LIVRE PREMIER
qu'il fut longtemps sans en pouvoir revenir, malgré tous les défauts qu'il découvrait de jour en jour dans son maître; et il écrivit à Erasme, parlant de Luther : « \'ous savez qu'il faut éprouver, et non » pas mépriser les prophètes'. «
XXXII. Les ranteries de Luther, et le mépris qu'il fait de tous les Pères. — Cependant ce nouveau prophète s'emportait à des excès inouïs. Il outrait tout : parce que les prophètes , par ordre de Dieu, faisaient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes , et le plus fécond en paroles outrageuses. Parce que saint Paul, pour le bien des hommes , avait relevé son ministère et les dons de Dieu en lui-même, avec toute la confiance que lui donnait la vérité manifeste que Dieu appuyait d'en-haut par des miracles; Luther parlait de lui-même d'une manière à faire rougir tous ses amis. Cependant on s'y était accoutumé : cela s'appelait magnanimité : on admirait la sainte ostentation, les saintes ranteries , la sainte jactance de Luther; et Calvin même, quoique fâché contre lui, les nomme ainsi-.
Enllé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Eglise, il se mettait au-dessus de tous les hommes , et non-seulement de ceux de son siècle , mais encore les plus illustres des siècles passés.
Dans la question du libre arbitre , Erasme lui objectait le consentement des Pères et de toute l'antiquité : 0 C'est bien fait , lui disait Luther'; van- » tez-vous les anciens Pères, et fiez-vous à leurs » discours; après avoir vu que tous ensemble ils ont » négligé saint Paul, et que, plongés dans le sens » charnel, ils se sont tenus, comme de dessein » formé , éloignés de ce bel astre du matin , ou plu- » tôt de ce soleil « Et encore^ : « Quelle merveille, » Que Dieu ait laissé toutes les plus grandes » Eglises aller dans leurs voies, puisqu'il y avait » laissé aller autrefois toutes les nations de la » terre? » Quelle conséquence ! Si Dieu a livré les gentils à l'aveuglement de leur cœur, s'ensuit-il qu'il y livre encore les Eglises qu'il en a retirées avec tant de soin '? Voilà néanmoins ce que dit Luther dans son livre du Serf Arbitre : et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que , dans ce qu'il y soutient non-seulement contre tous les Pères et contre toutes les Eglises, mais encore contre tous les hommes et contre la voix commune du genre humain , que le libre arbitre n'est rien du tout; il est abandonné , comme nous verrons , de tous ses disciples , et même dans la Confession d'Augsbourg : ce qui fait voir à quels excès sa témérité s'est emportée , puisqu'il a traité avec un mépris si outrageux et les Pères et les Eglises , dans un point où il avait un tort si visible. Les louanges que ces saints docteurs ont données d'une môme voix à la continence , le révoltent plutôt que de le toucher. Saint Jérôme lui devient insupportable pour l'avoir louée. Il décide que lui et tous les saints Pères, qui ont pratiqué tant de saintes mortifications pour la garder inviolable, eussent mieux fait de se marier. Il n'est pas moins emporté sur le-s autres matières. Enfin ,
1. Mtl., tih. m, epist. 65. — 2. Defen. cont. Vestph. opusc, f. 7S8. — i De serv. arb., T. il, f. 480, etc. — 4. De scrv. arb., T. II, f. 438.
en tout et partout , les Pères, les Papes, les conciles généraux et particuliers , à moins qu'ils ne tombent dans son sens, ne lui font rien. Il en est quitte pour leur opposer l'Ecriture tournée à sa mode ; comme si avant lui l'Ecriture avait été ignorée, ou que les Pères, qui l'ont gardée et étudiée avec tant de religion, eussent négligé de l'entendre.
XXXIII. Bouffonneries et extravagances. — Voilà où Luther en était venu : de cette extrême modestie qu'il avait professée au commencement , il était passé à cet excès. Que dirai-je des bouflonneries aussi plates que scandaleuses dont il remplissait ses écrits? Je voudrais qu'un de ses sectateurs des plus prévenus prit la peine de lire seulement un discours qu'il composa du temps de Paul III contre la papauté' : je suis certain qu'il rougirait pour Luther, tant il y trouverait partout, je ne dirai pas de fureur et d'emportement, mais de froides équivoques, de basses plaisanteries et de saletés; je dis môme des plus grossières, et de celles qu'on n'entend sortir que de la bouche des plus vils artisans. « Le Pape , dit-il , est si plein de diables, qu'il en » crache, qu'il en mouche : » n'achevons pas ce que Luther n'a pas eu honte de répéter trente fois. Est-ce là le discours d'un réformateur? Mais c'est qu'il s'agit du Pape : à ce seul mot il rentrait dans ses fureurs, et il ne se possédait plus. Mais oseraije rapporter la suite de cette invective insensée? Il le faut, malgré mes horreurs, afin qu'on voie une fois quelles furies possédaient ce chef de la nouvelle Réforme. Forçons-nous donc pour transcrire ces mots qu'il adresse au Pape : « Mon petit Paul, mon petit » pape , mon petit ànon , allez doucement : il fait » glacé : vous vous rompriez une jambe; vous vous » gâteriez ; et on dirait : Que diable est ceci ? » Gomme le petit papelin s'est gâté. » Pardonnezmoi,' lecteurs catholiques, si je répète ces irrévérences. Pardonnez-moi aussi, ô luthériens, et profitez du moins de votre honte. Mais après ces sales idées, il est temps de voir les beaux endroits. Ils consistent dans ces jeux de mots : Cœlestissimus, scelestissimus ; sanctissimus, satanissimus : et c'est ce qu'on trouve à chaque ligne. Mais que dira-t-on de celle belle figure? « Un âne sait qu'il est âne ; » une pierre sait qu'elle est pierre; et ces ânes de » papelins ne savent pas qu'ils sont des ânes^. » De peur qu'on ne s'avisât d'en dire autant de lui , il va au devant de l'objection. « Et, dit-il', le Pape » ne me peut pas tenir pour un âne : il sait bien » que par la bonté de Dieu et par sa grâce particu- » lière , je suis plus savant dans les Ecritures que » lui et que tous ses ânes. » Poursuivons : voici le style qui va s'élever : « Si j'étais le maître de l'Em- » pire; >> où ira-t-il avec un si beau commencement? « je ferais un même paquet du Pape et des cardi- » naux , pour les jeter tous ensemble dans ce petit » fossé de la mer de Toscane. Ce bain les guérirait ; » j'y engage ma parole, et je donne Jésus-Christ >) pour caution^. -> Le saint nom de Jésus-Christ n'est-il pas ici employé bien à propos? Taisonsnous : c'en est assez; et tremblons sous les terribles jugements de Dieu, qui, pour punir notre orgueil, a permis que de si grossiers enq)ortements
1. Advers. Papal., T.\ll, f. 451 et seq. — 2. Idem, f. 470 — 3. Ibid. — 4. Ibid., f. 474.
HISTOIRE DES VAUIAÏIONS.
(•u?snnl une tello cIBcace de séduclion cl d'erruiir. XXXIV. — Les sMitions et les viulences. — Je ne dis rien des séditions cl des pilleries, le premier l'niil des préilicalions de ce nouvel ôvangélislc. Il en lii'uil vanilé. L'Evangile, disail-il', et Ions ses disci|des après Ini, a lonjonrs eansé dn tronblc, el il l'aul du sang pour rétal)lir. Zwinglc en disait aulanl. Calvin se défend de même : Jésus- Christ, disaient-ils Unis , est venu pour jeter le glaive au milieu du monde-. Aveugles, qui ne voyaient pas ou qui ne voulaient pas voir quel glaive Jésus- Christ avait jeté, et quel sang il avait fait répandre. Il est vrai que les loups, au milieu desquels il envoyait ses disciples , devaient répandre le sang de ses brebis innocentes : mais avait-il dit que ses brebis cesseraient d'être ])rebis, formeraient de séditieux complots, et répandraient à leur tour le sang des loups? L'épée des persécuteurs a été tirée contre ses lidèles ; mais ses fidèles tiraient-ils l'épée, je ne dis pas pour attaquer les persécuteurs, mais pour se défendre de leurs violences? En un mot, il s'est excité des séditions contre les disciples de Jésus-Christ; mais les disciples de Jésus-Christ n'en ont jamais excité aucune durant trois cents ans d'une persécution impitoyable. L'Evangile les rendait rnodcsles, tranquilles, respectueux envers les puissances légitimes , quoique ennemies de la foi, et les remplissait d'un vrai zèle; non pas de ce zcle amer qui oppose l'aigreur à l'aigreur, les armes aux armes, et la force à la force. Que les catholiques soient donc , si l'on veut , des persécuteurs injustes ; ceux qui se vantaient de les réformer sur le modèle de l'Eglise apostolique devaient commencer la réforme par une invincible patience. Mais au contraire, disait Erasme qui en a vu naître les commencements ^ : Je les voyais sortir de leurs prêches avec un air farouche et des regards menaçants, comme gens qui venaient d'ouir des invectives sanglantes et des discours séditieux. Aussi voyait -on ce peuple écangélique toujours prêt à prendre les armes, et aussi propre à combattre qu'à disputer. Peut-être que les ministres nous avoueront bien que les prêtres des Juifs et ceux des idoles donnaient lieu à des satires aussi fortes que les prêtres de l'Eglise romaine , de quelques couleurs qu'ils nous les dépeignent. Quand est-ce qu'on a vu , au sortir de la prédication de saint Paul, ceux qu'il avait convertis, aller piller les maisons de ces prêtres sacrilèges , comme on a vu si souvent au sortir des prédications de Luther et des jirétendus réformateurs, leurs auditeurs aller piller tous les ecclésiastiques, sans distinction des bons ni des mauvais? Que dis-je des prêtres des idoles ! Les idoles mêmes étaient en quelque sorte épargnées jiar les chrétiens. Vit-on jamais à Ephése ou à Corintlie, où tous les coins en étaient remplis, en renverser une seule après les |)rédications de saint Paul et des aiiôtres? Au contraire, ce secrétaire de de la commune d'Ephèsc rend témoignage à ses citoyens (pie saint Paul et ses compagnons ne blasphémaient point contre leur déesse''; c'est-à-dire, (|n'ils |)arlaicnt contre les faux dieux sans exciter aucun troulde, sans altérer la tranquillité publique. Je crois pourtant que les idoles de Jupiter et de Vé-
1. Deserv. arb., f.iSl, etc.— 2. Mallh., \. 31. — 3. £,{6. xix, 113- XXIV, XXXI, 47, p. 2053, eICé — 1. Acl., xix, 37.
nus étairiit bien aussi odieuses que les images de Jésus-t.lhrist, de sa sainte Mère et de ses saints rpir nos réformés ont abattues.