LIVRE PREMIER
deux partis de ceux qui se sont dits Réformés, l'ont également reconnu pour l'auteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui ini ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus , sa magnanimité , sa cjnstancc , l'industrie incomparable qu'il a fait pa,"aître contre le Pape. C'est la trompette, ou ph'iùt c'est le tonnerre; c'est le foudre qui a tiré le monde de sa léthargie : ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche'.
Il est M'ai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhénrence dans ses discours, une éloquence vive et impénieuse, qui entraînait les peuples et les ravissait, une hardiesse extraordinaire quand il se vit souteiu et applaudi , avec un air d'autorité qui faisait .remhler devant lui ses disciples : de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choies ni dans les petites.
J faudrait ici raconter les commencements de la qicrelle de 1517, s'ils n'étaient connus de tout le Bonde. Mais qui ne sait la publication des indul- ^nces de LéonX, et la jalousie des Augustins contre les Jacobins qu'on leur avait préférés en (Ctle occasion'? Qui ne sait que Luther, docteur aufustin, choisi pour maintenir l'honneur de son Ordre, attaqua premièrement les abus que plusieurs faisaient des indulgences, et les excès qu'on ett prêchait '? Mais il était trop ardent pour se rentrmer dans ces bornes : des abus , il passa bientôt X la chose même. 11 avançait par degrés, et encore qu'il allât toujours diminuant les indulgences , et les réduisant presque à rien par la manière de les expliquer; dans le fond, il faisait semblant d'être / d'accord avec ses adversaires, puisque, lorsqu'il » mit ses propositions par écrit , il y en eut une couchée en ces termes : Si quelqu'un nie la re'rité des indulgences du Pape, qu'il soit anathème-.
Cependant une matière le menait à l'autre. Comme celle de la justification et de l'efficace des sacrements touchait de près à celle des indulgences, Luther se jeta sur ces deux articles; et cette dispute devint bientôt la plus importante.
\'II. Fondement de la réforme de Luther : ce que c'est que sa justice imputatixe , et la justification par la foi. — La justitication , c'est la grâce , qui nous remettant nos péchés, nous rend en même temps agréables à Dieu. On avait cru jusqu'alors que ce qui faisait cet elTet devait à la vérité venir de Dieu , mais enfin devait être en nous; et que pour être justifié, c'est-à-dire de pécheur être fait juste , il fallait avoir en soi la justice; comme pour être savant et vertueux , il faut avoir en soi la science et la vertu. Mais Luther n'avait pas suivi une idée si simple. Il voulait que ce qui nous justifie , et ce qui nous rend agréables aux yeux de Dieu , ne fût rien en nous ; mais que nous fussions justifiés parce que Dieu nous imputait la justice de Jésus-Christ, comme si elle eût été la nôtre propre, et parce qu'en effet nous pouvions nous l'approprier par la foi.
MIL La foi spéciale de Luther, et la certitude de la justification. — Mais le secret de cette foi justi-
1. Cal. V.2. de/". Cont. Vestph. opusc. f. T85, 787, et seq. Eesp. cont. Pigh. ibid., fol. 137, Hl, etc. — 2. Prop. 1517, 71. T. i. Titeb.
fiante avait encore quelque chose de bien particulier : c'est qu'elle ne consistait pas à croire en général au Sauveur, à ses mystères et à ses promesses; mais à croire très-certainement, chacun dans son cceur, que tous nos péchés nous étaient remis. On était justifié, disait sans cesse Luther, dès qu'on croyait l'être avec certitude; et la certitude qu'il exigeait n'était pas seulement celte certitude morale, qui fondée sur des motifs raisonnables exclut l'agitation et le trouble; mais une certitude absolue, une certitude infaillible, où le pécheur devait croire qu'il était justifié, de la même foi dont il croit que Jésus-Christ est venu au monde '.
Sans cette certitude il n'y avait point de justification pour le fidèle : car il ne pouvait, lui disait-on, ni invoquer Dieu , ni se confier en lui seul , tant qu'il avait le moindre doute , non-seulement de la bonté divine en général , mais encore de la bonté particulière par laquelle Dieu imputait à chacun de nous la justice de Jésus-Christ; et c'est ce qui s'appelait la foi spéciale.
IX. Selon Luther, on est assuré de sa justification sans l'être de sa pénitence. — Il s'élevait ici une nouvelle difDculté , savoir si pour être assuré de sa justification, il fallait l'être en même temps de la sincérité de sa pénitence, C'est ce qui d'abord venait dans l'esprit à tout le monde; et puisque Dieu ne promettait de justifier que les pénitents, si l'on était assuré de sa justification, il semblait qu'il le fallait être en même temps de la sincérité de sa pénitence. ]\Iais cette dernière certitude était l'aversion de Luther ; et loin qu'on fût assuré de la sincérité de sa pénitence , « on n'était pas même » assuré, disait-il-, de ne pas commettre plusieurs » péchés mortels dans ses meilleures œuvres, à » cause du vice très-caché de la vaine gloire ou de » l'amour-propre. »
Luther poussait encore la chose plus loin : car il avait inventé cette distinction entre les œuvres des hommes et celles de Dieu, « que les œuvres des » hommes, quand elles seraient toujours belles en » apparence, et sembleraient bonnes probablement, » étaient des péchés mortels ; et qu'au contraire les » œuvres de Dieu , quand elles seraient toujours » laides, et qu'elles paraîtraient mauvaises, sont » d'un mérite éternel'. » Ebloui de son antithèse et de ce jeu de paroles , Luther s'imagine avoir trouvé la vraie différence entre les œuvres de Dieu et celles des hommes , sans considérer seulement, que les bonnes œuvres des hommes sont en même temps des œuvres de Dieu, puisqu'il les produit en nous par sa grâce; ce qui, selon Luther même , leur devait nécessairement donner un immortel mérite : mais c'est ce qu'il voulait éviter, puisqu'il concluait au contraire^, « que toutes les œuvres des justes » seraient des péchés mortels, s'ils n'appréhen- » daient qu'elles n'en fussent; et qu'on ne pouvait » éviter la présomption, ni avoir une véritable espc- » rance, si on ne craignait la damnation dans cha- » que œuvre qu'on faisait. »
Sans doute la pénitence ne compatit pas avec des péchés mortels actuellement commis ; car on ne peut ni être vraiment repentant de quelques
1. Luth., t. i; Vit. Prop., 151S, f. 52; Serm. de Indul., f. 61; Act. ap. Légat. Apost., f. 211; Lxnh. ad Frider., f. 222. — 2 Luth.. T. i; Prop., 1518, Prop., 48. — 3. Prop. Heidls., an. 1518; Idem, Prop., 3, 4, 7, 11. — 4. Idem.
HISTOIRE DES VARIATIONS
|)ôcliés niorlcls sans l'ètro de tous , ni de l'ôlrc de ceux qu'on l'ail pendant qu'on les l'ait. Si donc on n'est jamais assure de ne pas faire à chaque bonne œuvre plusieurs péchés mortels : si au contraire on doit craindre d'en faire toujours, on n'est jamais assuré d'être vraiment pénilcnt ; et si on était assuré de l'être, on n'aurait pas à craindre la damnation, comme Luther le prescrit ; à moins de croire ou même temps que Dieu contre sa promesse condamnerait à l'enfer un cuHir ])énilenl. Et cependant s'il arrivait qu'un pécheur doutât dosa justilicalion, à cause de son indisposition particulière dont il n'était pas assuré , Luther lui disait , qu'à la vérité il n'était pas assuré de sa bonne disposition, et ne savait pas, par exemple, s'il était vraiment pénitent, vraiment contrit, vraiment affligé de ses péchés; mais qu'il n'en était jtas moins assuré de son entière justilicalion, parce qu'elle ne dépendait d'aucune bonne disposition de sa part. C'est pourquoi ce nouveau docteur disait au pécheur : « Croyez » fermement que vous êtes absous; et dès là vous » l'êtes, quoi qu'il puisse être de votre contrition' ; » comme s'il eût dit : Vous n'avez pas besoin de vous mettre en peine si vous êtes pénitent ou non. Tout consiste , disait-il toujours , à croire sans hésiter que vous êtes absous^ : d'où il concluait', qu'il n'importait pas que le prêtre tous baptisât , ou tous donnât l'absolution sérieusement, ou en se moquant ; parce que dans les sacrements il n'y avait qu'une chose à craindre, qui était de ne croire pas assez fortement que tous vos crimes vous étaient pardonnés , dès que vous aviez pu gagner sur vous de le croire.
X. Inconvénient de cette doctrine. — Les catholiques trouvaient un terrible inconvénient dans cette doctrine. C'est que le Adèle étant obligé de se tenir assuré de sa justification, sans l'être de sa pénitence, il s'ensuivait qu'il devait croire qu'il serait justifié devant Dieu, quand même il ne serait pas vraiment pénitent et vraiment contrit : ce qui ouvrait le cliendn à l'impénitence.
Il est néanmoins très-véritable, car il ne faut rien dissimuler, que Luther n'excluait pas de la justification une sincère pénitence, c'est-à-dire, l'horreur de son péché et la volonté de bien faire; en un mot, la conversion du coîur : et il trouvait absurde, aussi bien que nous, qu'on j)ùt être justifié sans pénitence et sans contrition. Il ne paraissait sur ce point nulle dilTérence entre lui et les catholiques; si ce n'est que les catholiques appelaient ces actes des dispositions à la justification du pécheur et que Luther croyait bien mieux rencontrer en les appelant seulement des conditions nécessaires. Mais cette subtile distinction au fond ne le tirait pas d'embarras : car enfin de quelque sorte qu'on nommât ces actes, qu'ils fussent ou condition, ou disposition et préparation nécessaire à la rémission des péchés : quoi qu'il en soit, on est d'accord qu'il les faut avoir pour l'obtenir : ainsi la question revenait toujours, comment Luther pouvait dire que le pêcheur devait croire Irôs-cerlainenicnt qu'il était absous, quoi qu'il en fût de sa contrition; c'est-à-dire, quoi (]u'il en fut de sa pénitence : comme si être pénitent ou non,
1. Serm. de Indul-, T.i, f. 59—2. Prop. 1518. Idem. — 3. Serm. de Iiiduli/enC.
était une chose indilférentn à la rémission des péchés.
XL Si l'on peut être assuré de sa foi , sans l'être de sa pénitence. — C'était donc h ditTicultô du nouveau dogme , ou, comme on pade à présent, du nouveau système de Luther : comment sans être assuré et sans pouvoir l'être qu'on iùt vraiment pénitent et vraiment converti, on ne laissait pas d'être assuré d'avoir le pardon entier de ses péchés? Mais c'était assez , disait Luther, d'être assuié de sa foi. Nouvelle dilîiculté , d'être assuré de si foi pans l'être de la pénitence, que la foi, selot Luther, produit toujours. Mais, répond-il', le ficèle peut dire Je crois, et par là sa foi lui devient smsible ; comme si le même fidèle ne disait jtas de la même sorte : Je me repens , et qu'il n'eût pas le même moyen de s'assurer de sa repentance. Que si l'on répond enfin que le doute lui reste toujours, é\{ se repent comme il faut , j'en dis autant de la foi; et tout aboutit à conclure que le pécheur se ti^nt assuré de sa justification , sans pouvoir être assiré d'avoir accompli comme il faut la condition qte Dieu exigeait de lui pour l'obtenir.
C'était encore ici un nouvel abime. Quoique h foi, selon Luther, ne disposât pas à la justification (car il ne pouvait souffrir ces dispositions) c'en étaii la condition nécessaire , et l'unique moyen que nous eussions pour nous approprier Jésus-Christ et sa justice. Si donc , après tout l'effort que fait !e pécheur de se bien mettre dans l'esprit que ses péchés lui sont remis par sa foi , il venait à dire ei lui-même : Qui me dira, faible et imparfait comme je suis, si j'ai cette vraie foi qui change le cœur? C'est une tentation, selon Luther. Il faut croire que tous nos péchés nous sont remis par la foi, sans s'inquiéter si cette foi est telle que Dieu la demande, et même sans y penser : car y penser seulement, c'est faire dépendre la grâce et la justification d'une chose qui peut être en nous ; ce que la gratuité , pour ainsi parler, de la justification, selon lui, ne souffrait pas.
XII. La sécurité blâmée par Luther. — Avec celte certitude que mettait Luther de la rémission des péchés, il ne laissait pas de dire qu'il y avait un certain état dangereux à l'âme, qu'il appelle la sécurité. « Que les fidèles prennent garde, dit-il-, à » ne venir pas à la sécurité : » et incontinent après : « Il y a une détestable arrogance et sécurité dans )i ceux fiui se llattent eux-mêmes, et ne sont pas » véritablement affligés de leurs péchés, qui ticn- » nent encore bien avant dans leur cœur. » Si l'on joint à ces deux thèses de Luther celle où il disait, comme on a vu', qu'à cause de l'amour- propre on 7i'est jamais assuré de ne pas commettre jilusieurs péchés mortels dans ses meilleures œuvres, de sorte qu'il y fallait toujours craindre la damnation ''; il pouvait seiuliler que ce docteur était d'accord dans le fond avec les catholiques, et qu'on ne devrait pas prendre la certitude qu'il pose à la dernière rigueur, comme nous avons fait. Mais il ne s'y faut pas tromper : Luther tient au pied de la lettre ces deux propositions qui paraissent si contraires : On n'est jamais assuré d'être affligé comme il faut
\ 1. Ass., artic. Damnai. T. ii. ad Prop. U. — 2. V. disp. 153S. I Pi-op. 11, -15. r. I. — 3. Ci-dessus, «. ix. — 4. Prop. 1518, 4S. \ T. i.