‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 175 sur 545 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Depuis l'an 1517, jusqu'à l'an 1520.

Sommaire. — Le commencement des disputes de Luther. Ses agitations. Ses soumissions envers l'Eglise et envers le Pape. Les fondements de sa réforme dans la justice imputée ; ses proptisitions inouïes ; sa condamnation. Ses emportements , ses menaces furieuses , ses vaines prophéties , et les miracles dont il se vante. La Papauté devait tomber tout à coup sans violence. Il promet de ne point permettre de prendre les armes pour son Evangile.

1. La réformation de l'Eylise était désirée depuis plusieurs siècles. — Il y avait plusieurs siècles qu'on désirait la réformalion de la discipline ecclésiastique : « Qui me donnera, disait saint Bernard', » que je voie, avant que de mourir, l'Eglise de Dieu I) comme elle était dans les premiers jours? » Si ce

P saint homme a eu quelque chose à regretter en mourant , c'a été de n'avoir pas vu un changement si heureux. Il a gémi toute sa vie des maux de l'Eglise. Il n'a cessé d'en avertir les peuples, le clergé, les évèques , les papes même : il ne craignait pas d'en avertir aussi les religieux, qui s'en allligeaient avec lui dans leur solitude, et louaient d'autant plus la bonté divine de les y avoir attirés, que la corruption était plus grande dans le monde. Les désordres s'étaient encore augmentés depuis. L'Eglise romaine, la mère des Eglises, qui durant neuf siècles entiers , en observant la première avec une exactitude exemplaire la discipline ecclésiastique, la maintenait de toute sa force par tout l'univers, n'était pas exempte de mal; et dès le temps du concile de Vienne, un grand évèque chargé par le Pape de préparer les matières qui devaient y être traitées, mil pour fondement de l'ouvrage de cette sainte assemblée , qu'il y fallait réformer l'Eglise dans le chef et dans les membres-. Le grand schis-

\. Hem., Fplst. L'57. ad Eugen. Papnm : mine 23S, ii. 6.

2. GuiÙ. Durand. Episc. Mimât. Speculalor diclus; Tract, de modo Gen. Conc. ceteb., tit. i, 2>a>'t- '', "''• 'i part. 3. erus. part., tu. 33, etc.

me, arrivé un peu après, mit plus que jamais celte parole à la bouche, non-seulement des docteurs particuliers, d'un Gerson, d'un Pierre d'Ailli , des autres grands hommes de ce temps-là, mais encore des conciles; et tout en est plein dans le concile de Pise et dans le concile de Constance. On sait ce qui arriva dans le concile de Bàle, où la réformalion fut malheureusement éludée, et l'Eglise replongée dans de nouvelles divisions. Le cardinal Julien représenlait à Eugène IV les désordres du clergé, principalement de celui d'Allemagne. « Ces désor- » dres, lui disait-il', excitent la haine du peuple » contre tout l'ordre ecclésiastique : et si on ne le » corrige, on doit craindre que les laïques ne se » jettent sur le clergé , à la manière des Hussites , » comme ils nous en menacent hautement. » Si on ne réformait promptement le clergé d'Allemagne, il prédisait qu'après l'hérésie de Bohème, et quand elle serait éteinte, il s'en élêcerait bientôt une autre encore plus dangereuse; car on dira, poursuivaitil-, « que le clergé est incorrigible, et ne veut point » apporter de remède à ses désordres. On se jettera » sur nous , continuait ce grand cardinal , quand » on n'aura plus aucune espérance de notre correc- » tion. Les esprits des hommes sont en attente de » ce qu'on fera , et ils semblent devoir bientôt en- » fanter quelque chose de tragique. Le venin qu'ils » ont contre nous se déclare : bientôt ils croiront » faire à Dieu un sacrillce agréable, en maltraitant » ou en dépouillant les ecclésiastiques, comme des » gens odieux à Dieu et aux hommes, et plongés » dans la dernière extrémité du mal. Le peu qui » reste de dévotion envers l'ordre sacré achèvera de » se perdre. On rejettera la faute de tous ces désor- 1) dres sur la Cour de Rome, qu'on regardera comme » la cause de tous les maux^, » parce qu'elle aura négligé d'y apporter le remède nécessaire. Il le prenait dans la suite d'un ton plus haut : « Je vois, 9 disait-il, que la cognée est à la racine, l'arbre » penche; et au lieu de le soutenir pendant qu'on » le pourrait encore, nous le précipitons à terre. » Il voit une prompte désolation dans le clergé d'Allemagne^. Les biens temporels dont on voudra le priver, lui paraissent comme l'endroit par oii le mal commencera : « Les corps , dit-il , périront avec » les âmes. Dieu nous ôte la vue de nos périls , » comme il a coutume de faire à ceux qu'il veut » punir : le feu est allumé devant nous , et nous y 1) courons. »

II. La réformation qu'on désirait ne regardait que la discipline, et non pas la foi. — C'est ainsi que, dans le quinzième siècle, ce cardinal , le plus grand homme de son temps , en déplorait les maux et en prévoyait la suite funeste : par où il semble avoir prédit ceux que Luther allait apporter à toute la chrétienté, en commençant par l'Allemagne; et il ne s'est pas trompé , lorsqu'il a cru que la réformation méprisée , et la haine redoujjlée contre le clergé , allait enfanter une secte plus redoutable à l'Eglise que celle des Bohémiens. Elle est venue celle secte sous la conduite de Luther; et en prenant le titre de Réforme , elle s'est vantée d'avoir accompli les vœux de toute la chrétienté , puisque

1. Epist. I. Julian. Card. ad Eug. IV. inter Op. .^n. Sitv., p. 66. — 2. Idem, p. 67. — 3. Ibidem, p. 68. — 4. Ibidem, p. 76.

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HISTOIRE DES VAIilATIONS.

la rôformalion était dôsirôe par les peuples, par les docteurs et par les prélats catholiques. Ainsi, pour autoriser cette réforiiuitiou préleiuhie, ou a ramassé avec soin ce que les auteurs ccclésiasli(iues ont dit contre les désordres et du pcuiilo et du clergé même. Mais c'est une illusion nianileste; puisque , de tant de passages qu'on allègue, il n'y en a pas un seul où ces docteurs aient seulement songé à changer la foi de l'Eglise ; à corriger son culte, qui consistait principalement dans le sacrifice de l'autel; à renverser l'autorité de ses prélats, et principalement celle du Pape , ([ui était le but où tendait toute cette nouvelle rérorinalion , dont Luther était l'archilecte.

III. Témoignage de saint Bernard. — Nos réformés nous allèguent saint Bernard, qui faisant le dénombrement des maux de l'Eglise', et de ceux qu'elle a soufferts dans son origine durant les persécutions , et de ceux qu'elle a sentis dans son progrès par les hérésies, et de ceux qu'elle a éprouvés dans les derniers temps par la dépravation des mœurs, dit que ceux-ci sont le plus à craindre, parce qu'ils gagnent le dedans, et remplissent toute l'Eglise de corruption : d'où ce grand homme conclut que l'Eglise peut dire avec Isaïe que son amertume la plus amère et la plus douloureuse est dans la paix-; lorsqu'en paix du côté des infidèles, et en paix du coté des hérétiques, elle est plus dangereusement comliattuc par les mauvaises mœurs de ses enfants. Mais il n'en faut pas davantage , pour montrer que ce qu'il déplore n'est pas , comme ont fait nos réformateurs, les erreurs où l'Eglise était tombée, puisqu'au contraire il la représente comme étant à couvert de ce côté-là; mais seulement les maux qui venaient du relâchement de la discipline. D'où il est aussi arrivé que, lorsqu'au lieu de la discipline, des esprits inquiets et turbulents comme un Pierre de Bruis, un Henri, un Arnaud de Bresse, ont commencé à reprendre les dogmes; ce grand homme n'a jamais souffert qu'on en affaiblit aucun, et a combattu avec une force invincible, tant pour la foi de l'Eglise, que pour l'autorité de ses prélats =.

IV. Témoignage de Gerson et du cardinal Pierre d'Ailli, l'ccquc de Cambrai. — Il en est de même des autres docteurs catholiques, qui dans les siècles suivants ont déplore les abus, et en ont demandé la réforraation. Gerson est le plus célèbre de tous; et nul n'a proposé avec plus de force la réformation de l'Eglise dans le chef et dans les membres. Dans un sermon qu'il fit après le concile de Pise devant Alexandre V, il introduisit l'Eglise demandant au Pape la rèformalion et le rétablissement du royaume d'Israël, mais pour montrer qu'il ne se plaignait d'aucune erreur qu'on pût remarquer dans la doctrine de l'Eglise, il adresse au Pape ces paroles : « Pourquoi, dit-il'', n'envoyez-vous pas » aux Indiens, dont la foi jicut être facilement cor- )i rompue , puisqu'ils ne sont i)as unis à l'Eglise » romaine, de laquelle se doit tirer la certitude de » la foi? » Son maître, le cardinal Pierre d'Ailli, évoque de Cambrai , soupirait aussi après la réformation : mais il en posait le fondement sur un

1. Bern., Serm. 33, m Cant., n. 10. — 2. Isaiœ, xxxviii. 17. — 3. Bcrn., Serm. 65, 06, in Cant. — •!. Gers., Serm. de l'Ascens. Doni. ad Alex. V, lom. ii, pag. 131.

principe bien différent de celui que Luther établissait; puisque celui-ci écrivait ;\ Mélanchtnn , » ipie » la bonne doctrine ne pouvait subsister, tant (jue 1) l'autorité du Pape serait conservée' : » et au contraire ce cardinal estimait que « durant le schisme, >i les membres de l'Eglise étant séparés do leur » chef, et n'y ayant point d'économe et de directeur 1) apostolique , » c'est-à-dire , n'y ayant point de Pape que toute l'Eglise reconnût, « il ne fallait pas » espérer que la réformation se put fairc^. » Ainsi l'un faisait dépendre la rèformalion de la destruction de la papauté , et l'autre du parfait rétablissement de celte aulorilé sainte, que Jésus-Christ avait établie pour entretenir l'unité parmi ses membres , et tenir tout dans le devoir.

V. Deux manières de désirer la réformation de l'Eglise. — Il y avait donc de deux sortes d'esprils qui demandaient la réformation : les uns vraiment paciliques et vrais enfants de l'Eglise, en déploraient les maux sans aigreur, en proposaient avec respect la réforraation, dont aussi ils toléraient humblement le délai, et loin de la vouloir procurer par la rupture, ils regardaient au contraire la rupture comme le comble de tous les maux : au milieu des abus ils admiraient la divine Providence, qui savait selon ses promesses conserver la foi de l'Eglise : et si on semblait leur refuser la rèformalion des mœurs, sans s'aigrir et s'en s'emporter, ils s'estimaient assez heureux de ce que rien ne les empêchait de la faire parfaitement en eux-mêmes. C'étaient là les forts de l'Eglise, dont nulle tentation ne pouvait ébranler la foi, ni les arracher de l'unité. Mais il y avait outre cela des esprits superbes, pleins de chagrin et d'aigreur, qui, frappés des désordres qu'ils voyaient régner dans l'Eglise , et principalement parmi ses ministres, ne croyaient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ses abus : au lieu que le Fils de Dieu avait enseigné à respecter la chaire de Moïse, malgré les mauvaises œuvres des docteurs et des Pharisiens assis dessus'^ . Ceux-ci devenus superbes, et par-là devenus faibles, succombaient à la tentation qui porte à haïr la chaire en haine de ceux qui y président; et comme si la malice des hommes pouvait anéantir l'œuvre de Dieu, l'aversion qu'ils avaient conçue pour les docteurs leur faisait haïr tout ensemble et la doctrine qu'ils enseignaient, et l'aulorilé qu'ils avaient reçue de Dieu pour enseigner.

Tels étaient les Albigeois et les Vaudois; tels étaient Jean Viclef et Jean Hus. L'appât le plus ordinaire, dont ils se servaient pour attirer lésâmes infirmes dans leurs lacets, était la haine qu'ils leur inspiraient pour les pasteurs de l'Eglise : par cet esprit d'aigreur on ne respirait que la rupture; et il ne faut pas s'étonner si dans le temps de Luther, où les invectives et l'aigreur contre le clergé furent portées à la dernière extrémité, on vit aussi la rupture la jdus violente, et la plus grande ajiostasie qu'on eût peut-être jamais vue jusqu'alors dans la chrétienté.

VI. Les commencements de Luther : ses qualités. — Martin Luther, auguslin d(^ ])rofession , docteur et ])rofesseur en théologie dans l'université de Wittendjerg, donna le branle à ces mouvemenls. Les

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