CHAPITRE LYI
De la qualité.
Quant à la qualité, Aristote ne la définit pas autrement que « ce qui fait les choses telles ou » telles. » Quelle est la chose? Elle est blanche ou noire, douce ou amère, et ainsi du reste. Quel est (fet homme? Il est sain, malade, savant, ignorant, grammairien ou géomètre.
Cette définition est de celles qu'on appelle populaires, oh il s'agit seulement d'expliquer les manières de parler communes , sans expliquer le fond des choses , dont aussi il ne s'agit pas dans la logique.
On connaît pourtant un peu mieux ce que c'est que qualité par le dénombrement qu'en fait Aristote.
Il fait marcher les qualités deux à deux, et en reconnaît quatre sortes.
Il met dans le premier rang les habitudes et les dispositions.
Les habitudes sont des qualités qui nous donnent des facilités durables , par exemple , la vertu et la science formées. Les dispositions sont plus passagères , et n'ont rien de fait ni de consistant : tels sont les commencements de la vertu et de la science. Celui qui commence à bien vivre , on dit qu'il a de bonnes dispositions pour la vertu; et celui qui vit tout à fait bien , on dit qu'il en a l'habitude même.
Dans le second genre de qualités , Aristote place ce qu'il appelle « puissance » ou « iinpuis- » sance naturelle : » par exemple , lorsqu'on dit qu'un homme est propre ou malpropre à la course, qu'il est sain, qu'il est infirme, qu'il est ingénieux ou qu'il ne l'est pas.
II rapporte à cette espèce le dur et le tendre , parce que l'un est propre naturellement à résister à la division, et l'autre, au contraire, est propre à se laisser diviser.
Au troisième rang des qualités, il place celles qu'il appelle « qualités paisibles et passions, ou » simples affections. » Ce sont celles qui affectent les sens, telles que sont les couleurs, l'amertume, la douceur, l'aigreur, le chaud , le froid et les autres :. avec cette différence que, quand elles sont durables, comme la pâleur et la rougeur en certains hommes , il les appelle « qualités paisibles; >i et il les appelle simplement « affections, » quand elles passent légèrement, comme la pâleur que cause la crainte , et le rouge qu'apporte la honte.
Il range dans le dernier lieu la figure et la forme , dont la différence n'est pas expliquée dans le chapitre de la qualité. On croit 'ordinairement que la figure signifie ici quelque chose de passager, et la forme quelque chose de permanent. Les exemples qu'Aristote nous rapporte de cette espèce de qualité, c'est d'être droit, d'être courbe, d'être triangle ou carré. Car, pour l'épais et le rare , le rude et le poli , il ne veut pas que ce soit des qualités; parce que ces choses, dit-il, marquent simplement la situation des parties qui sont plus proches ou plus éloignées, ou unies ou relevées les unes au-dessus des autres.
Il aurait pu rapporter de même à la situation le droit et le courbe , et même la figure , s'il avait voulu. Mais il a considéré en ce lieu la manière dont on répond aux questions. Quand on demande quel est un homme ou un animal, on exprime quelle est sa figure, et sur cette question on ne s'avise jamais de répondre comment il est situé.
Il est pourtant vrai qu'à la question : « Quel est » un corps? » on pourrait très-bien répondre qu'il est épais ou rare , rude ou poli ; et si quelqu'un s'opiniàtrait à mettre ces choses dans la catégorie de la qualité , il ne faudrait pas être contentieux sur ce point.
A ces divisions de qualités, Aristote ajoute qu'il y en a peut-être quelques autres espèces, mais que celles qu'il a rapportées sont les quatre principales.
Ce qu'il faut le plus remarquer sur les qualités , c'est qu'elles reçoivent du plus ou du moins par plusieurs degrés. Une chose est plus ou moins chaude, plus ou moins blanche, plus ou moins amère.
LOGIQUE. — LIVRE PREMIER
Ce plus ou ce moins de la qualité est fort différent du plus ou du moins de la grandeur.
Quand une chose est plus ou moins grande, c'est qu'elle occupe plus ou moins de place; et cela s'appelle extension, parce que la chose s'étend plus ou moins quant au lieu.
Mais le plus ou le moins de la qualité ne dépend pas du lieu ; le plus grand chaud ni le plus grand blanc n'est pas toujours le plus étendu, ni celui qui tient le plus de place. Ce plus ou ce moins se compte non plus par pieds ni par autres mesures semblables, mais par degrés, et s'appelle intension, du mot latin intendere, qui signifie augmenter les degrés des choses , comme reniittere en signifie la diminution. Intendere. Reniittere. Intensio. Remissio. Calidian, in intenso , in remisso gradu.
Les philosophes ont coutume de diviser les degrés en huit, en sorte que ce qui est chaud au suprême degré est appelé chaud comme huit, caliditm ut oeto. Cette division est arbitraire , aussi bien que celle du cercle en 360 degrés. Mais il a fallu convenir d'un certain nombre pour expliquer le plus ou le moins.
Ce que dit Aristote sur les qualités est véritable, et nécessaire pour le discours. Mais si quelqu'un se persuadait qu'il fût bien savant quand' il a dit qu'une chose a certaines qualités , sans en connaître davantage, ou définir plus exactement cette qualité , il tomberait dans une grande erreur, fort éloignée de l'esprit d'Aristole.