‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 419 sur 609 · LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTE · texte numérisé non relu

LIVRE X. — AUTRES SECOURS DE LA ROYAUTE

était « tres-riche en or et en argent. » Ce qui, sans connaître les lieux où la nature resserre ses riches métaux , lui provenait seulement des soins de la nourriture et des troupeaux. D'où est venue aussi la réputation de la vie pastorale, que ce patriarche et ses descendants ont embrassée.

V<! Proposition. Troisième source des richesses : les tributs imposés aux rois et aux nations vaincues, qu'on appelait des présents.

Ainsi David imposa tribut aux Moabites et à Damas, et y établit des garnisons pour leur faire payer ces présents'.

Salomon avait soumis tous les royaumes depuis le fleuve de la terre des Philistins jusqu'aux conflns de l'Egypte. Et tous les rois de ces pays lui offraient des présents , et lui devaient certains services'^

Le poids de l'or, qu'on payait tous les ans à Salomon , était de six cents talents ; outre ce qu'avaient accoutumé de payer les ambassadeurs de diverses nations , et les riches marchands étrangers, el tous Jes rois d'.Arabie, ef les princes des autres terres , qui lui apportaient de l'or et de l'argent^. C'est ainsi qu'on l'avait chanté par avance sous le roi David', que les filles de Tyr, (c'est-à-dire les villes opulentes), et leurs plus riches marchands , apporteraient leurs présents à la cour de Salomon.

Tous les rois des terres voisines envoyaient chaque année leurs présents à Salomon , qui consistaient en vases d'or et d'argent, en riches habits , en armes, en parfums, en chevaux et en mulets^; c'est-à-dire ce que chaque pays avait de meilleur.

Les Ammonites apportaient des présents à Ozias, et son nom était célèbre jusqu'aux confins de l'Egypte ^

On comptait parmi ces présents non-seulement l'or et l'argent , mais encore des troupeaux : et c'est ainsi que les Arabes payaient par an à Josaphat sept mille sept cents béliers, et autant de boucs ou de chevreaux'.

Vie Phopositios. Quatrième source des richesses : les impôts que payait le peuple.

Dans tous les Etats, le peuple contribue aux charges publiques , c'est-à-dire à sa propre conservation ; et cette partie qu'il donne de ses biens lui en assure le reste , avec sa liberté et son repos.

L'ordre des finances , sous les rois David et Salomon , était qu'il y avait un surintendant préposé à tous les impôts, pour donner les ordres généraux*.

Il y avait, pour le détail , douze intendants distribués par canton; et ceux-ci étaient chargés, chacun à son mois , des contributions nécessaires à la dépense du roi el de sa maison'. Leur département était grand, puisqu'un seul avait à sa charge soixante grandes villes environnées de murailles, avec des serrures d'airain '".

On lit aussi de Jéroboam" : que « Salomon, qui le voyait , dans sa jeunesse , homme de courage ,

i. I. Par., xviii. 2, 6. — 2. ///. Keg.. iv, 21. — 3. Idem, x, U, 15; //. Par , is, 13, U. — 4. Ps. xliv, 13. — 5. //. Par., ix, 23, 24. — 0. Idem. XXVI, 8. — 7. Ihid., xv ii, 11. — 8. //. fie^., xx, 24 ; ;//. Rej., IV, 0; xii. 18; //. Par., x, 18. — 9. ///. RcQ., iv, 8 et scc). — 10. Idem , 13. — 14. Ibii., xi, 28.

appliqué et industrieux (ou agissant, comme parle l'original), le préposa aux tributs de la maison de Joseph ; » c'est-à-dire , des deux tribus d'Ephraïm et de Manassé. Ce qui montre, en passant, les qualités qu'un sage roi demandait pour de telles fonctions; encore que sa prudence ait été trompée dans le choix de la personne.

VII"^ Proposition. Le prince doit modérer les impôts et ne point accabler le peuple.

« Qui presse trop la mamelle pour en tirer du lait , en l'échauffant et la tourmentant , tire du beurre ; qui se mouche trop fortement, fait venir le sang; qui presse trop les hommes, excite des révoltes et des séditions. » C'est la règle que donne Salomon ' .

L'exemple de Roboam apprend sur cela le devoir aux rois.

Comme cette histoire est connue, et qu'elle a déjà été touchée ci-devant-, nous ferons seulement quelques réflexions.

En premier lieu , sur les plaintes que le peuple fit à Roboam contre Salomon , qui avait fait des levées extraordinaires ^ Tout abondait dans son règne, ainsi que nous avons vu. Cependant comme l'histoire sainte ne dit rien contre ce reproche , et qu'il y passe au contraire pour avéré, il est à croire que sur la fin de sa vie , abandonné à l'amour des femmes, sa faiblesse le portait à des dépenses excessives , pour contenter leur avarice et leur ambition.

C'est le malheur, ou plutôt l'aveuglement, où sont menés les plus sages rois, par ces déplorables excès.

En second lieu , la réponse dure et menaçante de Roboam poussa le peuple à la révolte, dont l'effet le plus remarquable fut d'accabler à coups de pierres Aduram, chargé du soin des tributs, quoique envoyé par le roi pour l'exécution de ses rigoureuses réponses. Ce qui efl"raya tellement ce prince, qu'il monta précipitamment sur son char, et s'enfuit vers Jérusalem * : tant il se vit en péril.

En troisième lieu , la dureté de Roboam à refuser tout soulagement à son peuple , et la menace obstinée d'en aggraver le joug jusqu'à un excès insupportable, a mis ce prince au rang des insensés. « A Salomon succéda la folie de la nation, dit le Saint-Esprit", et Roboam, destitué de prudence, qui aliéna le peuple par le conseil qu'il suivit. » Jusque-là son propre fils et son successeur, Abia, l'appelle ignorant, et d'un cœur lâche '^.

En quatrième lieu , cette réponse orgueilleuse el inhumaine est attribuée à un aveuglement permis de Dieu, et regardé comme un effet de cette justice qui met l'esprit de vertige dans les conseils des rois. « Le roi n'acquiesça pas à la prière de son peuple, parce que le Seigneur s'était éloigné de lui pour accomplir la parole d'.Ahias Silonite", qui avait prédit, du vivant de Salomon , la révolte des dix tribus , et la division du royaume . » Ainsi , quand Dieu veut punir les pères, il livre leurs enfants aux mauvais conseils, et châtie tout ensemble les uns et les autres.

1. Prov., xxs. 33. — 2-. Ci-dessus, liv. IV, art. ii, ii' prop. — 3. ///. neg.. xu, 1, 2, 3, 4; //. Par., x, 2, 3, 4. — 4. ///. Keg., xii, 18; II. Parai., x. 18. — 5. EccH., xlvii, 27, 28. — 6. //, Par., xni, 7. — 7. m. /)«</., xii, 15; //. Par., .\, 15.

POLITIQUE DE L'ÉCRITURE SAINTE

En cinquième lieu, la suite est encore plus ter- I rible. Dieu permit que le peuple soulevé oubliât tout respect, en massacrant, comme aux yeux du roi, un de ses principaux ministres, et renonçant tout ouvertement à l'obéissance.

En sixième lieu , ce n'est pas que ce massacre et cette révolte ne fussent des crimes. On sait assez que Dieu en permet dans les uns , pour châtier ceux des autres. Le peuple eut tort, Roboam eut tout ; et Dieu punit l'énorme injustice d'un roi qui se faisait un honneur d'opprimer son peuple , c'està-dire ses enfants.

En septième lieu , cette dureté de Roboam effaça par un seul trait le souvenir de David et de toutes ses bontés , aussi bien que celui de ses conquêtes et de ses autres grandes actions. (( Quel intérêt, dit le peuple d'Israël', prenons-nous à David ; et que nous importe ce que deviendra le fils d'Isaï? 0 David ! pourvoyez à votre maison , et à la tribu de Juda. Pour nous , allons-nous-en chacun chez nous, sans nous soucier de David ni de sa race. » Jérusalem , le temple, la religion:, la loi de Moïse furent aussi oubliés ; et le peuple ne fut plus sensible qu'à sa vengeance.

Enfin, en huitième lieu, quoique l'attentat du peuple fût inexcusable , Dieu sembla vouloir ensuite autoriser le nouveau royaume qui s'établit par ce soulèvement : et il défendit à Roboam de faire la guerre aux tribus révoltées , « parce que , dit-il-, tout cela s'est fait par ma volonté, » par ma permission expresse, et par un juste conseil. Jéroboam paraît devenir un roi légitime , par le don que Dieu lui fit du nouveau royaume. Ses successeurs constamment furent de vrais rois que Dieu fit sacrer par ses prophètes. Ce n'était pas qu'il aimât ces princes , qui faisaient régner toutes sortes d'idolâtries et de méchantes actions ; mais il voulut laisser aux rois un monument éternel, qui leur fît sentir combien leur dureté envers leurs sujets était odieuse â Dieu et aux hommes.

VIII» Proposition. Conduite de Joseph dans le temps de cette horrible famine dont toute l'Egypte et le voisinage furent afiligés.

Joseph , en vendant du blé aux Egyptiens , mit tout l'argent de l'Egypte dans les coffres du roi. Par ce moyen il acquit aussi pour le prince tous leurs bestiaux , et enfin toutes leurs terres , et même jusqu'à leurs personnes, qui furent mises dans la servitude ^ '

Loin de s'offenser de cette conduite , toute ri ■ goureuse qu'elle paraisse , la gloire de Joseph fut immortelle. Ce sage ministre tourna tout au bien public. Il fournit au peuple de quoi ensemencer leurs terres , que Pharaon leur rendit ; il régla les impôts qu'ils devaient au roi , à la cinquième partie de leurs revenus ; et fit honneur à la religion , en exemptant de ce tribut les terres sacerdotales. C'est ainsi qu'il accomplit tout le devoir d'un zélé ministre envers le roi et envers le peuple , qu'il mérita le titre de Sauveur du monde*.

1. /;;. neg.. xn.lG-,;;. Paral., x, 16. — 2. IIL fleij., xii. 23, 2i; //. Parai., XI, 3,i. — 3. Cen., XLvii , 13, U, 15 et seq. —4. Idem, XLi, 45.

IX" PnopoRiTioN. Remarques sur les paroles de Jésus-Christ et de ses apôtres touchant les tributs.

(( Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu, » dit Jésus-Christ'. Pour prononcer cette sentence, sans demander comment et avec quel ordre se levaient les impôts, il ne regarde que l'inscription du nom de César, gravé sur la monnaie publique.

Son apôtre prononce de même- : « Rendez le tribut à qui vous devez le tribut, et l'impôt à qui vous devez l'impôt (en argent ou en espèces , selon que la coutume l'établit) ; l'honneur à qui vous devez l'honneur, la crainte à qui vous devez la crainte. »

Saint Jean-Baptiste avait dit aux publicains chargés de lever les droits de l'empire : « N'exigez rien au delà de ce qui vous est ordonné". »

La religion n'entre point dans les manières d'établir les impôts publics, que chaque nation connaît. La seule règle divine, et inviolable parmi tous les peuples du monde , est de ne point accabler les peuples, et de mesurer les impôts sur les besoins de l'Etat, et sur les charges publiques.

X» Proposition. Réfle.xions sur la doctrine précédente et définition des véritables richesses.

On doit conclure , des passages que nous avons rapportés , que les véritables richesses sont celles que nous avons appelées naturelles, à cause qu'elles fournissent à la nature ses vrais besoins. La fécondité de la terre , et celle des animaux , est une source inépuisable des vrais biens ; l'or et l'argent ne sont venus qu'après , pour faciliter les échanges.

Il faut donc , à l'exemple des grands rois que nous avons nommés , prendre un soin particulier de cultiver la terre, et d'entretenir les pâturages des animaux , avec l'art vraiment fructueux d'élever des troupeaux, conformément à cette parole' : « Ne négligez point les ouvrages, quoique laborieux , de la campagne , et le labourage que le Très-Haut a créé. » Et encore" : " Prenez garde à vos bestiaux ; ayez soin de les bien connaître. Considérez vos troupeaux. »

Le prince qui veille à ces choses , rendra ses peuples heureux et son Etat florissant.

XI" Proposition. Les vraies richesses d'un royaume sont les hommes.

On est ravi quand on voit, sous les bons rois, la multitude incroyable du peuple, parla grandeur étonnante des armées. Au contraire, on est honteux pour Achab, et pour le royaume d'Israël épuisé de peuple, quand on voit camper son armée, « comme deux petits troupeaux de chèvres'^; » pendant que l'armée syrienne qu'elle avait en tête , couvrait toute la face de la terre.

Parmi le dénombrement des richesses immenses de Salomon , il n'y a rien de plus beau que ces paroles" : « Juda et Israël étaient innombrables comme le sable de la mer. »

Mais voici le comble de la félicité et de la richesse. C'est que « tout ce peuple innombrable mangeait

1. Mntth., XXII, 21.— 2. flom . , xm , 7 . — 3 iitc, m . 13. — 4. Er.cli.. VII 16. — 5. Idein , 24 et rrnv.. xxvii, 23. — G. III. flt'a . I XI, 27. — 7. Idem, rv, 20.

Page 1