I. T'o((. le chap. xxxv ci-dessus
U. — T. VllI.
le géomètre , on exprime ce à quoi il convient d'être homme, d'être rond, d'être musicien; et, par ceux-ci : l'-humanité, la rondeur, je signifie ce par quoi précisément je conçois que l'homme est homme et que le rond est rond.
Ce qui rend ces termes nécessaires, c'est qu'il y a beaucoup de choses en l'homme qui ne sont pas ce qui le fait être homme; beaucoup de choses dans ce qui est rond , qui ne sont pas ce qui le fait rond ; beaucoup de choses dans le géomètre , qui ne sont pas ce qui fait le géomètre;- c'est pourquoi, entre ce terme concret homme et rond, on a inventé les termes abstraits humanité et rondeur.
La force de ces termes abstraits est de nous faire considérer l'homme en tant qu'homme, le rond en tant que rond , le musicien en tant que musicien, le géomètre en tant que géomètre.
Ainsi , dire ce qui convient à l'homme en tant qu'homme , au rond en tant que rond , au géomètre et au musicien en tant que géomètre et musicien , c'est la même chose que de dire ce qui convient à l'humanité , à la rondeur, à la géométrie et à la musique précisément prises.
Ce n'est pas qu'il y ait ou humanité sans homme, ou géométrie sans géomètre, ou rondeur sans chose ronde; mais c'est qu'on considère précisément la chose ronde selon ce qui la fait ronde , et alors on ne songe pas qu'elle puisse être molle ou dure , pesante ou légère , parce que tout cela ne contribue en rien à la faire ronde.
Ces termes s'appellent abstraits, parce qu'ils tirent en quelque façon une forme, comme la rondeur, de son sujet pVopre , pour la garder nùment en elle-même , et en ce qui lui convient selon sa propre raison.
Au contraire, les autres termes s'appellent concrets , parce qu'ils unissent ensemble la forme avec son sujet et signifient toujours une espèce de composé.
Ainsi , le terme abstrait signifie seulement une partie, c'est-à-dire la forme tirée de son sujet par la pensée; et le terme concret signifie le tout, c'est-à-dire le composé même du sujet et de la forme.
Il sera maintenant aisé de définir ces deux espèces de termes. Le terme concret est celai « qui signifie le sujet affecté d'une certaine » forme ; » par exemple , homme et musicien représentent ce qui a la forme qui fait être homme et musicien ; et le terme abstrait est celui qui représente , pour ainsi parler, la forme même , par exemple, l'humanité et la musique.
Au reste , il faut toujours se souvenir que les termes abstraits sont Fouvrage des précisions et abstractions mentales , de sorte qu'on ne doit pas s'imaginer que les formes qu'ils signifient comme détachées, subsistent en cette sorte, ou même qu'elles soient toujours distinctes de ce qui est exprimé comme sujet : car il suffit que ces choses, quoique très-unies ensemble, puissent être, en quelque façon, désignées par la pensée.
Je dis « en quelque façon , » car elles ne le peuvent pas être absolument , n'étant pas possible de penser à la rondeur sans penser du moins indirectement et confusément au corps qui est rond , ainsi qu'i a été dit, et moins encore de penser à
LOGIQUE. — LIVRE PREMIER
l'humanité , sans penser à l'homme qu'elle constitue.
Mai^ il faut ici remarquer que les accidents ainsi détachés de leurs sujets par la pensée, sont exprimés pour cette raison comme subsistants; et c'est ce qui donne lieu à tant de noms substantifs qui ne signifient, en effet, que des formes accidentelles.
Ainsi, les termes abstraits sont tous substantifs , encore que la plupart ne signifient pas des substances.
CH.^PITRE XLin.
Quelle est la force de ces termes.
Ce qu'il y a de plus remarquable dans les termes abstraits et concrets , c'est que tous les termes abstraits et concrets s'exc\\ieii\, nécessairement l'un l'autre , au lieu que les termes concrets peuvent convenir ensemble. Le rond peut être mol , le musicien peut être géomètre , l'homme peut être savant ; mais l'humanité n'est pas la science , la rondeur n'est pas la mollesse, et la musique n'est pas la géométrie.
La raison est que la nature des termes abstraits est de nous faire regarder les choses selon leur propre raison; or, il est clair que ce qui fait être rond n'est pas ce qui fait être mol, et que ce qui fait être musicien n'est pas ce qui fait être géomètre , et que ce qui fait être homme n'est pas précisément ce qui fait être savant; autrement être savant conviendrait à tout ce qui est homme.
C'est ainsi que nous pouvons dire en termes concrets , que l'homme est tout ensemble spirituel et corporel; mais nous ne pouvons pas dire en termes abstraits que la spiritualité soit la corporalité, parce que cette partie de nous-mêmes qui nous fait être esprits , n'est pas celle qui nous fait être corps.
Par la même raison , nous pouvons dire que celui qui est spirituel est corporel , parce que ces termes concrets << spirituel » et « corporel » signifient ici la personne même composée de deux natures ; mais nous ne pouvons pas dire que l'esprit soit le corps , ni , ce qui est la même chose , que le spirituel en tant que spirituel, puisse jamais être corporel.
De même nous pouvons dire que le même qui est animé est corporel , sans qu'il soit vrai de dire que l'àme est le corps.
La même raison nous fait dire que Notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu et homme , quoique la divinité ou la nature divine ne puisse jamais être l'humanité ou la nature humaine.
Pour cela, nous disons aussi que Dieu est mort pour nous , et que l'homme qui nous a rachetés est tout-puissant, mais c'est un blasphème de dire que la divinité soit morte ou que l'humanité soit toutepuissante.
La force des termes abstraits et concrets fait seule cette différence ; parce que les termes concrets qui marquent le sujet, c'est-à-dire la personne et le composé, peuvent s'unir; au lieu que les termes abstraits qui marquent les raisons précises selon lesquelles on est tel ou tel, ne peuvent s'affirmer l'un de l'autre. Par exemple , quand je dis : « Dieu est mort pour nous , » ce terme « Dieu »
marque la personne , c'est-à-dire Jésus-Christ , qui selon une des natures qui lui conviennent , est mort en effet pour nos péchés; et quand je dis , « la divinité ne meurt pas, » c'est de même que si je disais que Dieu, en tant que Dieu, est immortel, et qu'il ne peut jamais mourir qu'en tant qu'il a pris une nature mortelle.