CHAPITRE XXVI
Toute midtiplicité dans les idées présuppose multiplicité du côté des choses mêmes.
Nous avons dit qu'à un seul objet il ne doit répondre dans l'esprit qu'une seule idée ; et nous en avons apporté cette raison , que les idées se conforment aux objets.
En effet, ce n'est pas un seul objet, en tant seulement qu'il est un , qui demande d'avoir plusieurs idées ; naturellement il n'en voudrait qu'une : les idées se multiplient par rapport aux choses diverses à quoi un même objet est comparé.
S'il n'y avait qu'une seule et même opération dans l'âme, comme il n'y a qu'une seule et même substance, l'âme ne fournirait à l'esprit qu'une seule idée ; mais comme entendre ce n'est pas vouloir, et que vouloir ce n'est pas sentir, et qu'avoir un sentiment , par exemple celui du plaisir, n'est pas avoir celui de la douleur, la même àme peut être conçue selon différents égards et par diverses idées. C'est pourquoi je la considère tantôt comme ce qui entend, tantôt comme ce qui veut, tantôt comme ce qui sent, c'est-à-dire qui a du plaisir, de la douleur, etc.
De même, si je considère les trois dimensions sous trois idées différentes , c'est à cause que le même corps est considéré comme s'étendant à des termes qui, en eux-mêmes , sont très-différents.
Ainsi , quand je conçois montagne et vallée , si
LOGIQUE. — LIVRE PREMIER
ces idées sont différentes, c'est qu'encore que le même espace par où l'on monte soit aussi celui par où l'on descend , et que ces deux choses soient inséparables , néanmoins descendre et monter sont deux mouvements , non-seulement différents , mais opposés et incompatibles dans un même sujet, en même temps.
Si dans le triangle rectiligne équilatéral je distingue être triangle , être rectiligne , et être équilatéral , c'est à cause qu'il y a des triangles qui , en effet , ne sont pas rectilignes et des rectilignes qui ne sont pas équilatéraux.
Ainsi , dans les autres choses , nous distinguons •le degré plus universel d'avec celui qui l'est moins; par exemple , nous distinguons être corps et être vivant, à cause qu'il y a des corps qui ne sont nullement vivants.
Si en Dieu, où tout est un, je distingue la miséricorde d'avec la justice et les autres attributs divins , c'est à cause des effets très-réellement différents à quoi ces deux idées ont leur rapport.
En parcourant toutes les autres idées , on y trouvera toujours le même fondement de distinction, et on verra que c'est une vérité incontestable, que « toute multiplicité dans les idées présuppose » multiplicité du côté des choses mêmes. »