Liv. m, chap. viu, ci-après
LOGIQUE. — LIVRE DEUXIÈME
corps ne se peut donner le mouvement à lui-même, et d'autres infèrent encore qu'il ne se peut non plus donner le repos : mais nous examinerons ailleurs ces conséquences; il nous suffit maintenant de voir que nulle chose ne se donne l'être à ellemême; autrement, elle serait avant que d'être.
Il est d'une vérité aussi connue, que « ce qui » est de soi est nécessairement; >< car, pour cela il ne faut qu'entendre ce que veulent dire les termes. Etre de soi, c'est être sans avoir l'être d'un autre; être nécessairement, c'est ne pouvoir ne pas être, et maintenant il est clair que ce qui est sans avoir l'être d'un autre, ne peut pas n'être pas, et qu'une chose qui serait un seul moment sans être ne serait jamais , si quelque autre ne lui donnait l'être.
Ce principe est le même au'fond que le précédent, et tout le monde en connaît la vérité : c'est de là qu'il est clair que Dieu ne peut pas être qu'il ne soit nécessairement, parce qu'il est de soi; et les philosophes qui ont supposé que la matière ou les atomes étaient d'eux-mêmes, ont dit aussi qu'ils étaient nécessairement.
En géométrie , tout le monde reçoit comme incontestables , les principes suivants : « Le corps est étendu en longueur, largeur et profondeur. »
On peut considérer le corps selon chacune de ces dimensions; et, selon cela, donner les définitions incontestables de la ligne, de la surface et du corps solide.
« Si deux choses sont égales à une même , elles » seront égales entre elles.
» Si à choses égales on ajoute choses égales, les » touts seront égaux.
» Si des choses égales on ôte choses égales, les » restes seront égaux. »
Et au contraire : " Si à choses inégales op ajoute » choses égales, les touts seront inégaux; et si de » choses inégales on ôte choses égales , les restes » seront inégaux.
)) Si des choses sont moitié , ou tiers , ou » quart d'une même chose , elles seront égales » entre elles.
» Si des grandeurs conviennent ,- c'est-à-dire, » si on les peut par la pensée ajuster tellement en- » semble, que l'une ne passe pas l'autre, elles » sont égales.
» Le tout est plus grand qu'une de ses parties.
» Toutes les parties rassemblées égalent le tout.
» Tous les angles droits sont égaux.
» Deux lignes droites n'enferment point entière- » ment un espace.
» Deux lignes parallèles ne se rencontrent ja- » mais , quand elles seraient prolongées jusqu'à » l'infini.
» Deux lignes non parallèles, prolongées par » leurs extrémités , à la fin se rencontreront en un » point. »
On trouvera beaucoup de tels axiomes dans les Eléments d'Euclide.
A cela se rapportent aussi ce que les géomètres appellent pétitions ou demandes , comme :
'I Qu'on puisse mener une ligne droite d'un point 1) donné à un autre point donné.
» Qu'on puisse continuer indéfiniment une ligne >i droite donnée.
>) Qu'on puisse décrire un cercle , de quelque » centre et quelque intervalle que ce soit.
» Qu'on puisse prendre une quantité plus grande » ou plus petite qu'une quantité donnée. »
Il est aussi certain, que « ce qui agit est, » que « ce qui a quelque qualité ou propriété réelle est : » de là se conclut très-bien l'existence de toutes les choses qui afîectent nos sens ; et de là saint Augustin et les autres ont très-bien conclu, en disant : Je pense, donc je suis'.
C'est encore un autre principe très-véritable : « En vain emploie-t-on le plus, où le moins suffit. » Frustra fit per plura , quod potest fleri per pauciora. Non siint multipUcanda entiasine necessitate; par où l'on prouve que les machines les plus simples , tout le reste étant égal , sont les meilleures; et parce qu'on a une idée que dans la nature tout se fait le mieux qu'il se peut, tous ceux qui raisonnent bien sont portés à expliquer les choses naturelles par les moyens les plus simples ; aussi les physiciens nous ont-ils donné pour constant que la nature ne fait rien en vain : Natura niliil facit frustra.
A ce principe convient celui-ci , qui est un des fondements du bon raisonnement : « On ne doit » point expliquer par plus de choses , ce qui se » peut également expliquer par moins de choses. »
Par là sont condamnés ceux qui mettent dans la nature tant de choses inutiles ; et dans la politique, ceux qui, ayant un moyen sûr, en cherchent plusieurs ; et , dans la rhétorique , ceux qui chargent leurs discours de paroles vaines.
Il est encore vrai , d'une vérité incontestable , <i qu'il faut suivre la raison connue, » et cela tant en spéculative qu'en pratique , c'est-à-dire , qu'il faut croire ce que la droite raison démontre, et pratiquer ce qu'elle prescrit.
Que l'ordre vaut mieux que la confusion ; que tout le monde veut être heureux ; et que nul ne veut être dans un état qu'il tienne pour absolument mauvais.
Que ce qui est intelligible est vrai, ou , ce qui est le même , que le faux , c'est-à-dire ce qui n'est pas, ne peut pas être intelligible.
Que ce qui se fait expressément pour une fin, ne peut être dirigé ni connu que par la raison , c'està-dire par une cause intelligente. 11 ne faut qu'entendre ces termes pour convenir de la proposition, parce qu'agir de dessein , ou concevoir que quelqu'un agit de dessein , enferme nécessairement l'intelligence.
A ce qui est intelligible de soi , on pourrait joindre certaines choses qu'on connaît par une expérience certaine : comme je connais que je sens , que j'ai du plaisir ou de la douleur, que j'affirme , que je nie , que je doute, que je raisonne , que je veux ; et je connais aussi par le discours que me fait un autre , qu'il a en lui-même des pensées et des sentiments semblables : mais ceci ne s'appelle pas principe ; ce sont choses connues par expérience.
En physique , il y a beaucoup de choses d'expérience qu'on donne jnsuite pour principes. Par exemple, de ce qu'on connaît par expérience que toutes les choses pesantes tendent en bas , et y ten-
l.S. Aug., De Trinil.. I. X, n. )3.
DE LA SECONDE OPÉRATION DE L'ESPRIT
dent avec certaines proportions , on a fondé des principes universels qui servent à la mécanique et à la physique. Mais ces principes ne sont point de ceux que nous appelons intelligibles de soi , parce qu'on ne les donnait que par l'expérience de plusieurs choses particulières, d'où on conclut les universelles : ce qui appartient au raisonnement.
Je ne sais si on doit rapporter à ces principes de pure expérience celui-ci : Que les corps se poussent l'un l'autre; et que le corps qui entre en un lieu , en chasse celui qui l'occupait. Car, outre l'expérience , il y a une raison dans la chose même , c'est-à-dire dans les corps qui sont naturellement impénétrables.
Mais du moins , il est certain que l'impénétrabilité des corps étant supposée , on n'a plus besoin d'expérience pour connaître certaines choses ; mais on les connaît par elles-mêmes , par exemple : « Un corps ne peut passer par une ouverture » moindre que lui ; ce qui est pointu , le reste étant » égal , s'insinue plus facilement par une ouver- » ture, que^ce qui ne l'est pas, » et ainsi du reste.
On connaît avec la même évidence , « qu'un )' agent naturel et nécessaire, dans les mêmes cir- » constances, fera toujours le même effet; » par exemple , que le soleil se levant demain avec un ciel aussi serein qu'aujourd'hui, causera une lumière aussi claire, et que le même poids attaché à la même corde , et toujours dans la même disposition, la tendra également demain et aujourd'hui.
Il n'est pas moins vrai que, « quand ce qui em- » pêche égale ce qui agit, il ne se fait rien : » par exemple, si le poids A, qui doit tirer après soit une balance, en est empêché par le poids B, posé visà-vis , et que le poids B soit égal en pesanteur au poids A, il est clair que l'un empêchera autant que l'autre agit, et qu'il ne se fera aucun mouvement, c'est-à-dire que la balance demeurera en équilibre. On peut encore rapporter ici ces vérités incontestables , que « ce qui se meut naturellement , tend » toujours à continuer son mouvement par la ligne » la plus approchante de celle qu'il devait décrire ; » d'où il arrive que les corps pesants , étant empêchés , continuent leur mouvement , par la ligne la plus approchante de la droite. Ainsi , dans cette flgure,
la boule qui roule sur le plan incliné , s'approche, autant qu'il se peut, de la perpendiculaire A, B. Et ce principe est conjoint à celui-ci, que la ligne droite est la plus courte de toutes , ce qui fait que le mouvement , selon cette ligne , est aussi le plus court de soi ; et que si la nature cherche le plus court, eUe doit mener les corps pesants, au centre où elle les pousse, par la ligne la plus droite, "ou quand ils sont empêchés , par la ligne la plus approchante de la droite.
Ces vérités premières , et intelligibles par ellesmêmes, sont éternelles .et immuables; et Dieu nous en a donné naturellement la connaissance , afin qu'elle nous dirige dans tous nos raisonnements ,
sans même que nous y fassions une réflexion actuelle, à peu près comme nos nerfs et nos muscles nous servent à nous mouvoir, sans que nous les connaissions.
Il sert pourtant beaucoup, pour plusieurs raisons. •de faire une réflexion expresse sur ces vérités primitives.
1° Elle accoutume l'esprit à bien connaître ce que c'est qu'évidence, et lui fait voir que ce qui est évident , est ce qui , étant considéré , ne peut être nié quand on le voudrait.
2° Elle lui apprend à tenir pour vrai tout ce qu'il entend clairement et distinctement de cette sorte ; car c'est par là que ces axiomes sont tenus pour indubitables.
3° Elle lui apprend qu'il doit suspendre son jugement à l'égard des propositions qu'il ne connaît pas avec une pareille évidence , et à ne les point recevoir, jusqu'à ce qu'en raisonnant il les trouve nécessairement unies à ces vérités premières fondamentales.
Mais , en considérant les vrais axiomes ou premiers principes de connaissances, il faut prendre garde à certaines propositions que la précipitation ou les préjugés veulent faire passer pour principes.
Telles sont ces propositions : Ce qui ne se touche pas, ni ne se voit pas, ou, en un mot, ne se sent pas, n'est pas; ce qui n'a point de grandeur ou de quantité, n'est rien; et autres semblables, qui font toute l'erreur de la vie humaine : car, déçus par ces faux principes , nous suivons le sens au préjudice de la raison :^t le mal est que, souvent après avoir reconnu en spéculation que ces principes sont faux, nous nous y laissons toutefois entraîner dans la pratique.
C'est encore un principe très-faux, que celui que posent certains physiciens , que pour être bon philosophe, il faut pouvoir expliquer toute la nature sans parler de Dieu. Afin que ce principe pût être véritable, il faudrait supposer que Dieu ne fait rien dans la nature , c'est-à-dire qu'il faudrait donner pour certain la chose du monde , je ne dis pas la plus incertaine , mais la plus fausse.
Il est \Tai que qui ne rendrait raison des effets de la nature, qu'en disant : Dieu le veut ainsi, serait un mauvais philosophe, parce qu'il n'expliquerait pas les causes secondes, ni l'enchaînement qu'ont entre elles les parties de l'univers. C'est un excès que ces physiciens ont raison d'éviter; mais ils tombent dans un autre beaucoup plus blâmable, en supposant comme indubitable , que toutes ces causes secondes n'ont point de moteur commun, ni de cause première qui les tienne unies les unes aux autres. Il n'est pas moins faux de dire comme font la plupart des nôtres : Il faut se contenter soi-même, ou suivre ce qui plaît, ou avoir le plaisir pour guide. La fausseté de ces principes paraît en ce que les plus grands maux nous arrivent en suivant aveuglément ce qui nous plaît; il n'y a point de séduction plus dangereuse que celle du plaisir; et cependant c'est sur ce principe que roule la conduite de la plupart des hommes du monde.
En voici encore un très-commun et très-pernicieux : Il faut faire comme les autres ; c'est ce qui amène tous les abus et toutes les mauvaises cou-
LOGIQUE. — LIVRE DEUXIEME
tûmes , et ce qui est cause qu'on s'en fait des lois. Or, ce principe, qu'il faut faire comme les autres, n'est vrai , tout au plus , que pour les choses indifférentes , comme pour la manière de s'habiller. Mais , pour l'étendre aux choses de conséquence , il faudrait supposer que la plupart des hommes jugent et font bien.
On entend dire à beaucoup de gens cette parole comme une espèce de principe : Quand on est bien , il ne faut pas se tourmenter des autres : chose fausse et inhumaine, qui détruit la société.
On en voit qui croient que , pour montrer qu'une chose est douteuse , il suffit de faire voir que quelques-uns en doutent : comme si on ne voyait pas des opinions manifestement extravagantes, suivies non-seulemenl par quelques particuliers, mais par des nations entières. A cela se rattache encore ce que les hommes disent du bonheur et du malheur : Je suis heureux, je suis malheureux, et c'est pourquoi telle chose m'arrive ; par où on entend ordinairement quelque chose d'aveugle qui fait notre bonne ou notre mauvaise destinée : chose fausse et qui renverse la Providence divine.
C'est un beau mol d'Hippocrate , que la fortune est un nom qui, à vrai dire, ne signifie rien.
Ces principes imaginaires , et autres semblables , outre qu'ils peuvent être réfutés par raisonnement paraissent faux en les comparant seulement avec les principes véritables, parce qu'on voit dans les uns, une lumière de vérilé-qu'on n'apercevra pas dans les autres. Personne ne dira qu'il soit aussi clair que ce qui n'est pas sensible ji'existe pas , qu'il est clair que le tout est plus grand que la partie , ou que ce qui n'est pas , ne peut , de luimême , venir à l'être.