CHAPITRE XLVIII
Autres façons d'exprimer l'universalité, où est expliquée
ce qui s'appelle univoque, analogue, et équivoque.
Mais de toutes les expressions dont on se sert dans' la matière des universaux , la plus nécessaire est celle que nous allons expliquer.
L'universel , dit-on , doit être énoncé ou assuré univoquement de tous ses inférieurs , prœdicatur univoce , comme on parle dans l'Ecole.
Pour entendre ce que veut dire ce mot univoque, il faut observer trois manières dont un même mot, peut convenir à plusieurs choses.
La première est appelée équivoque, en grec, homonyyne', lorsqu'il n'y a que le nom commun, et que la raison répondante au nom est absolument différente : comme quand on dit en latin, jus, pour signifier soit le droit, soit un bouillon, et en français, louer un homme vertueux, et louer une maison pour y loger.
La seconde manière de communiquer le même nom à plusieurs choses , s'appelle « analogue » ou proportionnelle, » lorsque le mot est commun, et la raison qui répond au nom à peu près semblable. Ainsi, on appelle mouvement le transport des corps et les passions de l'âme : non que la raison qui répond à ce terme de mouvement soit une dans le corps et dans l'àme , mais à cause que ce qu'est au corps le mouvement qui l'approche de certains lieux la passion l'est à l'àme qu'elle unit à ces objets. C'est sur cette analogie que sont fondées les comparaisons et les métaphores, comme quand on dit : « Esprit lumineux , ténèbres de l'ignorance , campagne riante ; » et ainsi des autres.
La troisième et la dernière façon de rendre un nom commun à plusieurs choses S c'est lorsque le nom étant commun , la raison qui répond au nom est la même. Ainsi , quand je donne le nom d'homme à Pierre et à Jean , la raison qui répond
i. Aristol., Catégor-, c. i. — 2. Idem.
LOGIQUE. — LIVRE PREMIER
au nom se communique avec le nom , et elle est la même partout.
C'est la manière qui convient à l'universel. Quand je dis : Pierre est homme, Jean est homme ; l'équilatéral est un triangle, le scalène est un triangle , c'est partout la même raison qui répond au mot d'homme et de triangle ; au lieu que dans l'analogue ce n'est pas la même, mais une semblable ou approchante, et que dans l'équivoque elle n'est ni la même ni approchante.
Voilà donc la propriété la plus essentielle ou plutôt l'essence même de l'universel, qu'il doit convenir univoquement à tous ses inférieurs, c'està-dire qu'au même mot doit répondre la même idée.
Mais cette idée, qui, étant prise en elle-même quand je dis simplement triangle, s'étend à tous les triangles sans exception , est restreinte à une espèce particulière , quand je dis que l'isocèle est un triangle, et que l'équilatéral en est un aussi. C'est pourquoi on dit ordinairement que l'universel est restreint par les différences qui le déterminent à une espèce plutôt qu'à une autre; non qu'il faille imaginer dans les objets mêmes quelque chose qui , se répandant comme l'eau ou l'air, ait besoin d'être restreint; mais c'est que l'idée générale en soi , appliquée à un objet plus particulier, par exemple, celle d'animal à un chien, ou à un cheval, et celle d'homme à Pierre et à Jean, est restreinte par cette application , et descend , en quelque manière , de sa généralité.