.

Ainsi nous avons trouvé que , par l'ordre de la divine Providence , la constitution de ce royaume était , dès son origine , la plus conforme à la volonté de Dieu, selon qu'elle est déclarée par ses Ecritures.

Nous n'avons pourtant pas oublié qu'il paraît dans l'antiquité d'autres formes de gouvernements, sur lesquels Dieu n'a rien prescrit au genre humain : en sorte que chaque peuple doit suivre, comme un ordre divin , le gouvernement établi dans son pays ; parce que Dieu est un Dieu de paix , et qui veut la tranquillité des choses humaines.

Mais comme nous écrivons dans un Etat monarchique , et pour un prince que la succession d'un si grand royaume regarde , nous tournerons dorénavant toutes les instructions que nous tirerons de l'Ecriture, au genre de gouvernement où nous vivons ; quoique par les choses qui se diront sur cet Etat, il sera aisé de déterminer ce qui regarde les autres.

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