CHAPITRE XLIV
Les cinq termes de Porphyre : « Quinque voces Porphyrii, » ou les cinq itniversaux.
Nous avons suffisamment expliqué l'universalité tant des idées que des termes ; , il faut venir maintenant à cette solennelle division des universaux; on en compte cinq, « le genre, l'espèce, la différence , la propriété » et « l'accident. »
C'est ce qui s'appelle , autrement , les cinq termes ou <c les cinq mots de Porphyre. » Ce célèbre philosophe a fait un petit traité qu'il appelle /niroduction' , parce qu'il prépare l'esprit à entendre les Catégories d'Aristote et même toute la philosophie.
Il faut ici observer que Porphyre appUque aux termes la notion de l'universel, parce qu'ainsi qu'il a été dit, ils font comme un corps avec les idées qu'ils signifient.
Les termes sont singuliers ou universels.
Le terme singulier est celui qui ne signifie qu'une seule chose, comme, Alexandre, Charlemagne, Louis le Grand.
Le terme universel est celui qui signifie plusieurs choses sous une même raison; par exemple, plusieurs animaux de différente nature sous la raison commune d'animal.
Cela posé , voici tout ensemble et l'exposition et la preuve des cinq universaux ou des cinq termes de Porphyre.
Les idées nous font entendre ou la nature des choses , ou leurs propriétés , ou ce qui leur arrive , c'est-à-dire leurs accidents.
Nous appelons nature ou essence ce qui constitue la chose, principium constitutivum, c'est-à-dire ce qui précisément la fait être ce qu'elle est; par exemple, une figure composée de trois lignes droites est l'essence ou la nature du triangle recliligne.
Sans cela, ce triangle ne peut ni être, ni être conçu , et c'est la première idée qui se présente quand on considère un triangle...
Nous appelons « propriété » ce qui suit de la nature; par exemple, de ce qu'un triangle rectiligne est compris de trois lignes droites , il s'ensuit qu'il a trois angles ; et passant plus outre , on trouve que ces trois angles sont égaux à deux droits.
Ce n'est pas l'essence, ni la nature du triangle; car le triangle est trouvé avant qu'on considère cela; mais c'est une propriété inséparable de sa nature , et que pour cela on appelle quelquefois nature, mais moins proprement.
Nous appelons accident ce qui arrive à la chose, et sans quoi elle peut être; par exemple , le triangle peut être sans être de telle grandeur ni en telle situation.
Ainsi, la nature ou l'essence du triangle, c'est d'être figure à trois côtés ; la propriété du trian-
\ . fsagnge Porphyrii.
DE LA PREMIERE OPERATION DE L'ESPRIT
gle, c'est d'avoir trois angles, et les avoir égaux à deux droits ; ce qui arrive au triangle ou son accident, c'est d'être plus grand ou plus petit, d'être posé sur un angle ou sur un côté , et sur l'un plutôt que sur l'autre.
De même , être raisonnable , c'est ce qui constitue l'homme : expliquer ses pensées par la parole ou par quelque autre signe , c'est une propriété qui suit de là; être éloquent ou ne l'être pas, c'est un accident qui lui arrive.
Et pour passer aux choses morales , ce qui constitue un Etat, c'est d'être une société d'hommes qui vivent sous un même gouvernement; voilà quelle est sa nature : de là s'ensuit qu'il doit y avoir des châtiments et des récompenses; c'est sa propriété inséparable : il lui arrive d'être plus ou moins puissant; voilà ce qui s'appelle un accident.
Il y a donc premièrement « l'idée de l'essence; » c'est la première , et celle par laquelle nous concevons la chose constituée.
Secondement, il y a l'idée des « propriétés; » c'est la seconde , et celle par laquelle nous concevons ce qui est inséparablement attaché à la nature.
Il y a enfin l'idée « d'accident ; » c'est la troisième , par laquelle nous concevons ce qui arrive à la chose et sans quoi elle peut être.
En reprenant maintenant ce qui est essentiel à une chose , nous trouverons , ou qu'il lui est commun avec beaucoup d'autres , ou qu'il lui est particulier; par exemple , il est commun à tout triangle d'être figure à trois côtés , et il est particulier au triangle équilatéral d'avoir trois côtés égaux. Parmi les universaus, ce qui est essentiel et plus commun s'appelle genre; ce qui est essentiel et plus particulier s'appelle espèce.
Ainsi être triangle est un genre; être triangle équilatéral est une espèce opposée au triangle isocèle ou scalène.
Mais quand je considère une espèce, outre ce qu'elle a de commun avec les autres espèces, je puis encore la considérer en tant qu'elle en diffère; et ce par quoi j'entends qu'elle diffère des autres, c'est ce qui s'appelle différence; par exemple, être équilatéral , c'est ce qui met la différence entre une espèce de triangle et toutes les autres.
Voilà donc cinq idées universelles , dont trois expriment ce qui est essentiel à la chose , comme genre, espèce, différence; et les deux autres, ce qui est comme attaché à l'essence ou à la nature : par exemple, la propriété et l'accident.
11 faut seulement observer ici , que telle chose considérée par rapport à une autre est accidentelle, qui ne laisse pas, étant considérée en ellemême , d'avoir son essence , ses propriétés et ses accidents; par exemple, le mouvement considéré dans une pierre lui est accidentel; car cette pierre peut être en repos ; mais le mouvement considéré en lui-même , a son essence , comme d'être le transport d'un corps; il a ses propriétés, comme serait d'être divisible en plusieurs parties;' il a enfin ses accidents, comme d'être plus ou moins vite, selon que l'impulsion est plus ou moins forte.