CHAPITRE LVII
Des six autres catégories.
Aristote tranche en un mot les six autres catégories, et nous imiterons sa brièveté.
« Action et passion, » c'est comme échauffer et être échauffé, blesser ou être blessé, nourri ou être nourri.
Le mot de « passion » se prend ici non au même sens qu'il est employé pour signifier ces mouvements de l'àme que nous appelons « passions , » mais pour exprimer seulement le changement qui arrive aux choses quand quelque autre agit sur elles. C'est ce qui s'appelle , en philosophie , être affecté de quelque chose, en recevoir l'impression, souffrir, pâtir, quoique ces deux derniers mots , dans le discours ordinaire , marquent de la douleur en celui à qui on les attribue ; mais ce n'est pas ainsi qu'on les entend en philosopliie.
Les verbes actifs et passifs sont inventés pour signifier l'action et la passion. Ainsi, haïr, échauffer, signifient proprement les actions.
Les passions opposées sont signifiées par être aimé, être haï et échauffé. Mais l'action et la passion sont exprimées indéfiniment par le verbe au présent de l'infinitif, appelé indeftnitif cour celle raison. Tout le reste signifie l'action et la passion par rapport aux temps et aux personnes.
Il est bon d'observer que , comme il ne faut pas toujours prendre pour substance tout qui s'exprime par un nom substantif, il ne faut pas toujours prendre pour action tout ce qui s'exprime par un verbe actif. La grammaire explique les choses grossièrement et selon les pensées vulgaires ; c est aux philosophes à choisir les idées nettes et précises.
Ce qui regarde l'action et la passion s'explique dans la Physique et dans le Traité des causes. RC' marquons seulement ici qu'on distingue , entre les actions, celles qui demeurent dans l'agent même, comme entendre, vouloir, s'asseoir, marcher; et celles qui passent au dehors, comme porter, battre, unir, séparer, et autres infinies de cette nature. Actio immanens, Iransiens.
Aristote ne parle point de cette division , et semble en ce lieu ne considérer que les actions qui passent.
Les actions qui se déterminent à un objet hors de nous , comme la vue , l'ouïe , les autres sensations, l'entendement et la volonté, quoiqu'elles demeurent en notre âme qui les produit, et que, par conséquent , elles soient « immanentes » de leur nature, sont exprimées comme transitoires, à raison de l'objet qu'elles vont chercher au dehors. Car on imagine que l'entendement va pénétrant son objet, et ainsi des autres. C'est pourquoi on dit : entendre la vérité; aimer la vertu, voir un tableau , oîi entendre , aimer et voir sont regardés comme l'action ; et , au contraire , être entendu , être aimé et être vu , sont considérés comme une passion de l'objet , quoiqu'en effet, pour être entendu et pour être aimé , il n'arrive dans cet objet aucun changement.
Les quatre autres catégories s'entendent par elles-mêmes, et ne marquent, selon Aristote, que des rapports. « L'être dans le lieu , » et « l'être » dans le temps , » marquent le rapport qu'ont les êtres à ces deux choses ; » la situation » marque celui des parties les unes avec les autres : et « l'avoir, » ou « être habillé , » celui qu'a un corps avec l'habit dont il est vêtu.
Aristote, distingue encore d'autres manières d'avoir qui se répandent dans les autres catégories'. On dit, dans la « qualité, » avoir de la santé ou de la science; dans la « quantité, >> avoir trois pieds, ou plus ou moins; dans « la relation, » avoir un père , avoir un fils , un mari , une femme , et ainsi du reste. Mais « l'avoir » qui est propre à cette catégorie , c'est avoir un anneau , un habit , une arme ; et cet « avoir » est une espèce de relation.
L'action même et la passion, selon qu'Aristote les explique en ce lieu, ne sont qu'une espèce de rapport. Si le feu m'échauffe, je suis échauffé par le feu; si je suis échauffé par le feu, le feu m'échauffe. Cela n'est au fond que la même chose ; c'est ce qu'on appelle en grammaire tourner l'actif par le passif, et au contraire; de sorte que l'action et la passion , considérées en cette sorte , ne diffèrent en rien.
Voilà ce que nous apprennent les Catégories. Elles accoutument l'esprit à ranger les choses et à les réduire à certains genres, pour de là descendre au détail des effets de la nature , et aux autres enseignements plus précis de la philosophie.