Livre I, Chapitre
Il semble que la perfection de chaque chose consiste en son action , car chaque chose a son action. La perfection et le bien d'un architecte , c'est de bâtir, et du peintre, comme tel, de faire un tableau, et ainsi des autres. Quoi donc? Les artisans, ceux mêmes qui font profession des arts les plus mécaniques ont leurs actions, les cordonniers , les maçons, les charpentiers : l'homme seul se trouverait-il sans action? La nature l'aura-t-elle formé si beau, si adroit, si désireux de savoir, pour le laisser languir inutile? Ou bien ne fautil pas dire plutôt que les yeux, les oreilles, le cœur, le cerveau et généralement toutes les parties qui composent l'homme ont leur action? L'homme aura, outre celles-là, quelque action , quelque ouvrage , quelque fonction principale. Quelle donc pourra être son action? Car, certes, la faculté de croître lui est commune avec les plantes. Or il est ici besoin de quelque chose qui lui soit propre , parce que nous trouvons que la perfection de chaque chose est d'exercer l'action que Dieu et la nature lui ont donnée pour la distinguer des autres. Par exemple, la perfection du joueur de luth, en tant qu'il est tel , ne consiste pas en ce qu'il peut a\oir de commun entre l'arithméticien et le peintre , comme peuvent être la subtilité de la main et (le la science des nombres, maison ce qui lui est propre. Pour cette même raison, il est clair que l'homme ne peut pas trou\er la perfection dans des facultés animales. Car les bétes brutes l'égalent et le surpassent même quelquefois en cette partie. Que si nous trouvons , après une exacte recherche de ce qui est dans l'homme, que la raison est tout ensemble ce qu'il y a de plus propre et de plus divin, ne faudra-t-il pas décider que la perfection de l'homme est de vivre selon la raison? Et, de là, il résulte que c'est dans cet exercice que consiste la félicité. Car il est certain que chaque chose est heureuse quand elle est parvenue à la perfection pour laquelle elle est née, et le bonheur du joueur de luth , comme tel, est de toucher délicatement cet instrument si harmonieux. Car, comme le propre du joueur de luth , c'est de jouer du luth , aussi c'est d'un bon joueur do luth d'en jouer selon les règles de cet art. Que si l'homme n'a\ait d'autre qualité que celle de jouer du luth, il serait parfaitement heureux quand il aurait atteint la perfection de cette science. Il en est de même de la raison. Et encore qu'il y ait en l'homme autre chose que la. raison, si est-ce néanmoins qu'elle est la
1 . Comme on lui demandait (piollc est la cliose (jui vieillit vile : « La rcoonn.'dssance , riîpondil-il. »
A celle autre question ; Qu'csl-ce que res|)i!rancc? il répomlit : « Le songe d'un bomme (iveillé. » (Diog. L^ekt.)
EXTRAITS DE LA MORALE D'ARISTOTE
partie dominante, et l'autre eft née pour lui obéir. Par où il parait que la félicité de l'iiomme est à vivre selon la raison. En quoi il ne faut pas prendre garde aux sentiments des particuliers. Car l'esprit de l'homme est ca|)able d'erreur non moins dans le choix des choses qu'il faut faire pour être heureux, que dans la connaissance de toutes les autres vérités. De sorte qu'il nefaul pas a\oir égard à ceux qui se sont figuré une fausse idée de bonheur, et ainsi, leur imagination étant abusée , semblent jouir de quelque ombre de félicité, semblables aux hypocondriaques dont la fantaisie blessée se repaît du simulacre et du songe d'un plaisir vain et chimérique, et d'un fantôme léger, d'un spectacle sans corps.