‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 185 sur 545 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

» prince ni empereur n'en a fait aulanl. Si j'avais )) voulu, poursLiit-il', faire les choses avec tumulte, » toute l'Allemagne nagerait dans le sang; et lors- » que j'étais à Worms, j'aurais pu mettre les af- » faires en tel état que l'empereur n'y eut pas été » en sûreté. » C'est ce que nous n'avions pas vu dans les histoires. Mais le peuple une fois prévenu croyait tout, et Luther se sentait tellement le maître, qu'il osa bien leur dire en pleine chaire ; « Au » reste, si vous prétendez continuer à faire les » choses par ces communes délibérations , je me » dédirai sans hésiter, de tout ce que j'ai écrit ou » enseigné : j'en ferai ma rétractation, et je vous » laisserai là. Tenez-le-vous pour dit une bonne » fois; et après tout, quel mal vous fera la messe « papale? » On croit songer, quand on lit ces choses dans les écrits de Luther imprimés à Witlemberg : on revient au commencement du volume , pour voir si on a jjien lu, et on se dit a. soi-même ; Quel est ce nouvel Evangile? Un tel homme a-t-il pu passer pour réformateur? N'en reviendra-t-on jamais? Estil donc si dilTicile à l'homme de confesser son erreur?

X. Luther décide des plus grandes choses par dépit : l'élévation : les deux espèces. — Carlostad de son coté ne se tint pas en repos , et poussé avec tant d'ardeur, il se mit à combattre la doctrine de la présence réelle, autant pour attaquer Luther que par aucun autre motif. Luther aussi, quoiqu'il eût pensé à ôter l'élévation de l'hostie, la retint e?i dépit de Carlostad, comme il le déclare lui-même-, et de peur, poursuit-il, qu'il ne semblât que le diable nous eût appris quelque chose.

Il ne parla pas plus modérément de la communion sous les deux espèces, que le même Carlostad avait rétablie de son autorité privée. Lutlier la tenait alors pour assez indilTérente. Dans la lettre qu'il écrivit sur la réforniation de Carlostad, il lui reproche « d'avoir mis le christianisme dans ces » choses de néant, à communier sous les deux es- » pèces, à prendre le sacrement dans la main, à » Oter la confession, et à brûler les images'. » Encore en 152.3 il dit dans la formule de la messe : « Si un concile ordonnait ou permettait les deux » espèces, en dépit du concile nous n'en prendrions » qu'une, ou ne prendrions ni l'une ni l'autre, et » maudirions ceux qui prendraient les deux en vertu » de cette ordonnance''. » 'Voilà ce qu'on appelait la liberté chrétienne dans la nouvelle Réforme : telle était la modestie et l'humilité de ces nouveaux chrétiens.

XI. De quelle sorte la guerre fut déclarée entre Luther et Carlostad. — Carlostad , chassé de Wittemberg, fut contraint de se retirera Orlemondc, ville de Thuringe, dépendance de l'électeur de Saxe. En ces temps, toute l'Allemagne était en feu. Les paysans, révoUés contre leurs seigneurs , avaient pris les armes, et imploraient le secours de Luther. Outre qu'ils en suivaient la doctrine, on prétendait que son livre de la Liberté chrétienne n'avait pas peu contribué à leur inspirer la rébellion, par la manière liardie dont il y parlait contre les législateurs et contre les lois^. Car encore qu'il se sauvât, en disant qu'il n'entendait point parler des niagis-

1. Sermo docens ahusus, non manil>us, sed v\rbo exleryn., etc., 275. — 2, Luth. par. Confess. Hospin., part. 2, f. ISS.— 3. Epist. ad Gasp. Gustol. — 4. Form. Miss. T. ii , f. 381 , 386. — 5. De Ubert. Christ. T. ii, f. 10, 11.

Irais ni des lois civiles, il était vrai cependant qu'il mêlait les princes et les potentats avec le Pape et les évoques ; et prononçait généralement comme il faisait, que le chrétien n'était sujet à aucun homme; c'était, en attendant l'interprélalion, nourrir l'esprit d'indépendance dans les peuples, et donner des vues dangereuses à leurs conducteurs. Joint que mépriser les puissances soutenues par la majesté de la religion, élait encore un moyen d'alTaiblir les autres. Les anabaptistes, autre rejeton de la doctrine de Luther, puisqu'ils ne s'étaient formés qu'en poussant à bout ses maximes , se mêlaient à ce tumulte des paysans, et commençaient à tourner leurs inspirations sacrilèges à une révolte manifeste. Carlostad donna dans ces nouveautés : du moins Lutlier l'en accuse; et il est vrai qu'il était dans une grande liaison avec les anabaptistes', grondant sans cesse avec eux autant contre l'électeur que contre Luther, qu'il appelait un llatteur du Pape, à cause principalement de quelque reste qu'il conservait de la messe et de la présence réelle : car c'était à qui blâmerait le plus l'Eglise romaine, et à qui s'éloignerait le plus de ses dogmes. Ces disputes avait excité de grands mouvements à Orlemonde. Luther y fut envoyé par le prince pour apaiser le peuple ému. Dans le chemin il prêcha à .Jene, en présence de Carlostad, el ne manqua pas de le traiter de séditieux. C'est par là que commence la rupture. J'en veux ici raconter la mémorable histoire, comme elle se trouve parmi les œuvres de Luther, comme elle est avouée par les luthériens, et comme les historiens protestants l'ont rapportée''^. Au sortir du sermon de Luther, Carlostad le vint trouvera l'Ourse noire où il logeait, lieu remarquable dans celte histoire, pour avoir donné le commencement à la guerre sacraraentaire parmi les nouveaux réformés. Là, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostad déclare à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther avec un air dédaigneux le défia d'écrire contre lui, et lui promit un llorin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche. Carloslad le met dans la sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostad et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carloslad fit raison, el avala le verre plein; ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays le 22 d'août en 1524. L'adieu des combattanls fut mémorable. Puissé-je te voir sur la roue, dit Carlostad à Luther I Puisses-tu te rompre le rou avant que de sortir de la ville^ ! L'entrée n'avait pas été moins agréable. Par les soins de Carlostad, Luther entrant dans Urlemonde, fut reçu à grands coups de pierre, et presque accablé de boue. Voilà le nouvel Evangile; voilà les actes des nouveaux apôtres.

XII. Les guerres des anabaptistes , et celle des paysans récoltés : la part qu'eut Luther dans ces révoltes. — Des combats plus sanglants, mais peutêtre pas plus dangereux, suivirent un peu après. Les paysans soulevés s'étaient assemblés au nombre de quarante mille. Les anabaptistes prirent les

1. Sleid., lib. V. 17. —2. Luth.. T. il. .Ten. 417. Cvlix. .Tudic. n. 49. Hospin., 2. par. ad an. lôH. f. 32. — 3. Epist. Luth ad Argent. T. vu, f. 302.

1IIST()IUE DES VAIiTATIONS.

ariiios avec iinefiiroiir inuuïe. LiiUun- iiilerpellé par les paysans de prononcer sur les prétcnlions (|u'ils avaient contre leurs seigneurs, lit un étrange persoiuiagc'. D'un côté il écrivit aux paysans que Dieu défendait la sédition. D'aiilre ci'ilé il écrivit aux seigneurs ([u'ils exerçaient une tyrannie que les peuples ne pouvaient , ni ne coulaient, ni ne decaient plus souffrir^. Il rendait par ce dernier mot à la sédition les armes qu'il sendjlait lui avoir otées. Une troisième lettre, qu'il écrivit en commun à l'un et l'autre parti, leur donnait le tort à tous deux, et leur dénonçait de terribles jugements de Dieu, s'ils ne convenaient à l'amiable. On blAmait ici sa mollesse : peu après on eut raison de lui reprocher une durcie insupporlable. Il publia une quatrième lettre où il excitait les princes puissamment armés, à e.vUr miner sans miséricorde ces misérables, qui n'avaient pas prolilé de ses avis, et à ne pardonner qu'à ceux qui se rendraient colontairemenl : cuinme si une populace séduite et vaincue n'était pas un digne objet do pilié, et qu'il la fallût traiter avec la môme rigueur que les chefs qui l'avaient trompée. Mais Luther le voulait ainsi : et quand il vit ([ue l'on condamnait un sentiment si cruel, incapable de reconnaître qu'il eût tort en rien, il lit encore un livre exprès pour prouver qu'en eiVet il ne fallait user d'aucune miséricorde envers les rebelles, et qu'il ne fallait pas môme pardonner à ceux que la multitude aurait entraînés par force dans quelque action séditieuse^. On vil ensuite ces fameux combats qui coûtèrent tant de sang à l'Allemagne : tel en était l'état quand la dispute sacramcnlaire y alluma un nouveau feu.

XIII. Le mariage de Lxither qui avait été précédé par celui de Carlostad. — Garloslad , qui l'avait émue, avait déjà introduit une nouveauté étrangement scandaleuse; car il fut le premier prèlre de quelque réputation qui se maria; et cet exemi)le fil des efïels surprenants dans l'ordre sacerdotal et dans les cloîtres. Carlostad n'était pas encore brouillé avec Luther. On se moqua dans le parti même du mariage de ce vieux prêtre. Mais Luther, qui avait envie d'en faire autant, ne disait mot. Il était devenu amoureux d'une religieuse de qualité cl d'une beauté rare, qu'il avait tirée de son couvent. C'était une des maximes de la nouvelle Réforme, que les vœux étaient une pratique judaïque, el qu'il n'y en avait point qui obligeât moins que celui de chasteté. L'électeur Frédéric laissait dire ces choses à Luther; mais il n'eût pu digérer qu'il en fût venu à l'elVel. Il n'avait que du mépris pour les prêtres et les religieux qui se mariaient au |)réjudice des canons, et d'une discipline révérée dans tous les siècles. Ainsi, pour ne se point i)crdro dans son esjirit, il fallut patienter durant la vie de ce jjrince, tiui ne fut pas plus lot mort que Luther épousa sa religieuse. Ce mariage se fit en \î>\!ï}, c'esl-à-dirc dans le fort des guerres civiles d'Allemagne, et lorsque les disputes sacramcntaires s'échaulVaient avec le plus de violence. Luther avait alors quarante-cinq ans; et cet homme, qui, ;\ la faveur de la discijjline religieuse, avait liasse toute sa jeunesse sans reproche dans la continence, en un âge si avancé, et pendant qu'on le donnait à tout l'univers comme le restaurateur de l'Evangile,

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