LIVRE DIXIEME ET DERNIER
Suite des secours de la royauté.
Les richesses ou les finances, les conseils; les inconvénients et tentations qui accompagnent la royauté , et les remèdes qu'on y doit apporter.
ARTICLE PREMIER
Des richesses ou des finances, du commerce et des impôts.
Première Proposition. Il y a des dépenses de nécessité; il y en à de splendeur et de dignité.
'< Qui jamais fit la guerre à ses dépens? Quel soldat ne reçoit pas sa paye^? »
On peut ranger, parmi ces dépenses de nécessité, toutes celles qu'il faut pour la guerre; comme la fortification des places, les arsenaux, les magasins et les munitions , dont il a été parlé.
Les dépenses de magnificence et de dignité ne sont pas moins nécessaires, à leurs manières, pour
1./;. Reg. XV, 18, 19; III. Reg.,i. 8, 10,38; /. Par..xn. 1 et seq. — 2. /;/. Reg.. x, 16, 17; ///. Par., ix, 15, 16. — 3. II. Par., xviii,U et scq. ; xxvi, 12, 13. — 4. /. Par., xxvii, 1, 2 et seq. — 5. /. Cor., IX, 7.
le soutien de la majesté , aux yeux des peuples et des étrangers.
Ce serait une chose infinie de raconter les magnificences de Salomon'.
Premièrement, dans le temple, qui fut l'ornement comme la défense du royaume et de la ville. Rien ne l'égalait dans toute la terre, non plus que le Dieu qu'on y servait. Ce temple porta jusqu'au ciel, et dans toute la postérité, la gloire de la na- .tion, et le nom de Salomon son fondateur^.
Treize ans entiers furent employés à bâtir le palais du roi dans Jérusalem , avec les bois , les pierres, les marbres, et les matériaux les plus précieux; comme avec la plus belle et la plus riche architecture qu'on ait jamais vue. On l'appelait Liban , à cause de la multitude de cèdres qu'on y posa, en hautes colonnes comme une forêt, dans de vastes et de longues galeries , et avec un ordre merveilleux'.
On y admirait en particulier le trône royal, où tout resplendissait d'or, avec la superbe galerie où il était érigé. Le siège en était d'ivoire, revêtu de l'or le plus pur : les six degrés par où l'on montait au trône , et les escabeaux où posaient les pieds, étaient du même métal; les ornements qui l'environnaient étaient aussi d'or massif^
Auprès se voyait l'endroit particulier de la galerie où se rendait la justice , tout construit d'un pareil ouvrage.
Salomon bâtit en même temps le palais de la reine sa femme, fille du roi Pharaon^, où tout étincelait de pierreries ; et où, avec la magnificence, on voyait reluire une propreté exquise.
Ce prince appela pour ces beaux ouvrages, tant de son royaume que des pays étrangers, les ouvriers les plus renommés pour le dessin, pour la sculpture, pour l'architecture"^, dont les noms sont consacrés à jamais dans les registres du peuple de Dieu , c'est-à-dire , dans les saints livres.
Ajoutons les lieux destinés aux équipages'', où les chevaux , les chariots , les attelages étaient innombrables.
Les tables et les officiers de la maison du roi pour la chasse , pour les nourritures , pour tout le service, dans leur nombre comme dans leur ordre, répondaient à cette magnificence^
Le roi était servi en vaisselle d'or. Tous les vases de la maison du Liban étaient de fin or". Et le Saint-Esprit ne dédaigne pas de descendre dans tout ce détail, parce qu'il servit, dans ce temps de paix, à faire admirer et craindre, au dedans et au dehors, la puissance d'un si grand roi.
Une grande reine , attirée par la réputation de tant de merveilles , vint les voir dans le plus superbe appareil , et avec des chameaux chargés de toutes sortes de richesses". Mais quoique accoutumée à la grandeur où elle était née, elle demeurait éperdue à l'aspect de tant de magnificence de la cour de Salomon. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans son voyage, c'est qu'elle admira la sagesse du roi plus que toutes ses autres grandeurs ;
1. /;;. Reg.. vi-ix; II. Par., i-vii. — 2. /. Par., xix , 23-25. — 3. III. Reg.. vu, 1 , 2 et seq, — i. Idem, x, 18. 19,20; //. Par., IX. 17.18,19. —5. Mem,ni. 1; ix , 24; II. Par., viii , 11. — 6. ;/. Par., II. 13, li. — 7. ///, fieg., iv, 26; x, 26; //. Par., i, 14; IX, 25 —8. III. Reg., iv,22,23. — 9. ldem,\. 2i ; II. Par., IX, 20. — 10. ///. «ejf., X, 1,2 et seq.; //. Parai., ix, 12 et seq.
POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE
et qu'il arriva ce qui arrive toujours à l'approche des grands hommes, qu'elle reconnut dans Salomon un mérite qui surpassait sa réputation.
Les présents qu'elle lui fit, en or, en pierreries, et en parfums les plus exquis, furent immenses, et demeurèrent cependant beaucoup au-dessous de ceux que Salomon lui rendit'. Par où le Saint- Esprit nous fait entendre qu'on doit trouver dans les grands rois une grandeur d'âme qui surpasse tous leurs trésors , et que c'est là ce qui fait véritablement une âme royale.
Les grands ouvrages de Josaphal , d'Ozias, d'Ezéchias , et des autres grands rois de Juda, les villes, les aqueducs, les bains publics, et les autres choses qu'ils firent, non-seulement pour la sûreté et pour la commodité publique, mais encore pour l'ornement du palais et du royaume, sont marqués avec soin dans l'Ecriture-. Elle n'oublie pas les meubles précieux qui paraient leurs palais, et ceux qu'ils y faisaient garder; non plus que les cabinets des parfums, les vaisseaux d'or et d'argent , tous les ouvrages exquis , et les curiosités qu'on y ramassait.
Dieu défendait l'ostentation que la vanité inspire , et la folle enflure d'un cœur enivré de ses richesses; mais il voulait cependant que la cour des rois fût éclatante et magnifique, pour imprimer aux peuples un certain respect.
Et encore aujourd'hui , au sacre des rois, comme on a déjà vu, l'Eglise fait celte prière^ : « Puisse la dignité glorieuse , et la majesté du palais , faire éclater aux yeux de tous la grande splendeur de la puissance royale ; en sorte que la lumière , semblable à celle d'un éclair, en rayonne de tous côtés ! » Toutes paroles choisies pour exprimer la magnificence d'une cour royale , qui est demandée à Dieu comme un soutien nécessaire de la royauté.
11° Phoposition. Un état florissant est riche en or et en argent; et c'est un des fruits d'une longue paix.
L'or abondait tellement durant le règne de Salomon, « qu'on y comptait l'argent pour rien; et qu'il était (pour ainsi parler) aussi commun que les pierres, et les cèdres aussi vulgaires que les sycomores qui croissent (fortuitement) dans la campagne*. »
Comme c'était là le fruit d'une longue paix , le Saint-Esprit le remarque, pour faire aimer aux princes la paix , qui produit de si grandes choses.
III» Proposition. La première source de tant de richesses est le commerce et la navigation.
« Car les navires du roi allaient en Tharsis, et en pleine mer, avec les sujets d'Hiram, roi de Tyr; et rapportaient tous les trois ans de l'or, de l'argent et de l'ivoire , avec les animaux les plus rares". »
Salomon avait une flotte à Asiongaber auprès d'Ailath , sur le bord de la mer Rouge ; et Hiram , roi de Tyr, y joignit la sienne , où étaient les Tyricns, peuples les plus renommés de toute la terre pour la navigation et pour le commerce : qui rap-
1. ;//. licji.. X, t, 2 el seq.; //. Parai., IX. 12 el seq. — 2. lY. ncg , XX, 13.20; ri. Par., xvii, xxvi, xxxii,27, 28, 20. — 3. Cérém. franc.. \>. 10.35,61.-4. ;;;. lieg., x, 21,27; /;. /'ar., ix, 20, 27. — r.. //;. rteg.. x, 22; II. Parai., ix, 21.
portaient d'Ophir (quel qu'ait été ce pays), pour le compte de Salomon, quatre cent vingt talents d'or, souvent même quatre cent cinquante, avec les bois les plus précieux et des pierreries'.
La sagesse de Salomon paraît ici par deux endroits : l'un, qu'après avoir connu la nécessité du commerce, pour enrichir son royaume, il ail pris, pour l'établir, le temps d'une paix profonde, oîi l'Etat n'était point accablé des dépenses de la guerre; l'autre, que ses sujets n'étant point encore exercés dans le négoce et dans l'art de naviguer, il ait su s'associer les habiles marchands, et les guides les plus assurés dans la navigation qui fussent au monde , c'est-à-dire les Tyriens ; et faire avec eux des traités si avantageux et si sûrs.
Quand les Israélites furent instruits par euxmêmes dans les secrets du commerce , ils se passèrent de ces alliés; et l'entreprise, quoique malheureuse du roi Josaphat, dont la flotte périt dans le port d'Asiongaber^, fait voir que les rois continuaient le commerce et les voyages vers Ophir; sans qu'il y soit fait mention du secours des Tyriens.
IVs Proposition. Seconde source des richesses : • le domaine du prince.
Du temps de David il y avait des trésors dans Jérusalem ; Azmoth, et fils d'Adiol, en était le garde'. Pour les trésors qu'on gardait dans les villes, dans les villages, el dans les châteaux ou dans les tours, Joathan, fils d'Ozias, en avait la^harge. Ezri, fils de Chélub, avait soin de ceux qui étaient occupés au labourage el aux travaux de la campagne. Il y avait un gouverneur particulier pour ceux qui faisaient les vignes et prenaient soin des celliers : el c'était Séméias el Zabdias. Balanan était préposé pour la culture des oliviers el des figuiers : el Joas veillait sur les réservoirs d'huile. On voit par là que le prince avait des fonds, et des officiers préposés pour les régir.
On marque aussi les villages qui étaient à lui , et le soin qu'il eut de les entourer de murailles'. On faisait des nourritures dans les pâturages de la montagne de Saron, et sur les vallons qui y étaient destinés. L'Ecriture spécifie les bêles à cornes, les chameaux el les troupeaux de brebis. Chaque ouvrage avait son préfet : <c el tels étaient les' gouverneurs , ou les intendants , qui avaient soin des biens el des richesses du roi David". »
La même chose continue smis les autres rois. Et il est écrit d'Ozias^ : « qu'il creusa beaucoup de citernes, parce qu'il nourrissait beaucoup de troupeaux dans les pâturages, el dans les vastes campagnes; qu'il prenait grand soin de la culture des vignes ; el de ceux qui étaient employés , dans les coteaux et sur le Carmel : el qu'il élail fort affectionné à l'agriculture. »
Ces grands rois connaissaient le prix des richesses naturelles, qui fournissent les nécessités de la vie , el enrichissent les peuples plus que les mines d'or el d'argent
Les Israélites avaient appris dès leur origine ces utiles exercices. El il est écrit d'Abraham', qu'il
1. ril. fieg., IX, 26,27, 28; X, 11; //. PamI., v.ii, 17, 18. — 2. m. Reg., xxii, 49; //. Parai., xx, 3G, 37. — 3. /. 7>ar . , x xvii , 25,26,27,28. — 4. //^/. flei/., ix, 49. — 5. /. Par., xxvii, 29, 30, 31. — 6. ;;. Par., XXV, 10. — 7. Gen., xiu, 2.