‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 13 sur 545 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sur la procédiu'e du concile d'Ephèse, par rapport à l'autorité du Pape.

PREMIÈRE REMARQUE

Passage altéré dans la lettre de Jean d'Anlioche à Nestorms.

Il faut aller par degrés, et commencer par la procédure. Celle du concile d'Ephèse est fondée sur le décret du pape Célestin, où il donnait dix jours à Nestorius pour se rétracter, sinon il le déposait, et commettait saint Cyrille pour exécuter sa sentence. Il est constant, par tous les actes, que cette sentence fut reçue avec soumission par tout l'Orient, et même par les partisans de Nestorius , dont Jean, patriarche d'Antioche, était le chef. Le Pape lui donna part de sa sentence, afin qu'il s'y conformât'. Saint Cyrille, qui était chargé de lui envoyer la lettre du Pape, y en joignit quelques-unes des siennes, et une, entre autres, dans laquelle il lui

1. Cœlest. Ep. ad Joan. Anlioch., Conc. Ephes. I. part., cap. XX.; tom. m. Concil., col. 375.

REMARQUES SUR L'IlISTniRE

témoignait qu'il était résolu d'obéir"; c'éluil à dire, non-seuleiiiciil qu'il se soumellail (|uantà lui, mais encore qu'il acceptait la commission du Pape, et se disposait à l'exécuter. Dans cette importante conjoncture , voici comment M. Dupin fait agir Jean d'Autioche : « Il exhorta, dit-il, Nestorius, jiar une » lettre qu'il lui écrivit, a ne pas s'étonner des » lettres de saint Célestin et de saint Cyrille, mais » aussi à ne pas négliger cette alTaire. » Voilà un air de mépris, qui ne pouvait pas être plus grand. Voyons s'il se trouvera dans la lettre de ce patriarche. Le passage est un peu long, mais il le faut lire tout entier à cause de son importance. Le voici lidélement traduit du grec. « J'ai, dit-iP, reçu plu- » sieurs lettres, l'une du très-saint évoque Célestin; » les autres, de Cyrille, évèque bien-aimé de Dieu. » Je vous en envoie des copies, et je vous prie de » tout mon cœur de les lire de telle sorte, qu'il ne » s'élève aucun trouble (aucune passion, ou, si l'on » veut, aucune colère) dans votre esprit^ puisque » c'est de là qu'il arrive des contentions et des sédi- » tiens très-nuisibles, et aussi de ne mépriser pas » la chose , parce que le diable sait pousser si loin » par l'orgueil, les affaires qui ne sont pas bonnes n (ni avantageuses,) qu'il n'y reste plus de remède; » mais de les lire avec douceur, et d'appeler à celle » délibération, quelques-uns de vos plus fidèles » amis, en leur donnant la liberté de vous dire des » choses utiles, plutôt qu'agréables; parce qu'en » choisissant pour cet examen plusieurs personnes » sincères et qui vous parlent sans crainte, ils vous » donneront plus facilement leur conseil; et par ce » moyen, qui est triste et fâcheux (axuOpwTtôv) aus- » sitôt deviendra facile. »

J'ai îapportc au long ces paroles, afin qu'on voie si l'on y peut placer quelque part ce sentiment de mépris pour les lettres de saint Célestin et de saint Cyrille, et cette exhortation de ne s'en élomier pas, ou de ne s'en mettre pas beaucoup en peine , que M. Dupin y veul trouver, comme si ce n'était rien, ou peu de chose; et si au contraire on ne voit pas, par toutes les paroles de Jean , qu'il ne songe qu'à disposer un homme qui méprisait tout, et se mettait d'abord en colère, quand on le contrariait, à regarder cette affaire comme une aff'aire sérieuse, et à ne pas mépriser des lettres, qui le jetteraient dans un malheur irrémédiable, s'il n'y ])ourvoyait.

Or le moyen d'y pourvoir qu'il lui proposait, était de se désister de sa répugnance au terme de mère de Dieu, et de l'approuver; c'est-à-dire, dans le fond , de se rétracter le plus honnêtement qu'il pourrait; ce qui montre encore combien l'affaire était grave, et où l'on était poussé par l'autorité de ces lettres; puisque le patriarche d'Antioche ne propose d'autre moyen à Nestorius , pour s'en défendre, que celui de se dédire.

Ce qu'il ajoute fait bien voir encore combien il élait éloigné de mépriser ces lettres : « Car, dit-il , » si avant ces lettres on agissait si fortement contre » nous, pensez ce qu'on fera, maintenant qu'on a j) reçu par ces lettres une si grande conliance, el » avec quelle liberté et conliance on agira contre >' nous. » V'oilà néanmoins ces lettres, dont on veut que Jean d'Antioche ait parlé avec tant de mépris.

cap

1. Cœlest. Ep. ad Joan. Antioch., Concil. Ephes.,1. pari., 'p. XXI, col. 377. — 2. Conc. Eph., I. pari., cap. xxv, col. 389.

Ajoutons (ju'il n'y a pas un seul mot, dans la lettre de Jean d'Antioche, où il marque le moindre dessein de résistance. Nous allons voir que tout l'Orient était dans la même disposition, et l'on veut (|u'on méprisât ces lettres, jus(iu'à dire qu'il ne fallait pas s'en étonner. C'est qu'on lit avec prévention ; c'est que dans son cœur on ne veut peutêtre pas qu'on s'étonne tant de la sentence du Pape : c'est qu'on court sur les livres. On voit en passant, perturbatio , ou peut-être dans l'original xapax-Ji. Celle parole, en grec conmie en latin, signitie toute passion qui trouble et agite l'àme, el ici signilie plutôt la colère que toute autre chose. Sans prendre garde à tout cela, ni à la suite du discours, on fait dire à Jean d'Antioche , qu'on n'avait point à s'étonner d'un décret dont il se servait lui-même, pour pousser son ami à une rétractation.

SECONDE REMARQUE

Omission fort essentielle dans la mime lettre.

Deux circonstances fort importantes se présentaient dans cette occasion : l'une, que le Pape décidait avec une autorité fort absolue; car il écrit à saint Cyrille en ces termes : Quamobrem nostrœ sedis auctoritate et vice cum polestale usus, ejusmodi non absque exquisita severilate senlentiam exequeris. C'est Célestin qui prononce , c'est Cyrille qui exécute, cl il exécute avec jJuisssance , parce qu'il agil par l'autorilc du siège de Rome. Ce qu'il écrit à Nestorius n'est pas moins fort, puisqu'il donne son approbation à la foi de saint Cyrille; et en conséquence, il ordonne à Nestorius de se conformer à ce qu'il Lui verra enseigner, sous peine de déposition. Alexandrinœ Ecclesiœ sacerdotis fidem probavAmus : eadem senti nobiscum, si vis esse nobiscum, damnatis omnibus, quœ hucusque sensisti : statim hœc volumus prœdices, quœ ipsum videas prœdicare. L'autre circonstance est, que tous les évèques de l'Eglise grecque , étaient disposés à ! obéir. Une si grande puissance exercée dans l'Eglise grecque, et encore contre un patriarche de Constantinople, donne sans doute une grande idée de l'autorité du Pape. Il se montrait le supérieur de tous les patriarches : il déposait celui de Constantinople : celui d'Alexandrie tenait à honneur d'exécuter sa sentence : celui d'Antioche, quelque ami qu'il fût de Nestorius, ne songeait pas seulement à y résister : Juvénal, patriarche de Jérusalem, était dans le même sentiment : Célestin leur donnait ses ordres et à tous les autres évèques de l'Eglise grecque; el sa sentence allait être exécutée sans contradiction, si l'on n'eut eu recours à l'autorité, non de quelque évéque ou de quelque Eglise particulière, quelle qu'elle fût, mais à celle de l'Eglise universelle et du concile œcuménique. Telle était la situation de toute l'Eglise orientale. Ces circonstances, qui font voir tous les membres de l'Eglise catliDliquo si soumis et si unis à leur chef visible, méritaient bien d'être marquées; et je ne sais si l'histoire du concile d'Ephêse avait rien de plus important. M. Duinn n'en fait rien sentir, et tout ce qu'il lui a plu de nous faire paraître sur cette sentence du Pape, c'est (\i\'on ne s'en étonnait pas.

DES CONCILES D'EPHESE ET DE ClIALCEDOINE.

TROISIEME REMARQUE

Autre omission missi importante.

Il clait important de remarquer, qu'encore que le blasplicme de Nestorius , contre la personne de Jésus-Christ, renversât le fondement du clirislianisme, aucun autre évèque que le Pape n'osa prononcer sa déposition , et cela sert à conclure qu'il n'y avait que lui seul qui eût droit sur lui, et qui fût son supérieur. M. Dupin n'en dit mot.

Saint Cyrille eut bien la pensée, comme il le dit lui-même, de lui déclarer synodiquement , qu'il ne pouvait plus communiquer avec lui; ce qu'il semljle qu'il pouvait faire, puisque le clergé et le peuple de Constanlinople avaient déjà refusé de participer à la communion de ce lilasphémateur. Saint Cyrille n'osa pourtant pas le faire : il crut que la séparation d'un patriarche d'avec un autre qui ne lui était pas soumis, était un acte trop juridique pour être entrepris sans l'autorité ilu Pape. « Je n'ai pas » voulu, dit-il dans sa lettre à Célostin', me retirer » de la communion de Nestorius avec hardiesse et » conliance , jusqu'à ce que j'aie su votre senli- » ment. Daignez donc déclarer votre pensée; et si » nous devons communiquer avec lui ou non. » Le mot grec signifie déclarer juridiquement. Tu™?, c'est une régie, c'est une sentence; et TUTrwdoci tô Soxoûv, c'est déclarer juridiquement son sentiment. Le Pape seul le pouvait faire : Cyrille ni aucun autre patriarche n'avait le pouvoir de déposer Nestorius , qui ne leur était pas soumis , le Pape seul l'a l'ait, et personne n'y trouve à redire, parce que son autorité s'étendait sur tous.

Lorsque Jean d'Antioche , avec son concile, osa déposer Cyrille et avec lui Memnon, évèque d'Ephèse , on lui reprocha non-seulement d'avoir prononcé contre un évèque d'un des plus grands sii'ges, ce qui regardait saint Cyrille , patriarche d'Ale.xandrie , mais encore d'avoir déposé deux évoques sur lesquels il n'avait aucun pouvoir, ce qui convenait également à Cyrille et à Memnon^. C'étaient là , dit le concile d'Ephèse, deux attentats qui renversaient tout l'ordre de l'Eglise. Mais quand le Pape prononce, surtout en matière d'hérésie, contre quelque évoque que ce soit et quelque siège qu'il remplisse, loin d'y trouvera redire, chacun se soumet; ce qui prouve qu'il est reconnu pour le supérieur universel. M. Dupin n'a voulu parler ni de cette soumission de Cyrille, ni de cet attentat de Jean d'Antioche, encore qu'ils soient très-marqués dans les actes du concile d'Ephèse; et une histoire qui devait être si circonstanciée , manque absolument de toutes les circonstances qui font voir le droit du Pape. Mais voici encore, sur ce même point, une omission bien plus affectée, et en même temps plus essentielle.

QUATRIÈME REMARQUE

Omission plus importante que toutes les autres. Sentence du concile tronquée.

S'il y a quelque chose d'essentiel dans l'histoire d'un concile, c'est sans doute la sentence. Celle du

1. Ct/r. Epist. ad Cœlest., Conc. Eph., t. part., cap. xiv, col. 344. — 2. Supp. Cyr. ad Sijn. Epll., .\ct. iv, col. 635. Relat. Syn. ad Coilesl., Ace. v , col. 659.

concile d'Ephèse fut conçue en ces termes : « Nous, » contraints par les saints canons et par la lettre 1) de notre saint Père et co-ministre Célestin, évê- » que de l'Eglise romaine, en sommes venus, par » nécessité , à cette triste sentence : Le seigneur » Jésus, etc. » On voit de quelle importance étaient ces paroles, pour faire voir l'autorité de la lettre du Pape, que le concile fait aller de même rang avec les canons; mais tout cela est supprimé par notre auteur, qui met ces mots à la place' : « Nous avons » été contraints, suivant la lettre de Célestin , évê- » que de Rome, à prononcer contre lui une triste » sentence, etc. »

On ne peut faire une altération plus criante. Autre chose est de prononcer une sentence conforme à la lettre du Pape, autre chose d'être con- Iraint par la lettre même, ainsi que parles canons, à la prononcer. L'expression du concile reconnaît dans la lettre du Pape la force d'une sentence juridique, qu'on ne pouvait pas ne point conlirmer, parce qu'elle était juste dans le fond et valable dans sa forme, comme étant émanée d'une puissance légitime. Ce n'est pas aussi une chose peu importante que dans une sentence juridique le concile ait donné au Pape le nom de Père. Supprimer de telles paroles dans une sentence, et encore en faisant semblant de la citer : « Elle fut, dit-il, conçue » en ces termes; » et les marques accoutumées de citation étant à la marge , qu'est-ce autre chose que falsifier les actes publics?

Ces sortes d'omissions sont un peu fréquentes dans la Bibliothèque de M. Dupin ; mais il les fait principalement lorsqu'il s'agit de ce qui regarde l'autorité du Saint-Siège. Les Pères de Saint-Vannes l'ont convaincu d'avoir supprimé dans un passage d'Optat, ce qui y marquait l'autoriié de la chaire de saint Pierre^, et il ne s'en est défendu que par le silence. On en a remarqué autant dans un passage de saint Cyprien; et l'on voit maintenant le même attentat dans la sentence du concile d'Ephèse.

CINQUIÈME REMARQUE

Suite des affectations de l'auteur à omettre ce qui regarde les jirérogatiocs du Saint-Siège : Observation sur celles qui regardent le concile de Chalcédoine.

Par une semblable raison, il supprime encore dans la relation du concile à Célestin', l'endroit où il est porté , que le concile réservait au jugement du Pape , l'affaire de Jean d'Antioche et de ses évoques, encore qu'on eût prononcé contre eux. Il y a trop d'affectation à faire toujours tomber l'oubli sur les choses de cette nature, quoiqu'elles soient des plus importantes qu'on pût observer, et qu'il fût aisé à M. Dupin de les marquer en un mot.

Pendant que nous sommes sur cette matière , il est bon de mettre ici les autres remarques de semblables omissions dans l'Histoire du concile de Chalce'doine.

Il rapporte ce qui fut fait sur le sujet de Théodoret , que les commissaires de l'empereur firent entrer dans le concile, « à cause, dit-iP, que saint "Léon l'avait reconnu pour légitime évèque, et

1. Hisl. du Conc. etc. II. part, du tom. m, p. 70S. — 2. Ton. u, p. 33. — 3. Pag. 718. Conc. Eph., Act. v, col. 666. — 4. P.

REMARQUES SUR L'HISTOIRE

1) (juc roiuporcur avait ordoniK'^ qu'il assisUîrait au 0 c-ouciie. » Il n'oublie rien iimii' l'eMiiiereur, el il a raison; iiKiis il l'allait d'aulanl moins ;iltérer ce qui re"arile le l'apo, que c'était le l'onilciuent de ce ([u'onlonnait l'empereur. Le texte dit : « Qu'on le » lasse entrer, parce que l'archevôque Léon lui a » rendu son évôclié : Restiluit ei cpiscopatum archie- » piscupus Léo'. » C'était si lilen là ce qu'on voulait dire , qu'on le répète encore une fois ; el les commissaires remarquent que saint Léon l'a rétabli dans son siège , restiluit ei praprium locuvi.

L'aulcur ne craint jjoint do changer ces termes, de lui rendre son étêché, de le rétablir dans son siège , en celui de le reconnaîlre pour Uuitime e'vêque. qui peut convenir à tout le monde, et que M. Dupin lui-même attribue à Flavien , dans ce même l'ait de Théodoret. « Flavien, évoque de Gonstanti- » nople, le reconnut, dit-il^, pour un évèque catholique. » Que fait donc ici le Pape plus que Flavien? rien du tout, selon notre auteur; mais beaucoup selon les actes du concile; puisque le Pape rétablit, rend l'évèché par un acte de juridiction, qui ne pouvait convenir à l'évèque de Constantinoplo sur Théodoret. 'C'est pourquoi il est marqué dans la suite, que ce rétablissement de Théodoret s'était fait par un jugement de saint Léon^ : Ut ecclesiam suam recipiat, sicut sanciissimus Lco arcliiepiscopus judicacilK Le Pape est donc regardé comme le juge de tous les évèques; puisqu'il l'était de celui-ci, quoiqu'il fût du patriarcat d'Antioche; et tout le concile applaudit, en s'écrianl : Post Deuin Léo judicavil. Est-il permis à un historien de supprimer ces circonstances? et ce qui est plus mal encore, de les déguiser, en substituant un terme équivoque et vague à des termes précis et formels ?

Il tombe dans la mémo faute, lorsque, parlant du même Théodoret^ et du recours qu'il eut à saint Léon, lorsqu'il fut injustement déposé, il dit que cet évéque, après avoir complimenté saint Léon sur la primauté, sur la grandeur et sur les prérogatives de son Eglise, lui parle de son affaire; comme si c'était un simple compliment de reconnaître la supériorité du siège de Rome, qui, comme parle Théodoret, avait le gouvernement de toutes les Eglises du monde , et non pas le fondement nécessaire du recours qu'il avait à lui. C'est entrer dans l'esprit des Grecs scliismatiques, qui, dans le concile de Florence, voulaient prendre pour honnêteté et pour compliment, tout ce que les Pères écrivaient aux pajies pour se soumettre à leur autorité.

Quant au titre d'archevêque qu'on donnait au Pai)e dans le concile de Chalcédoine , il ne fallait pas oublier que c'était alors dans l'Eglise grecque, le ternie do la plus grande dignité, et qu'on le donnait au Pape avec une emphase et une force particulière; puisque saint Léon est appelé l'archetrque de toutes les Eglises, ou, comme porte le latin", le Pape de toutes les Eglises; ce qui revient à l'endroit de la relation du concile au Pape, où les Pères le reconnaissent pour leur chef, pour celui à qui la garde de la vigne a été commise par le Sauveur, el se considèrent comme ses membres : Tu autem

StCUT C.VPUT MK.MBRIS Pn.KEUAS.

Il no faut point dire, ni que ces choses sont peu

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