LIVRE II
DE L'AUTORITE R'OYALE.
Les hommes qui avaient vu, ainsi qu'il a été dit, une image de royaume dans l'union de plusieurs familles., sous la conduite d'un père commun, et qui avaient trouvé de la douceur dans cette vie, se portèrent aisément à faire des sociétés de familles sous des rois qui leur tinssent lieu de père.
C'est pour cela apparemment que les anciens peuples de la Palestine appelaient leurs rois Abimélech, c'est-à-dire. Mon père le roi. Les sujets se tenaient tous comme des enfants du prince ; et chacun l'appelant Mon père , ce nom devint commun à tous les rois du pays.
Mais outre cette manière innocente de faire des rois, l'ambition en a inventé une autre. Elle a fait des conquérants , dcfht Nemrod , petit-fils de Cham , fut le premier. « Celui-ci , homme violent et guerrier, commença à être puissant sur la terre, et conquit d'abord quatre villes dont il forma son royaume'. »
Ainsi les royaumes formés par les conquêtes sont anciens , puisqu'on les voit commencer si près du déluge, sous Nemrod, pelit-fils de Cham.
Cette humeur ambitieuse et violente se répandit bientôt parmi les hommes. Nous voyons Chodorlahomor, roi des Elamites, c'est-à-dire , des Perses , et des Mèdes, étendre bien loin ses conquêtes dans ■ les terres voisines de la Palestine '^
Ces empires, quoique violents, injustes et tyranniques d'abord , par la suite des temps , et par le consentement des peuples , peuvent devenir légitimes; c'est pourquoi les hommes ont reconnu un droit qu'on appelle de conquête , dont nous aurons à parler plus au long avant que d'abandonner celte matière.
V« Proposition. Il y avait au commencement une infinité de royaumes , et tous petits.
Il paraît par l'Ecriture que presque chaque ville , et chaque petite contrée avait son roi^
On compte trente-trois rois dans le seul petit pays que les Juifs conquirent'.
La même chose paraît dans tous les auteurs anciens, par exemple, dans Homère ; et ainsi des autres.
La tradition commune du genre humain , sur ce point, est fidèlement rapportée par Justin, qui remarque qu'au commencement il n'y avait que de petits rois, chacun content de vivre doucement dans ses limites avec le peuple qui lui était commis. « Ninus , dil-il , rompit le premier la concorde des nations. »
Il n'importe que ce Ninus soit iNemrod, ou que Justin l'ait fait par erreur le premier des conquérants. Il suffit qu'on voie que les premiers rois ont été établis avec douceur, à l'exemple du gouvernement paternel.
VU Proposition. Il y a eu d'autres formes de gouvernement que celle de la royauté.
Les histoires nous font voir un grand nombre de républiques, dont les tines se gouvernaient par tout le peuple, ce qui s'appelait démocratie; et tes autres par les grands , ce qui s'appelait aristocratie.
). Cen., X. 8-10. — 2. rdem , \l\-, \--. — 3. nid., i l Ole. - 4. Jos ■1, 3. 4, 7-54.
n. — T. VIII.
Les formes du gouvernement ont été mêlées en diverses sortes, et ont composé divers Etats mixtes dont il n'est pas besoin de parler ici.
Nous voyons en quelques endroits de l'Ecriture, l'autorité résider dans une communauté.
Abraham demande le droit de sépulcre à tout le peuple assemblé , et c'est l'assemblée qui l'accorde'.
Il semble qu'au commencement les Israélites vivaient dans une forme de république. Sur quelque sujet de plainte arrivée du temps de Josué contre ceux de Ruben et de Cad , « les enfants d'Israël s'assemblèrent tous à Silo pour les combattre ; mais auparavant ils envoyèrent dix ambassadeurs , pour écouter leurs raisons : ils donnèrent satisfaction , et tout le peuple s'apaisa^. »
Un lévite dont la femme avait été violée et tuée par quelques-uns de la tribu de Benjamin, sans qu'on eût fait aucune justice; toutes les tribus s'assemblèrent pour punir cet attentat, et ils se disaient l'un à l'autre dans cette assemblée : « Jamais il ne s'est fait telle chose en Israël; jugez et ordonnez en commun ce qu'il faut faire ^. »
C'était en effet une espèce de république , mais qui avait Dieii pour roi.
VII= Proposition. La monarchie est la forme du gouvernement la plus commune, la plus ancienne, et aussi la plus naturelle.
Le peuple d'Israël se réduisit de lui-même à la monarchie , comme étant le gouvernement universellement reçu : « Etablissez-nous un roi pour nous juger, comme en ont tous les autres peuples*. »
Si Dieu se fâche, c'est à cause que jusque-là il avait gouverné ce peuple par lui-même , et qu'il en était le vrai roi. C'est pourquoi il dit à Samuel : « Ce n'est pas toi qu'ils rejettent; c'est moi qu'ils ne veulent point pour régner sur eux". »
Au reste , ce gouvernement était tellement le plus naturel , qu'on le voit d'abord dans tous les peuples.
Nous l'avons vu dans l'histoire sainte : mais ici un peu de recours aux histoires profanes nous fera voir que ce qui a été en république a vécu premièrement sous des rois.
Rome a commencé parla et y est enfin revenue, comme à son état naturel.
Ce n'est que tard , et peu à peu ,, que les villes grecques ont formé leurs républiques. L'opinion ancienne de la Grèce était celle qu'exprime Homère, par cette célèbre sentence, dans V Iliade : « Plusieurs princes n'est pas une bonne chose : qu'il n'y ait qu'un prince et un roi. »
A présent il n'y a point de république qui n'ait été autrefois soumise à des monarques. Les Suisses étaient sujets des princes de la maison d'.A.utriche. Les Provinces-Unies ne font que sortir de la domination d'Espagne , et de celle de la maison de Bourgogne. Les villes libres d'.A.llemagne avaient leurs seigneurs particuliers , outre l'empereur, qui était le chef commun de tout le corps germanique. Les villes d'Italie qui se sont mises ou république du temps de l'empereur Rodolphe
I. Gcn.. xxin, 3, 5. — 2. Jos. , xxii. H , 14,33. — 3.Jud., xix,30. — 4. /. Reg., viii, 5. — 5. Idem, 7.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
ont acheté de lui leur liberté; Venise même, qui se vante d'être république dès son origine, était encore sujette aux empereurs sous le règne de Charlemagne , et longtemps après : elle se forma depuis en Etat populaire , d'où elle est venue assez tard à l'état oii nous la voyons.
Tout le monde donc commence par des monarchies; et presque tout le monde s'y est conservé comme dans l'état le plus naturel.
Aussi avons-nous vu qu'il a son fondement et son modèle dans l'empire paternel , c'est-à-dire dans la nature même.
Les hommes naissent tous sujets : et l'empire paternel qui les accoutume à obéir, les accoutume en même temps à n'avoir qu'un chef.
VIII" Proposition. Le gouvernement monarchique est le meilleur.
S'il est le plus naturel , il est par conséquent le plus durable , et dès-là aussi le plus fort.
C'est aussi le plus opposé à la division, qui est le mal le plus essentiel des Etats , et la cause la plus certaine de leur ruine , conformément à cette parole déjà rapportée : « Tout royaume divisé en lui-même sera désolé : toute ville ou toute famille divisée en elle-même ne subsistera pas'. »
Nous avons vu que Notre Seigneur a suivi en cette sentence le progrès naturel du gouvernement, et semble avoir voulu marquer aux royaumes et aux villes le même moyen de s'unir que la nature a établi dans les familles.
En effet, il est naturel que quand les familles auront à s'unir pour former un corps d'Etat, elles se rangent comme d'elles-mêmes au gouvernement qui leur est propre.
Quand on forme les Etats , on cherche à s'unir, et jamais on n'est plus uni que sous un seul chef. Jamais aussi on n'est plus fort, parce que tout va en concours.
Les armées, oii paraît le mieux la puissance humaine , veulent naturellement un seul chef : tout est en péril quand le commandement est partagé. « Après la mort de Josué les enfants d'Israël consultèrent le Seigneur, disant : Qui marchera devant nous contre les Chananéens , et qui sera notre capitaine dans cette guerre ? et le Seigneur répondit : Ce sera la tribu de Juda^ » Les tribus , égales entre elles, veulent qu'une d'elles commande. Au reste, il n'était pas besoin de donner un chef à cette tribu, puisque chaque tribu avait le sien. « Vous aurez des princes et des chefs de vos tribus, et voici leurs noms'', » etc.
Le gouvernement militaire , demandant naturellement d'être exercé par un seul , il s'ensuit que cette forme do gouvernement est la plus propre" à tous les Etals qui sont faibles et en proie au premier venu , s'ils ne sont formés à la guerre.
Et cette forme de gouvernement à la fin doit prévaloir, parce que le gouvernement militaire, qui a la force en main , entraîne naturellement tout l'Etat après soi.
Cela doit surtout arriver aux Etals guerriers, qui se réduisent aisément en monarchie ; comme a fait la république romaine , et plusieurs autres de même nature.
1. Mallh.. XII, 2ri. — 2. .Iiid.. i, 1, 2. - X. Nmn., i, i, 3.
Il vaut donc mieux qu'il soit établi d'abord, et avec douceur, parce qu'il est trop violent, quand il gagne le dessus par la force ouverte.
IX» Proposition. De toutes les monarchies la meilleure est la successive ou héréditaire, surtout quand elle va de mâle en mâle , et d'aîné en aîné.
C'est celle que Dieu a établie dans son peuple. « Car il a choisi les princes dans la tribu de Juda ; et dans la tribu de Juda il a choisi ma famille ; c'est David qui parle : et il m'a choisi parmi tous mes frères ; et parmi mes enfants, il a choisi mon fds Salomon, pour être assis sur le trône du royaume du Seigneur sur tout Israël ; et il m'a dit : J'affermirai son règne à jamais, s'il persévère dans l'obéissance qu'il doit à mes lois'. »
Voilà donc la royauté attachée par succession à la maison de David et de Salomon : « et le trône de David est affermi à jamais^ »
En vertu de cette loi , l'aîné devait succéder au préjudice de ses frères. C'est pourquoi Adonias , qui était l'aîné de David, dità Bethsabée, mère de Salomon : « Vous savez que le royaume était à moi , et tout Israël m'avait reconnu ; mais le Seigneur a transféré le royaume à mon frère Salomon'. »
Il disait vrai , et Salomon en tombe d'accord , lorsqu'il répond à sa mère, qui demandait pour Adonias une grâce dont la conséquence était extrême, selon les mœurs de ces peuples'* : « Demandez pour lui le royaume, car il était mon aîné, et il a dans ses intérêts le pontife Abiatharet Joab. » Il veut dire qu'il ne faut pas fortifier un prince qui aie titre naturel, et un grand parti dans l'Etat.
A moins donc qu'il n'arrivât quelque chose d'extraordinaire , l'aîné devait succéder : et à peine trouvera-t-on deux exemples du contraire dans la maison de David; encore était-ce au commencement.
X" Proposition. La monarchie héréditaire a trois principaux avantages.
Trois raisons font voir que ce gouvernement est le meilleur.
La première, c'est qu'il est le plus naturel, et qu'il se perpétue de lui-même. Rien n'est plus durable qu'un état qui dure et se perpétue par les mêmes causes qui font durer l'univers, et qui perpétuent le genre humain.
David touche cette raison quand il parle ainsi '^ : « Ça été peu pour vous , ô Seigneur! de m'élever à la royauté : vous avez encore établi ma maison à l'avenir : et c'est là la loi d'Adam , ô Seigneur Dieu! » c'est-à-dire, que c'est l'ordre naturel que le fils succède au père.
Les peuples s'y accoutument d'eux-mêmes. « J'ai vu tous les vivants suivre le second , tout jeune qu'il est (c'est-à-dire le fils du roi) , qui doit occuper sa place". »
Point de brigues, point de cabales dans un Etat pour se faire un roi : la nature en a fait un; la mort, disons-nous , saisit le vif, et le roi ne mi'uit jamais.
Le gouvernement est le meilleur, qui est le plus
/. l'ar., xxvin. 4, 5, ".— 2. rr. Reg.,vu. K.'— 3.
— t. Idem, 22. — 5. //. Ikij., vu, 19. — G. Eccles., r
///. rteg., II.