LIVRE III
DE L'AUTORITE ROYALE
Il met une image de sa grandeur dans les rois , afin de les obliger à imiter sa bonté.
Il les élève à un état où ils n'ont plus rien à désirer pour eux-mêmes. Nous avons ouï David disant : « Que peut ajouter votre serviteur à toute cette grandeur dont vous l'avez revêtu'? »
Et en même temps il leur déclare qu'il leur donne cette grandeur pour l'amour des peuples. « Parce que Dieu aimait son peuple, il vous a fait régner sur eux'. » Et encore : " Vous avez plu au Seigneur, il vous a placé sur le trône d'Israël; et parce qu'il aimait ce peuple , il vous a fait leur roi pour faire justice et jugement''. »
C'est pourquoi, dans les endroits où nous lisons que le royaume de David fut élevé sur le peuple , l'hébreu et le grec portent pour le peuple. Ce qui montre que la grandeur a pour objet le bien des peuples soumis.
En effet. Dieu, qui a formé tous les hommes d'une même terre pour le corps, et a mis également dans leurs âmes son image et sa ressemblance , n'a pas établi entre eux tant de distinctions pour faire d'un côté des orgueilleux, et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour protéger les petits; il n'a donné sa puissance aux rois que pour procurer le bien public, et pour être le support du peuple.
[l<^ Proposition. Le prince n'est pas né pour lui-même, mais pour le public.
C'est une suite de la proposition précédente , et Dieu confirme cette vérité par l'exemple de Moïse.
Il lui donne son peuple à conduire , et en même temps il fait qu'il s'oublie lui-même.
Après beaucoup de travaux , et après qu'il a supporté l'ingratitude du peuple durant quarante ans , pour le conduire en la terre promise , il en est exclu , Dieu le lui déclare , et que cet honneur était réservé à Josué*.
Quant à Moïse , il lui dit ; « Ce ne sera pas vous qui introduirez ce peuple dans la terre que je leur donnerai». » Comme s'il lui disait : Vous en aurez le travail, et un autre en aura le fruit.
Dieu lui déclare sa mort prochaine"; Mo'ise, sans s'étonner et sans songer à lui-même, le prie seulement de pourvoir au peuple. « Que le Dieu de tous les esprits donne un conducteur à cette multitude, qui puisse marcher devant eux ; qui le mène et le ramène , de peur que le peuple du Seigneur ne soit comme des brebis sans pasteur". »
Il lui ordonne une grande guerre en ces termes : « Venge ton peuple des Madianites , et puis tu mourras *. » Il veut lui faire savoir qu'il ne travaille pas pour lui-même , et qu'il est fait pour les autres. Aussitôt, et sans dire un mot sur sa mort prochaine , Moïse donna ses ordres pour la guerre , et l'achève tranquillement'.
Il achève-le peu de vie qui lui reste à enseigner le peuple et à lui donner les instructions qui composent le livre du Deutéronome . Et puis il meurt, sans aucune récompense sur la terre, dans un temps où Dieu les donnait si libéralement. Aaron a le sacerdoce pour lui et pour sa postérité : Caleb
l. II. iicg..vii,20; /. Par., XVII, 18. — 2. //. Par., il, H. — 3. III. lieg., X. 9. — 4. Deut., xxxi, 7. — 5. A'iim., xx, 12. — 6. Idem, xxvu, 13. — ". ma., 10, n. —8. /!/»(., xxxi, 2. — 9. Ibul., xxi, 3, 7.
et sa famille est pourvu magnifiquement ; les autres reçoivent d'autres dons : Moïse rien ; on ne sait ce que devient sa famille. C'est un personnage public né pour le bien de l'univers ; ce qui aussi est la véritable grandeur.
Puissent les princes entendre que leur vraie gloire est de n'être pas pour eux-mêmes , et que le bien public qu'ils procurent leur est une assez digne récompense sur la terre , en attendant les biens éternels que Dieu leur réserve !
Ille Proposition. Le prince doil pourvoir aux besoins du peuple.
« Le Seigneur a dit à David : Vous paîtrez mon peuple Israël , et vous en serez le conducteur'. »
« Dieu a choisi David , et l'a tiré d'après les brebis pour paître Jacob son serviteur et Israël son héritage'. » Il n'a fait que changer de troupeau : au lieu de paître des brebis, il paît des hommes. Paître, dans la langue sainte, c'est gouverner, et le nom de pasteur signifie le prince ; tant ces choses sont unies.
« J'ai dit à Cyrus, dit le Seigneur : Vous êtes mon pasteur-*. » C'est-à-dire : Vous êtes le prince que j'ai établi.
Ce n'est donc pas seulement Homère qui appelle les princes pasteurs des peuples : c'est le Saint-Esprit. Ce nom les avertit assez de pourvoir au besoin de tout le troupeau, c'est-à-dire de tout le peuple.
Quand la souveraine puissance fut donnée à Simon le Machabée, le décret en est conçu en ces termes : « Tout le peuple l'a établi prince , et il aura soin des saints' : » c'est-à-dire du peuple juif, qui s'appelait aussi le peuple des saints.
C'est un droit royal , de pourvoir aux besoins du peuple. Qui l'entreprend au préjudice du prince , entreprend sur la royauté : c'est pour cela qu'elle est établie; et l'obligation d'avoir soin du peuple est le fondement de tous les droits que les souverains ont sur leurs sujets.
C'est pourquoi, dans les grands besoins, le peuple a droit d'avoir recours à son prince. « Dans une extrême famine , toute l'Egypte vient crier autour du roi, lui demandant du pain^ Les peuples affamés demandent du pain à leur roi , comme à leur pasteur ou plutôt comme à leur père. Et la prévoyance de Joseph l'avait mis en état d'y pourvoir*.
Voici sur ces obligations du prince une belle sentence du Sage' : « Vous ont-ils fait prince ou gouverneur, soyez parmi eux comme l'un d'eux : ayez soin d'eux, et prenez courage; et reposez-vous après avoir pourvu à tout. »
Cette sentence contient deux préceptes.
Premier précepte. » Soyez parmi eux comme l'un d'eux. « Ne soyez point orgueilleux : rendezvous accessible et familier : ne vous croyez pas , comme on dit, d'un autre métal que vos sujets : mettez-vous à leur place et soyez-leur tel que vous voudriez qu'ils vous fussent, s'ils étaient à la vôtre.
Second précepte. Ayez soin d'eux; et reposezvous après avoir pourvu à tout. » Le repos alors
1. //. ne<j., V, 2. — 2. l'sal, i.xxvii, alilpi. — 4. /. Mach. , xiv, 42. — 6. Cen. '. Eccli., xxxii, 1 , 2.
iO, 'il. —3. ;«., XLiv, 28, et , XLI. 55. — G. Idem. 47. —
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
vous est permis : le prince est un personnage public, qui doit croire que quelque chose lui manque à lui-même, quand quelque chose manque au peuple et à l'Etal.
IV<! Proposition. Dans le peuple, ceux à qui le prince doit le plus pourvoir sont les faibles.
Parce qu'ils ont plus besoin de celui 'qui est , par sa charge, le père et le protecteur de tous.
C'est pour cela que Dieu recommande principalement aux juges et aux magistrats les veuves et les pupilles.
Job, qui était un grand prince, dit aussi : " On me rendait témoignage que j'écoutais le cri du pauvre, et délivrais le pupille qui n'avait point de secours : la bénédiction de celui qui allait périr venait sur moi, et je consolais le cœur de la veuve'. » Et encore : « J'étais l'œil de l'aveugle, et le pied du boiteux, le père des pauvres^. » Et encore : " Je tenais la première place; assis au milieu d'eux, comme un roi environné de sa cour et de son armée , j'étais le consolateur des affligés ^ »
Sa tendresse pour les pauvres est inexplicable. « Si j'ai refusé aux pauvres ce qu'ils demandaient, et si j'ai fait attendre les yeux de la veuve; si j'ai mangé seul mon pain , et ne l'ai pas partagé avec le pupille , parce que la compassion est née avec moi, et a crû dans mon cœur dès mon enfance; si j.'ai dédaigné celui qui mourait de froid faute d'habits; si ses côtés ne m'ont pas béni, et s'il n'a pas été réchauffé par la laine de mes brebis , puisse mon épaule se séparer de sa jointure, et que mon bras soit brisé avec ses os*! » Etre impitoyable à son peuple, c'est se séparer de ses propres membres, et on mérite de perdre ceux de son corps.
Il donne libéralement, il donne pénétré de compassion, il donne sans faire attendre : qu'y a-t-il de plus paternel et de plus royal?
Dans les vœux que David fit pour Salomon , le jour de son sacre, il ne parle que du soin qu'il aura des pauvres, et met en cela tout le bonheur de son règne. « Il jugera le peuple avec équité, et fera justice aux pauvres^. » Il ne se lasse point de louer cette bonté pour les pauvres. « Il protégera, dit-il, les pauvres du peuple, et il sauvera les enfants des pauvres , et il abattra leurs oppresseurs. » Et encore : « Tous les rois de la terre l'adoreront,' et toutes les nations lui seront sujettes, parce qu'il délivrera le pauvre des mains du puissant, le pauvre qui n'avait point de secours. Il sera bon au pauvre et à l'indigent ; il sauvera les âmes des pauvres et il délivrera des usures et des violences, et leur nom sera honorable devant lui. » Ses bontés pour les pauvres lui attireront avec de grandes richesses la prolongation de ses jours et la bénédiction de tous les peuples. « Il vivra, et l'or de Saba lui sera donne : il sera le sujet de tous les vœux : on ne cessera de le bénir. » Voilà un règne merveilleux, et digne de figurer celui du Messie.
David avait bien conçu que rien n'est plus royal que d'être le secours de qui n'en a point; et c'est tout ce qu'il souhaite au roi son fils.
Ceux qui commandent les peuples, soit princes, soit gouverneurs , doivent , à l'exemple de Néhé-
mias , soulager le peuple accablé', k Les gouverneurs qui m'avaient précédé foulaient le peuple, et leurs serviteurs tiraient beaucoup : et moi qui craignais Dieu, je n'en ai pas usé ainsi; au contraire, j'ai contribué à rebâtir les murailles :je n'ai rien acquis dans le pays, » plus soigneux de donner que de m'enrichir : « et je faisais travailler mes serviteurs. Je tenais une grande table, où venaient les magistrats et les principaux de la ville , sans prendre les revenus assignés au gouvernement ; car le peuple était fort appauvri. »
C'est ainsi que Néhémias se réjouissait d'avoir soulagé le pauvre peuple, et il dit ensuite plein de confiance : « 0 Seigneur! souvenez- vous de moi en bien, selon le bien que j'ai fait à votre peuple ^. »
V« Proposition. Le vrai caractère du prince est de pourvoir aux besoins du peuple; comme celui du tyran est de ne songer qu'à lui-même.
Aristote l'a dit; mais le Saint-Esprit l'a prononcé avec plus de force.
11 représente en un mot le caractère d'une âme superbe et tyrannique, en lui faisant dire : « Je suis, et il n'y a que moi sur la terrée »
Il maudit les princes qui ne songent qu'à euxmêmes, par ces terribles paroles* : « Voici ce que dit le Seigneur : Malheur aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux-mêmes? Les troupeaux ne doiventils pas être nourris parles pasteurs? Vous mangiez le lait de mes brebis, et vous vous couvriez de leur laine , et vous tuiez ce qu'il y avait de plus gras dans le troupeau, et vous ne le paissiez pas : vous n'avez pas fortifié ce qui était faible , ni guéri ce qui était malade, ni remis ce qui était rompu, ni cherché ce qui était égaré, ni ramené ce qui était perdu : vous vous contentiez de leur parler durement et impérieusement. Et mes brebis dispersées, parce qu'elles n'avaient pas de pasteurs, ont été la proie des bêtes farouches : elles ont erré dans toutes les montagnes et dans toutes les collines, et se sont répandues sur toute la face de la terre; et personne ne les recherchait, dit le Seigneur. Pour cela , ô pasteur ! écoutez la parole du Seigneur. Je vis éternellement, dit le Seigneur : parce que mes brebis dispersées ont été en proie faute d'avoir des pasteurs ; car mes pasteurs ne cherchaient point mon troupeau : ces pasteurs se paissaient euxmêmes, et ne paissaient point mes brebis ; et voici ce que dit le Seigneur : Je rechercherai mes brebis de la main de leurs pasteurs, et je les chasserai, afin qu'ils ne paissent plus mon troupeau, et ne se paissent plus eux-mêmes; et je délivrerai mon troupeau de leur bouche , et ils ne le dévoreront plus. »
On voit ici, premièrement : que le caractère du mauvais prince est de se paître soi-même, et de ne songer pas au troupeau.
Deuxièmement : que le Saint-Esprit lui demande compte non-seulement du mal qu'il fait, mais encore de celui qu'il ne guérit pas.
Troisièmement : que tout le mal que le ravisseur fait à ses peuples, pendant qu'il les abandonne, et ne songe qu'à ses plaisirs, retombe sur lui.
^. 706., XXIX, 11-13. — 2. fdem, l,ï. 16. — 3. Ibid.. 25.- XXXI, 10-18, clc. — 5. Ps., Lxxi, i, i, H, 12, etc.
. .i. nid.,
1. //. Esdr., V, 15-18. — 2. Idem, v, 19. 4. Enech., xxxiv, 2, 3, i, etc.