LIVRE PREMIER
» donnail celui-ci, pour marque du minislère au- » quel il avait clé appelé de Dieu , cl qu'il avail
» REÇU NON DES HOMMES , Kl PAR l'hOMME , MAIS PAR » LE DON DE DjEU , ET PAR LA RÉVÉLATION DE JÉSUS-
I. Christ. » Le voilà donc appelé à même litre que saint Paul, aussi immédiatement , aussi extraordinairement. Sur ce fondement , il se qualifie à la léle et dans tout le corps de la lettre, Martin Luther, par la grâce de Dieu , ecclesiaste de Witlemberg, et déclare aux évéques, « afin qu'ils n'en » prétendent cause d'ignorance, que c'est là sa » nouvelle qualité qu'il se donne lui-môme, avec » un magnifique mépris d'eux et de Satan; qu'il » pourrait à aussi bon titre s'appeler Evangéliste » par la grâce de Dieu; et que très-certainement » Jésus-Christ le nommait ainsi , et le tenait pour » ecclesiaste. »
En vertu de cette céleste mission , il faisait tout dans l'Eglise; il prêchait , il visitait, il corrigeait, il olail des cérémonies, il en laissait d'autres, il instituait et destituait. Il osa, lui qui ne fut jamais que prêtre , je ne dis pas faire d'autres prêtres , ce qui seul serait un attentat inouï dans toute l'Eglise depuis l'origine du christianisme; mais ce qui est bien |ilus inouï, faire un évêque. On trouva à propos dans le parti d'occuper par force l'évêché de Natimbourg'. Luther fut à celte ville , où par une nouvelle consécration il ordonna évêque Nicolas Amsdorf qu'il avait déjà ordonné ministre et pasteur de Magdebourg. Il ne le fit donc pas évêque au sens qu'il appelle quelquefois de ce nom tous les pasleurs; car Amsdorf était déjà établi pasteur : il le fit évêque avec toute la prérogative attachée à ce nom sacré, et lui donna le caractère supérieur qne lui-même n'avait pas. ]\Iais^'est que tout était compris dans sa vocation extraordinaire, et qu'enfin un Evangéliste, envoyé immédiatement de Dieu comme un nouveau Paul , peut tout dans l'Eglise.
XXVIII. Raisonnement de Luther contre les Anabaptistes qui prêchaient sans mission ordinaire et sans miracles. — Ces entreprises, je le sais, sont comptées pour rien dans la nouvelle Réforme. Ces vocations et ces missions tant respectées dans tous les siècles , selon les nouveaux docteurs ne sont après tout que formalités , et il en faut revenir au fond. Mais ces formalités établies de Dieu conservent le fond. Ce sont des formalités, si l'on veut, au même sens que les sacrements en sont aussi ; formalités divines qui sont le sceau de la promesse et les instruments de la grâce. La vocation, la mission, la succession, et l'ordination légitime sont formalités dans le môme sens. Par ces saintes formalités, Dieu scelle la promesse qu'il a faite à son Eglise de la conserver éternellement : Allez , enseignez, et baptisez ; et ïoilà,je suis avec cous jusqu'à la consommation des siècles-. Avec vous enseignants et baptisants; ce n'est pas avec vous, qui êtes présents, et que j'ai immédiatement élus; c'est avec vous en personne de ceux qui vous seront éternellement substitués par mon ordre. Qui méprise ces formalités de mission légitime et ordinaire, peut avec la même raison mépriser les sacrements, et confondre tout l'ordre de l'Eglise. Et sans entrer plus avant dans cette matière, Luther, qui se disait envoyé avec un titre extraordinaire et iininédiate-
1, Sti-id. XIV. 220. — 2. Malth., xxviil. 19 el 2l).
ment émané de Dieu comme un evangéliste et comme un apôtre, n'ignorait pas que la vocation extraordinaire ne dût être confirmée par des miracles. Quand Muncer avec ses anabaptistes entreprit de s'ériger en pasteur, Luther ne voulait pas qu'on en vint au fond avec ce nouveau docteur, ni qu'on le reçût à prouver la vérité de sa doctrine par les Ecritures : mais il ordonnait qu'on lui demandât, qui lui avait donné la charge d'enseigner ? « S'il répond que » c'est Dieu, poursuivait-il', qu'il le prouve par un » miracle manifeste; car c'est par de tels signes » que Dieu se déclare , quand il veut changer quel- 9 que chose dans la forme ordinaire de la mission. » Luther avail été élevé dans de bons principes, et il ne pouvait s'empêcher d'y revenir de temps en temps. Témoin le traité qu'il fit de l'autorité des magistrats en 1534 -. Cette date est considérable, parce qu'alors quatre ans après la Confession d'Augsbourg, et quinze ans après la rupture, on ne peut pas dire que la doctrine luthérienne n'eût pas pris sa forme : et néanmoins Luther y disait encore, « qu'il aimait » mieux qu'un luthérien se retirât d'une paroisse, » que d'y prêcher malgré son pasteur ; que le ma- » gistrat ne devait soull'rir, ni les assemblées se- » crêtes, ni que personne prêchât sans vocation » légitime; que si on avait réprimé les anabaptistes, » dès qu'ils répandirent leurs dogmes sans voca- 1) tion , on aurait bien épargné des maux à l'Alle- » magne : qu'aucun homme vraiment pieux ne » devait rien entreprendre sans vocation; ce qui de- » vail être si religieusement observé, que même un » Év.iNGÉLisTE (c'esl alusi qu'il appelait ses dis-
» Ciples) NE DEVAIT PAS PRÊCHER DANS UNE PAROISSE
» d'un PAPISTE OU d'un hérétique, sans la partici- » palion de celui qui en était le pasteur. Ce qu'il » disait, poursuit-il, pour avertir les magistrats d'é- » viterces discoureurs, s'il n'apportaient de lions el » assurés témoignages de leur vocation ou de Dieu. » ou des hommes; autrement, qu'il ne fallait pas les » admettre , quand même ils voudraient prêcher » le pur Evangile, ou qu'ils seraient des anges du » ciel. » C'est-à-dire, qu'il ne sufiit pas d'avoir la saine doctrine, et qu'il faut outre cela de deux choses l'une , ou des miracles pour témoigner une vocation extraordinaire de Dieu, ou l'aulorilé des pasteurs qu'on avait trouvés en charge , pour établir la vocation ordinaire et dans les formes.
A ces mots, Luther sentit bien qu'on lui pouvait demander où il avait pris lui-même son autorité; et il répondit « qu'il était docteur et prédicateur; » qu'il ne s'était pas ingéré; et qu'il ne devait pas 9 cesser de prêcher, après qu'une fois on l'avait » forcé à le faire; qu'après tout , il ne pouvait se » dispenser d'enseigner son Eglise; et pour les » autres Eglises, qu'il ne faisait autre chose que de » leur communiquer ses écrits : ce qui n'était qu'un » simple devoir de charité. »
XXIX. De quels miracles Luther prétendait autoriser sa mission. — ilais quand il parlait si hardiment de son Eglise, la question était de savoir qui lui en avait confié le soin , et comment la vocation qu'il avait reçue avec dépendance, était tout à coup devenue indépendante de toute hiérarchie ecclésiastique. Quoi qu'il en soit, à cette fois il était
1. Sleid , lib. V, édit. IS55, 69. —2. In. Ps , lxxxii. De M,'gistr., T. m.
HISTOIRE DES VARIATIONS
d'humeur à vouloir que sa vocation iïil ordinaire : ailleurs , lorsqu'il senlail mieux l'impossibilité de se soutenir, il se disait, comme on vient de voir, imm('dialemenl envoyé de Dieu, et se réjouissait d'être dépouillé do tous les titres qu'il avait reçus dans rEt,^lise romaine, pour jouir dorénavant d'une vocation si haute. Au reste , les miracles ne lui manquaient pas : il voulait qu'on crût que le grand succès de SCS prédications tenait du miracle : et lorsqu'il abandonna la vie monastique, il écrivit à son père, ([ni paraissait un peu ému de son changement, que Dieu l'avait tiré de son état par des miracles visibles. « Satan, dit-il', semble avoir » prévu dés mon enfance tout ce qu'il aurait un » jour à souffrir de moi. Est-il possible que je sois » le seul de tous les mortels qu'il atla(]ue mainte- » nant? Vous avez voulu , poursuit-il, me tirer au- » trefois du monastère. Dieu m'en a bien tiré sans » vous. Je vous envoie un livre où vous verrez par » combien de miracles et d'effets extraordinaires de » sa puissance il m'a absous des vœux monasti- » ques. » Ces vertus et ces prodiges, c'étaient et la hardiesse et le succès inespéré de son entreprise : car c'est ce qu'il donnait pour miracle, et ses disciples en étaient persuadés.
XXX. Suite des miracles vantés par Luther. — Ils prenaient môme pour quelque chose de miraculeux, qu'un petit moine eut osé attaquer le Pape , et qu'il parût intrépide au milieu de tant d'ennemis. Les peuples le regardaient comme un héros et comme un homme divin, quand ils lui entendaient dire, qu'on ne pensât pas l'épouvanter; que, s'il s'était caché un peu de temps, « le diable savait » bien (le beau témoin) que ce n'était point par » crainte; que, lorsqu'il avait paru à Worms devant » l'empereur, rien n'avait été capable de l'effrayer; » et que, quand il eût été assuré d'y trouver autant » de diables prêts à le tirer qu'il y avait de tuiles » dans les maisons, il les aurait affrontés avec la » mémo confiance-. » C'étaient ses expressions ordinaires. Il avait toujours à la bouche le diable et le Pape, connue des ennemis qu'il allait abattre; et ses disciiiles trouvaient dans ces paroles brutales une ardeur divine, un instinct céleste, et l'enthousiasme d'un cœur enllammé de la gloire de l'Evançjile''^.
Lors(iue quelques-uns de son parti entreprirent, comme nous verrons bientôt, de renverser les images dans Wiltembcrg durant son absence, et sans le consulter : « Je ne fais pas, disait-il" comme ces nou- » veaux prophètes, qui s'imaginent faire un ou- » vrage merveilleux et digne du Saint-Esprit, en » abattant des statues et des peintures. Pour moi, » je n'ai pas encore mis la main à la moindre » petite pierre pour la renverser; je n'ai fait mettre )- le feu ,\ aucun monastère : mais pres(pie tous les » monastères sont ravagés par ma plume et par » ma bouche; et on publie que sans violence j'ai )) moi seul fait plus de mal au Pape, que n'aurait » pu faire aucun roi avec toutes les forces de son » royaume. » Voilà les miracles de Luther. Ses disciples admiraient la force de ce ravageur de monastères, sans songer que cette force formidable
1. De vot. monast. ad Joannem Luth, parent, suum, T. u, f. 2(iy. — 2. Ep. ail Ffid. Sax. Ducem: apud Chytr., lib. n,p. 247. — 3. Chylr., ibid. — 4. Frider. Duci Etcct., etc., T. vu, p. 507, 509.
pouvait être celle de l'ange que saint .Jean apiielle exterminateur^.
XXXI. Luther fait le prophète; il promet de détruire le Pape en un moment , sans souffrir qu'on prenne les armes. ■ — Luther le prenait d'un Ion de prophète contre ceux qui s'oi)posaient à sa doctrine. Après les avoir avertis de s'y soumettre , <à la lin il les menaçait de prier contre eux. « Aies prières, di- » sait-il-, ne seront pas un foudre de Salomée, ni » un vain murmure dans l'air; on n'arrête pas » ainsi la voix de Luther , et je souhaite que V. A. » ne l'éprouve pas à son dam. » C'est ainsi qu'il écrivait à un prince de la maison de Saxe. « Ma » prière, poursuivait-il, est un rempart invincible, » plus puissant que le diable même : sans elle, il » y a longtemps (|u'on ne [larlerait plus de Luther; » et on ne s'étonnera pas d'un si grand miracle I » Lorsqu'il menaçait quelqu'un des jugements de Dieu , il ne voulait pas qu'on crût qu'il le fit comme un homme qui en avait seulement des vues générales. Vous eussiez dit qu'il lisait dans les décrets éternels. On le voyait parler si certainement de la ruine prochaine de la papauté, que les siens n'en doutaient plus. Sur sa parole on tenait pour assuré dans le parti , qu'il y avait deux Antechrists, clairement marqués dans les Ecritures , le Pape et le Turc. Le 'Turc allait tomber, et les efforts qu'il faisait alors dans la Hongrie étaient le dernier acte de la tragédie. Pour la papauté , c'en était fait , et à peine lui donnait-il deux ans à vivre; mais surtout qu'on se gardât bien d'employer les armes dans ce grand ouvrage. C'est ainsi qu'il parla tant qu'il fut faible; et il défendait dans la cause de son évangile tout autre glaive que celui de la parole. Le règne papal devait tomber tout à coup par le souffle de Jésus-Christ, c'était à dire, par la prédication de Luther. Daniel y était exprès : Saint Paul ne permettait pas d'en douter, et Luther leur interprète l'assurait ainsi. On en revient encore à ces prophéties, le mauvais succès de celles de Luther n'empêche pas les ministres d'en hasarder de semblables : on connaît le génie des peuples, et il les faut toujours fasciner par les mômes voies. Ces prophéties de Luther se voient encore dans ses écrits-'', en témoignage éternel contre ceux qui les ont crues si légèrement. Sleidan , son historien, les rapporte d'un air sérieux'' : il emploie toute l'élégance de son style, et toute la pureté de son langage poli à nous représenter une peinture dont Luther avait rempli toute l'Allemagne, la plus sale, la plus basse, et la [lUis honteuse qui fût jamais : cependant, si nous en croyons Sleidan , c'était une image prophétique ; au reste, « on voyait déjà l'accomplissement » de beaucoup de prophéties de Luther, et les autres » étaient encore entre les mains de Dieu. "
Ce ne fut donc pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète. Les doctes du parti le donnaient pour tel. Philippe Mélanchlon, qui se rangea sous sa discipline dés le commencement de ces disputes, et qui fut le plus capable aussi bien que le plus zélé de ses disciples , se laissa d'abord tellement persuader qu'il y avait en cet honmie quelque chose d'extraordinaire et de prophétique,
1. Apoc, IX. 11. — 2. Epixt. ad Geanj. Duc. Stx.x. T. ii, f. 'lai.
— 3. Ass., nrl. Damnât. T. il, f. 3. adprop. 33. Ad lib. .\mb. Calhar. ib. f. 101. Cont. Henr. Rerj. Anij. ib. 331, 332 et seq.
— 4. Sleid., l. IV. 70. xiv, 225. xvi, 261, etc.