‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 351 sur 609 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

DE L'AUTORITE ROYALE

ARTICLE II

L'autorité royale est sacrée.

Première Proposition. Dieu établit les rois comme ses ministres , et règne par eux sur les peuples.

Nous avons déjà vu que toute puissance vient de Dieu'. |

« Le prince, ajoute saint Paul-, est ministre de Dieu pour le bien. Si vous faites mal, tremblez; car ce n'est pas en vain qu'il a le glaive , et il est ministre de Dieu , vengeur des mauvaises actions. » i

Les princes agissent donc comme ministres de Dieu, et ses lieutenants sur la terre. C'est par eux qu'il exerce son empire. « Pensez-vous pouvoir résister au royaume du Seigneur, qu'il possède par les enfants de David'? »

C'est pour cela que nous avons vu que le trône royal n'est pas le trône d'un homme , mais le trône de Dieu même. « Dieu a choisi mon fils Salomon pour le placer dans le trône où règne le Seigneur sur Israël*. » Et encore : « Salomon s'assit sur le trône du Seigneur \ »

Et afin qu'on ne croie pas que cela soit particulier aux Israélites, d'avoir des rois établis de Dieu, voici ce que dit l'Ecclésiastique : » Dieu donne à chaque peuple son gouverneur; et Israël lui est manifestement réservé*^. »

Il gouverne donc tous les peuples, et leur donne à tous leurs rois , quoiqu'il gouverne Israël d'une manière plus particulière et plus déclarée.

lU Proposition. La personne des rois est sacrée.

Il paraît de tout cela que la personne des rois est sacrée, et qu'attenter sur eux c'est un sacrilège.

Dieu les fait oindre par ses prophètes d'une onction sacrée', comme il fait oindre les pontifes et ses autels.

Mais même sans l'application extérieure de cette onction, ils sont sacrés par leur charge, comme étant les représentants de la majesté divine, députés par sa providence à l'exécution de ses desseins. C'est ainsi que Dieu même appelle Cyrus son oint. « Voici ce que dit le Soigneur à Cyrus mon oint, que j'aipris par la main pour lui assujettir tous les peuples*. ><

Le titre de christ est donné aux rois ; et on les voit partout appelés les christs, ou les oints du Seigneur.

Sous ce nom véritable, les prophètes|mèmes les révèrent, et les regardent comme associés à l'empire souverain de Dieu , dont ils exercent l'autorité sur le peuple. « Parlez de moi hardiment devant le Seigneur, et devant son christ: dites si j'ai pris le bœuf ou l'âne de quelqu'un , si j'aipris des présents de quelqu'un, et si j'ai opprimé quelqu'un. Et ils répondirent : Jamais; et Samuel dit: Le Seigneur et son christ sont donc témoins que vous n'avez aucune plainte à faire contre moi'. »

C'est ainsi que Samuel , après avoir jugé le peuple vingt ci un ans de la part de Dieu, avec une puissance absolue , rend compte de sa conduite devant Dieu , et devant Saiil , qu'il appelle

i. Hom., XIII, 1, 2. — 2. Idem. i. —3. /. Parai., xiii, 8. — i. Idem, xxvui, 5. — 5. Ibid., XXIX, 23. — 6. Eccli., xvii, 14, 1,5.-7. /. Reg.,ni, 16; xvi, 3, etc. — 8. /s., xlv, 1. — 9. /. Reg., xii, 3,4, 5.

ensemble à témoin , et établit son innocence sur leur témoignage.

Il faut garder les rois comme des choses sacrées ; et qui néglige de les garder est digne de mort. « Vive le Seigneur, dit David aux capitaines de Saûl ' , vous êtes des enfants de mort , vous tous qui ne gardez pas votre maître , l'oint du Seigneur. »

Qui garde la vie du prince , met la sienne en la garde de Dieu même. « Comme votre vie a été chère et précieuse à mes yeux, dit David au roi SatiP, ainsi soit chère ma vie devant Dieu même, et qu'il daigne me délivrer de tout péril. »

Dieu lui met deux fois entre les mains Saiil, qui remuait tout pour le perdre ; ses gens le pressent de se défaire de ce prince injuste et impie; mais cette proposition lui fait horreur, « Dieu , dit-il', soit à mon secours et qu'il ne ra'arrive pas de mettre ma main sur mon maître , l'oint du Seigneur. »

Loin d'attenter sur sa personne , il est même saisi de frayeur pour avoir coupé un bout de son manteau , encore qu'il ne l'eiit fait que pour lui montrer combien religieusement il l'avait épargné. « Le cœur de David fut saisi , parce qu'il avait coupé le bord du manteau de Saiil* : » tant la personne du prince lui paraît sacrée ; et tant il craint d'avoir violé par la moindre irrévérence le respect qui lui était dû.

111« Proposition. On doit obéir au prince par principe de religion et de conscience.

Saint Paul , après avoir dit que le prince est le ministre de Dieu, conclut ainsi ^ : « Il est donc nécessaire que vous lui soyez soumis , non-seulement par la crainte de sa colère , mais encore par l'obligation de votre conscience. »

C'est pourquoi « il le faut servir, non à l'œil , comme pour plaire aux hommes, mais avec bonne volonté, avec crainte, avec respect, et d'un cœur sincère comme à Jésus-Christ". »

Et encore : « Serviteurs , obéissez en toutes choses à vos maîtres temporels , ne les servant point à l'œil, comme pour plaire à des hommes, mais en simplicité de cœur et dans la crainte de Dieu. Faites de bon cœur tout ce que vous faites, comme servant Dieu et non pas les hommes , assurés de recevoir de Dieu même la récompense de vos services. Regardez Jésus-Christ comme votre maître'. »

Si l'Apôtre parle ainsi de la servitude, état contre la nature, que devons-nous penser de la sujétion légitime aux princes , et aux magistrats protecteurs de la liberté pubhque?

C'est pourquoi saint Pierre dit : « Soyez donc soumis, pour l'amour de Dieu, à l'ordre qui est établi parmi les hommes : soyez soumis au roi , comme à celui qui a la puissance suprême ; et à ceux à qui il donne son autorité , comme étant envoyés'de lui pour la louange des bonnes actions et la punition des mauvaises.

Quand même ils ne s'acquitteraient pas de ce devoir, il faut respecter en eux leur charge et leur

1. /. Reg.. xx\T, 16. — 2. Idem, 24. — 3. Ibid.. xxrv, 7, 11 , etc.; XXVI, 23. — 4. Ibid., xxiv, 6. — .5. Rom., xni, 5. — G. Ephes., \i, 5, 6. — 7. Coloss., m, 22,23,24.

POLITIQUE DE L'ECRITURE SAINTE

ministère. Obéissez à vos maîtres , uon-seulement à ceux qui sont Ijons et modérés mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes. »

Il y a (Jonc quelque chose de religieux dans le respe'ct qu'on rend au prince. Le service de Dieu et le respect pour les rois sont choses unies ; et saint Pierre met ensemble ces deux devoirs ; « Craignez Dieu, honorez le roi. »

.\ussi Dieu a-t-il mis dans les princes quelque chose de divin. « J'ai dit : Vous êtes des dieux , et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » C'est Dieu même que David fait parler ainsi.

De là vient que les serviteurs de Dieu jurent par le salut et la vie du roi , comme par une chose di\'ine et sacrée. Urie parlant à David : « Par votre salut et par la conservation de votre vie , je ne ferai point cette chose. »

Encore même que le roi soit infidèle, par la vue qu'on doit avoir de l'ordre de Dieu : « Par le salut de Pharaon , je ne vous laisserai point sortir d'ici. »

Il faut écouter ici les premiers chrétiens , et Tertullien qui parle ainsi au nom d'eux tous : « Nous jurons, non par les génies dos césars, mais par leur vie et par leur salut , qui est plus auguste que tous les génies. Ne savez-vous pas que les génies sont des démons ? Mais nous qui regardons dans les empereurs le choix et le jugement de Dieu , qui leur a donné le commandement sur tous les peuples , nous respectons en eux ce que Dieu y a mis , et nous tenons cela à grand serment. »

Il ajoute : « Que dirai-je davantage de notre religion et de notre piété pour l'empereur, que nous devons respecter comme celui que notre Dieu a choisi : en sorte que je puis dire que César est plus à nous qu'à vous , parce que c'est notre Dieu qui l'a établi"? »

C'est donc l'esprit du christianisme de faire respecter les rois avec une espèce de religion , que le même TertuUien appelle très-bien , « la religion de la seconde majesté. »

Cette seconde majesté n'est qu'un écoulement de la première , c'est-à-dire de la divine , qui , pour le bien des choses humaines , a voulu faire rejaillir quelque partie de son éclat sur les rois.

lY' PROPOsmoN. Les rois doivent respecter leur propre puissance, et ne l'employer qu'au bien public.

Leur puissance venant d'en-haut, ainsi qu'il a été dit, ils ne doivent pas croire qu'ils en soient les maîtres pour en user à leur gré ; mais ils doivent s'en servir avec c^^ainte et retenue, comme d'une chose qui leur vient de Dieu , et dont Dieu leur demandera compte. « Ecoutez, ô rois! et comprenez; apprenez, juges de la terre : prêtez l'oreille , ô vous qui tenez les peuples sous votre empire , et vous plaisez à voir la multitude qui vous environne. C'est Dieu qui vous a donné la puissance : votre force vient du Très-Haut , qui interrogera vos œuvres, et pénétrera le fond de vos pensées ; parce que , étant les ministres de son royaume vous n'avez pas bien jugé , et n'avez pas marché selon ses volontés. Il vous paraîtra bientôt d'une manière terrible : car à ceux qui commandent est réservé le châtiment le plus dur. On aura pitié des petits et des faibles ; mais les puissants seront puissamment tourmentés. Car Dieu ne re-

doute la puissance de personne, parce qu'il a fait les grands et les petits , et qu'il a soin également des uns et des autres. Et les plus forts seront tourmentés plus fortement. Je vous le dis, ô rois, afin que vous soyez sages, et que vous ne tombiez pas*. »

Les rois doivent donc trembler en se servant de la puissance que Dieu leur donne , et songer combien horrible est le sacrilège d'employer au mal une puissance qui vient de Dieu.

Nous avons vu les rois assis dans le trône du Seigneur, ayant en main l'épée que lui-même leur a mise en main. Quelle profanation et quelle audace aux rois injustes , de s'asseoir dans le trône de Dieu, pour donner des arrêts contre ses lois, et d'employer l'épée qu'il leur met en main, à faire des violences , et à égorger ses enfants !

Qu'ils respectent donc leur puissance; parci' que ce n'est pas leur puissance, mais la puissanei^ de Dieu , dont il faut user saintement et religieusement. Saint Grégoire de Nazianze parle ainsi aux empereurs : « Respectez votre pourpre : reconnaissez le grand mystère de Dieu dans vos personnes : il gouverne par lui-même les choses célestes : il partage celles de la terre avec vous. Soyez donc des dieux à vos sujets. » C'est-à-dire gouvernez-les comme Dieu gouverne , d'une manière noble , désintéressée , bienfaisante ; en un mot, divine.

ARTICLE IIL

L'autorité royale est paternelle, et son propre caractère c'est la bonté.

Après les choses qui ont été dites , cette vérité n'a plus besoin de preuves.

Nous avons vu que les rois tiennent la place de Dieu , qui est le vrai père du genre humain. Nous avons vu aussi que la première idée de puissance qui ait été parmi les hommes est celle de la puissance paternelle , et que l'on a fait les rois sur le modèle des pères.

Aussi tout le monde est-il d'accord, que l'obéissance qui est due à la puissance publique , ne se trouve , dans le Décalogue , que dans le précepte qui oblige à honorer ses parents.

Il paraît, par tout cela, que le nom de roi est un nom de père, et que la bonté est le caractère le plus naturel des rois.

Faisons néanmoins ici une réflexion particulière sur une vérité si importante.

Première Propositiox. La bonté est une qualité royale , et le vrai apanage de la grandeur.

« Le Seigneur votre Dieu est le Dieu des dieux, et le Seigneur des seigneurs : un Dieu grand , puissant , redoutable ; qui n'a point d'égard aux personnes en jugement, et ne reçoit pas de présents; qui fait justice au pupille et à la veuve; qui aime l'étranger, et lui donne sa nourriture et son vêtement-. »

Parce que Dieti est grand et plein en lui-même, il se tourne, pour ainsi dire, tout entier à faire du bien aux hommes, conformément à cette parole : « Selon sa grandeur, ainsi est sa miséricorde'. »

Page 1