‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 3)Chapitre 99 sur 609 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De la dépiition et de son usage.

Parmi les propositions affirmatives, il y en a deux espèces absolument nécessaires aux sciences, et que la logique doit considérer : l'une est la définition , et l'autre la division.

Ces deux choses peuvent être considérées ou dans leur nature, ou dans leur usage.

La définition est itne proposition ou un discours qui explique le genre et la différence de chaque chose.

C'est ce qui s'appelle expliquer l'essence ou la nature des choses.

Pour connaître une chose, il faut savoir premièrement à quoi elle tient, et de quoi elle est séparée. Le premier se fait en disant le genre, et le second en disant la différence.

Il en est à peu prés de même comme d'un champ à qui on veut donner des bornes. On dit, premièrement, en quelle contrée il est, afin qu'on ne l'aille pas chercher trop loin ; et puis l'on en détermine les limites, de peur qu'on ne l'étende plus qu'il ne faut.

Le mot de finir vient de là; et la définition, tant en grec qu'en latin , marque les bornes ou les limites qu'on met dans les choses, semblables à peu près à celles qu'on met dans les terres.

Ainsi, en disant : L'homme est un animal raisonnable, je fais voir, premièrement, qu'il le faut chercher dans le genre des animaux , et, seconde-

ment, comment il le faut séparer de tous les autres.

Puisque la définition est faite pour donner à connaître l'essence des choses, elle doit aller, autant qu'il se peut, au principe constitutif, et à la ditTérence propre et spécifique sans se charger des propriétés, ni des accidents. La raison est que les propriétés se déduisent de l'essence , et y sont comprises; de sorte qu'il suffit de l'expliquer : et pour ce qui est des accidents , ils sont hors de la nature de la chose , et par là ils n'appartiennent pas à la définition.

Ainsi, en définissant un triangle, loin qu'il faille dire qu'il est grand ou petit, il ne faut pas même dire qu'il a trois angles égaux à deux droits; mais seulement son essence ou sa nature propre , en disant que c'est 7me figure terminée de trois lignes droites.

Par la même raison , on ne doit pas définir l'homme, animal capable de parler, mais animal raisonnable, ou capable de raisonner; parce que être raisonnable est sa propre différence constitutive; d'où suit la faculté de parler; car on ne parle point si on ne raisonne.

Mais comme on ne connaît pas toujours la différence propre et spécifique des choses , il faut quelquefois les définir par une ou par quelquesunes de leurs propriétés.

De là vient qu'on reconnaît deux sortes de définition : l'une , parfaite et exacte , qui définit la chose par son essence ; l'autre , imparfaite et grossière , qui la définit par ses propriétés.

En ce dernier cas , il faut prendre garde de ne pas entasser dans la définition toutes les propriétés de la chose , mais seulement celles qui sont les premières, et comme le fondement des autres.

Et il faut , autant qu'il se peut, se réduire à l'unité, afin que la définition soit plus simple, et approche , au plus près qu'il sera possible , de la définition parfaite.

Ainsi , on définira le cheval par sa force et par son adresse , le chien par son odorat , le singe par sa souplesse et par la facilité qu'il a d'imiter : et ainsi les autres choses dont l'essence n'est pas connue , par une ou par quelques-unes de leurs propriétés principales.

De là suit que la définition doit être : 1° courte, parce qu'elle ne dit que le genre et la différence essentielle , ou en tout cas les principales des propriétés ; 2° claire , parce qu'elle est faite pour expliquer; 3° égale au défini, sans s'étendre ni plus ni moins, puisqu'elle doit le resserrer dans ses limites naturelles.

Ainsi, la définition se convertit avec le défini , par une conversion parfaite, parce que l'un et l'autre sont de même étendue. S'il est vrai que le triangle soit une figure terminée de trois lignes droites, il est vrai aussi qu'une figure terminée de trois lignes droites est un triangle.

Voilà ce qui regarde la nature de la définition. Venons à l'usage.

Sur cela, voici la règle : Toute chose dont on traite doit premièrement être définie.

Mais comme il y a des choses dont la nature est parfaitement connue par elle-même, et d'autres dont elle ne l'est pas ; dans les premières on fait précéder une définition parfaite qui explique leur

DE LA SECONDE OPERATION DE L'ESPRIT

essence, pour ensuite en rechercher les propriétés; dans les autres , on fait précéder une définition imparfaite, pour venir, s'il se peut, à la connaissance de a nature même de la chose , et par là à une parfaite définition.

Ainsi, la géométrie, qui a pour objet les figures, choses dont la nature est parfaitement connue, en pose d'abord des définitions exactes, dont elle se sert pour rechercher les propriétés de chaque figure et les proportions qu'elles ont entre elles.

Il n'en est pas de même dans la physique ; car on ne connaît que grossièrement la nature des choses qui en font l'objet, et la fin de la physique est de la faire connaître exactement ; par exemple , nous connaissons grossièrement que l'eau est un corps liquide de telle consistance , de telle couleur, capable de tels et de tels accidents; mais quelle en est la nature , et de quelles parties est-elle composée, et d'où lui vient d'être coulante, d'être transparente, d'être froide, de pouvoir être réduite en écume et en vapeur? C'est ce qu'il faut découvrir par raisonnement.

Mais il faut faire précéder cette recherche par une définition grossière, qui la réduise à un certain genre , comme à celui de corps liquides et en détermine l'espèce par une ou par quelques-unes de ses propriétés principales.

Que s'il s'agit , en général , de la nature du liquide , il faut , avant toutes choses , marquer ce que c'est, en disant que c'est un corps coulant et sans consistance ; mais parla je n'en connais guère la nature. Si je viens ensuite à trouver que toutes ses parties sont en mouvement , je connais mieux la nature du liquide : et si , pénétrant plus avant, je puis déterminer quelle est la figure et le mouvement de ses parties, je la connaîtrai parfaitement, et je pourrai définir exactement le liquide.

Dans toutes les questions de cette nature , les définitions exactes sont le fruit de la recherche, et les autres en sont le fondement.

Ces sortes de définitions, qui précèdent l'examen des choses , c'est-à-dire presque toutes les définitions , doivent être telles que tout le monde en convienne , car il s'agit de poser le sujet de la question dont il faut convenir avant toutes choses.

Quelquefois, au lieu de définir les choses, on les décrit seulement; et cela se fait lorsqu'on ne songe pas tant à en expliquer la nature qu'à représenter ce qui en paraît aux sens , comme si je dis : « L'homme est un animal dont le corps est posé ') droit sur deux pieds, dont la tète est élevée au- )) dessus du corps , couverte de poils qui descen- » dent naturellement sur les épaules ; » et le reste. Cela s'appelle description , et non pas définition.

Page 1