LIVRE III
» lui-même dans ses serviteurs, ne méritent la vie » éternelle ; non point à la vérité par leur propre » dignité , mais par l'acceptation et la promesse de » Dieu, et le pacte l'ait avec lui : car c'est à de telles » œuvres que l'Ecriture promet !a récompense de » la vie éternelle, qui pour cela n'en est pas moins n une grâce à un autre égard, parce que ces bonnes » œuvres, auxquelles on donne une si grande ré- » compense, sont elles-mêmes des dons de Dieu. » Voilà ce qu'écrit Bucer en 1539 dans la dispute de Lipsic, alin qu'on ne pense que ce soit des choses écrites au commencement de la Réforme, et avant qu'elle eût eu le loisir de se reconnaître. Selon ce même principe, le même Bucer décide, en un autre endroit', qu'il ne faut pas nier « qu'on puisse être «justifié par les œuvres, comme l'enseigne saint » Jacques , puisque Dieu rendra à chacun selon ses » œuvres. Et, poursuit-il, la question n'est pas des » MÉRITES : nous ne les rejetons en aucune sorte, » et même nous reconnaissons qu'on mérite la vie » éternelle, selon cette parole de Notre Seigneur : » Celui qui abandonnera tout pour l'amour de moi » aura le centuple dans ce siècle, et la vie éternelle » en l'autre. »
XLIII. Bucer entreprend la défense des prières de l'Eglise , et fait coir en quel sens les mérites des saints nous sont utiles. — On ne peut reconnaître plus clairement les mérites que chacun peut acquérir pour soi-même, et même par rapport à la vie éternelle. Mais Bucer passe encore plus loin : et comme on accusait l'Eglise d'attribuer des mérites aux saints non-seulement pour eux-mêmes, mais encore pour les autres, il la justifiait par ces paroles : « Pour ce qui regarde ces prières publiques «de l'Eglise qu'on appelle collectes, où l'on fait » mention des prières et des mérites des saints : » puisque dans ces mêmes prières tout ce qu'on de- » mande en cette sorte est demandé à Dieu , et non » pas aux saints , et encore qu'il est demandé par » Jésus-Christ; dès-là tous ceux qui font cette )i prière reconnaissent que tous les mérites des » saints sont des dons de Dieu gratuitement accor- » dés-. » Et un peu après ; « Car d'ailleurs nous » confessons et nous prêchons avec joie que Dieu " récompense les bonnes œuvres de ses serviteurs, » non-seulement en eu.K-mèmes, mais encore en " ceux pour qui ils prient; puisqu'il a promis qu'il » ferait du bien à ceux qui l'aiment. Jusqu'à mille ■> générations. » Bucer disputait ainsi pour l'Eglise catholique en 1546, dans la Conférence de Ratisbonne : aussi ces prières avaient-elles été faites par les plus grands hommes de l'Eglise, et dans les siècles les plus éclairés; et saint Augustin môme, tout ennemi qu'il était du mérite présomptueux, ne laissait pas de reconnaître que le mérite des saints nous était utile, en disant qu'une des raisons de célébrer dans l'Eglise la mémoire des martyrs, était pour être associés à. leurs mérites, et aidés par leurs prières^.
Ainsi, quoi qu'on puisse dire, la doctrine de la justice chrétienne, de ses œuvres et de son mérite, était avouée dans les deux partis de la nouvelle Réforme; et ce qui a fait depuis tant de diflicullé n'en faisait aucune alors, ou n'en faisait en tout cas,
1. Resp. od Abrinc. — 2, Disp. Rotisb. — 3. Lib. xx. coîUra Faust. Manich., cap. xxi, tom. vin, col. 317.
qu'à cause que dans la Réforme, on se laissait souvent entraîner à l'esprit de contradiction.
XLIV. Etrange doctrine de la Confession d'Augsbourg sur l'amour de Dieu. — Je ne puis omettre ici une bizarre doctrine de la Confession d'Augsbourg sur la justification. C'est non-seulement que l'amour de Dieu n'y était pas nécessaire , mais que nécessairement il la supposait accomplie. Luther nous l'a déjà dit : mais Mèlanchton l'explique amplement dans l'Apologie. « Il est impossible d'ai- » mer Dieu, dit-il', si auparavant on n'a, par la foi, » la rémission des péchés; car un cœur qui sent » vraiment un Dieu irrité ne le peut aimer; il faut » le voir apaisé : tant qu'il menace, tant qu'il » condamne , la nature humaine ne peut s'élever » jusc|u'à l'aimer dans sa colère. Il est aisé aux » contemplateurs oisifs d'imaginer ces songes de » l'amour de Dieu, qu'un homme coupable de pé- » ché mortel le puisse aimer par-dessus toutes I) choses; parce qu'ils ne sentent pas ce que c'est » que la colère ou le jugement de Dieu : mais une » conscience agitée sent la vanité de ces spécula- » lions philosophiques. » De là donc il conclut partout: « Qu'il est impossible d'aimer Dieu, si » l'on n'est auparavant assuré de la rémission ob- » tenue*. »
C'est donc une des finesses de la justification de Luther, que nous sommes justifiés avant que d'avoir la moindre étincelle de l'amour de Dieu : car tout le but de l'Apologie est d'établir non-seulement qu'on est justifié avant que d'aimer, mais encore qu'il est impossible d'aimer si l'on n'est auparavant justifié^ : en sorte que la grâce ofierte avec tant de bonté ne peut rien du tout sur notre cœur; il faut l'avoir reçue pour être capable d'aimer Dieu. Ce n'est pas ainsi que parle l'Eglise dans le concile de Trente : « L'homme excité et aidé par la grâce , dit » ce concile'', croit tout ce que Dieu a révélé, et » tout ce qu'il a promis; et croit ceci avant toutes » choses, que l'impie est justifié par la grâce, par » la rédemption qui est en Jésus-Christ. Alors se » sentant pécheur, de la justice dont il est alarmé , » il se tourne vers la divine Miséricorde qui relève 1) son espérance, dans la confunce qu'il a que Dieu )' LUI SER.\ propice PAR Jésus-Christ, et il commence » à l'aimer comme l'auteur de toute justice; » c'està-dire , comme celui qui justifie gratuitement l'impie. Cet amour si heureusement commencé le porte à détester ses crimes; il reçoit le sacrement, il est justifié. La charité est répandue dans son cœur gratuitement par le Saint-Esprit; et ayant commencé à aimer Dieu, lorsqu'il lui oflVait la grâce , il l'aime encore plus quand il l'a reçue.
XLV. Autre erreur de la justification luthérienne. — Mais voici une nouvelle finesse de la justification luthérienne. Saint Augustin établit , après saint Paul, qu'une des différences de la justice chrétienne d'avec la justice de la loi , c'est que la justice de la loi est fondée sur l'esprit de crainte et de terreur; au lieu que la justice chrétienne est inspirée par un esprit de dilection et d'amour. Mais l'Apologie l'explique autrement; et la justice où l'amour de Dieu est jugé nécessaire, où il entre,
1. .irt. V. XX. cap. De bon. oper. Synt. Gcn., 2. part.sup. , Uv. I, (1. xviii; ApoL, cap. de Justif., p. 66. — 2. Idem, p. 81, etc. — 3. Apol., p. 6S, SI, Si, S3, \2l, etc. —i.Sess. \i,cap. 6.
HISTOIRE DES VARIATIONS
dont il f;iil la purclé et la vérité, y est partout représentée coiimie la justice des 03uvres, la justice de la raison, la justice par les propres mérites; en un mol, comme Injustice de la loi et la justice pharisaïque'. Voici de nouvelles idées que le christianisme ne connaissait pas encore : une justice que le Saint-Esprit répand dans les cœurs en y répandant la charité, est une justice pharisaïque , qui ne purifie que le dehors; une justice répandue gratuitement dans les cœurs à cause de Jésus-Christ , est une justice de la raison , une justice de la loi , une justice par les œuvres; et cntin on nous accuse d'établir une justice par ses propres forces , lorsqu'il parait clairement, parle concile de Trente, que nous établissons une justice dont la foi est le fond , dont la gr;\ce est le principe , dont le Saint-Esprit est l'auteur depuis son premier commencement jusqu'à la dernière perfection où l'on peut arriver dans cette vie.
Je crois qu'on voit maintenant combien il a été nécessaire de bien faire entendre la justification luthérienne par la Confession d'Augsbourg et par l'Apologie , puisque cette exposition a fait paraître, que dans un article que les luthériens regardent comme le chef-d'œuvre de leur Réforme, ils n'ont après tout fait autre chose que de nous calomnier dans quelques points , nous justifler en d'autres; et dans ceux où il peut rester quelque dispute, nous laisser visiblement la meilleure part.
XLVI. Les luthériens reconnaissent le sacrement de Pmitence et l'absolution sacr amentale. — Outre cet article principal , il y en a d'autres très-importants dans la Confession d'Augsbourg ou dans l'Apologie, comme <> qu'il faut retenir dans la confes- » sion l'absolution particulière; que c'est l'erreur » des novatiens , et une erreur condamnée, de la » rejeter; que cette absolution est un sacrement vé- » rilable et proprement dit; et que la puissance des » clefs remet les péchés , non-seulement devant » l'Eglise, mais encore devant Dieu-. » Quant au reproche qu'on nous fait ici de dire que ce sacrement conférait la grâce sans aucun bon mouvement de celui qui le reçoit , je crois qu'on est las d'entendre une calomnie si souvent réfutée.
XLVII. La confession , avec la nécessité du dénombrement des péchés. — Quant à ce qu'on enseigne au môme lieu , qu'en retenant la confession « il » n'y fallait pas exiger le dénombrement des péchés, » à cause qu'il est impossible , conformément à » cette parole : Qui est-ce qui connaît ses péchés' ? » c'était à la vérité une bonne excuse à l'égard des péchés que l'on ne connaît pas, mais non pas une raison suffisante de ne point soumettre aux clefs de l'Eglise ceux que l'on connaît. Aussi faut-il avouer de bonne foi que les luthériens non plus que Luther n'ont pas en cela d'autres sentiments que les nôtres , puisque nous trouvons ces mots dans le petit Catéchisme de Luther reçu unanimement dans tout le parti : « Devant Dieu nous devons nous te- >' nir coupables de nos péchés cachés : mais à » l'égard du ministre , il faut seulement confes- » ser ceux i[ui nous sont connus , et que nous » sentons dans notre cœur''. » Et pour mieux voir
1. Ap., p. 86. 103, elc. — 2. Art. xi, xii, xxii , edil. Gen., p. 21 ; Apol. de Po-nil., p. 167, 200, 201 ,• lhid.,p. 164 , 167, Il/id., p. 165. — 3. Conf. Aug., art. xi, cup. de Conf. — -i. Cut. min. Concord., p. 378.
la conformité des luthériens avec nous dans l'administration de ce sacrement , il ne sera pas hors de projios de considérer l'absolution , qu'au rapport du même Luther dans le même endroit, le confesseur donne au pénitent après sa confession , en ces termes : « Ne croyez-vous pas que ma rémission est » celle de Dieu ? Oui, répond le pénitent. Et moi , » reprend le confesseur, par l'ordre de Notre Sei- » gneur Jésus-Christ, je vous remets vos péchés » au nom du Père , et du Fils , et du Saint-Esprit ' . »
XLVIII. Les sept sacrements. — Pour le nombre des sacrements , l'Apologie nous enseigne cpie le Baptême, la Cène, et l'Absolution sont trois véritables sacrements'^. En voici un quatrième, puis- » qu' « il ne faut point faire de difficulté de mettre » l'Ordre en ce rang, en le prenant pour le ministère » de la parole , parce qu'il est commandé de Dieu , « et qu'il a de grandes promesses. » La Confirmation et l'Extrème-Onction sont marquées comme des cérémonies reçues des Pères, mais qui n'ont pas une expresse promesse de la grâce. Je ne sais donc ce que veulent dire ces paroles de l'Epitre de saint Jacques , en parlant de l'onction des malades : S'il est en péché, il lui sera remis ^; mais c'est peutêtre que Lutlier n'estimait pas cette Epilre, quoique l'Eglise ne l'ait jamais révoquée en doute. Ce hardi réformateur retranchait du canon des Ecritures tout ce qui ne s'accommodait pas avec ses pensées; et c'est à l'occasion de cette onction, qu'il écrit dans la Captivité de Babylone , sans aucun témoignage de l'antiquité, que cette Epitre ne paraît pas de saint Jacques, ni digne de l'esprit apostolique''.
Pour le Mariage , ceux de la Confession d'Augsbourg y reconnaissaient une institution divine , et des promesses, mais temporelles^; comme si c'était une chose temporelle que d'élever dans l'Eglise les enfants de Dieu , et se sauver en les engendrant de cette sorte*; ou que ce ne fût pas un des fruits du mariage chrétien , de faire que les enfants qui en sortent fussent nommés saints, comme étant destinés à la sainteté'.
Mais au fond l'Apologie ne parait pas s'opposer beaucoup à notre doctrine sur le nombre des sacrements, « pourvu, dit-elle*, qu'on rejette ce senti- » ment qui domine dans tout le règne pontifical, » que les sacrements opèrent la grâce sans aucun » bon mouvement de celui qui les reçoit. » Car on ne se lasse point de nous faire cet injuste reproche. C'est là qu'on met le nœud de la question, c'est-àdire qu'il n'y resterait presque plus de difficulté sans les fausses idées de nos adversaires.
XLIX. Les vœux monastiques et celui de la continence. — Luther s'était expliqué contre les vœux monastiques d'une manière terrible, jusqu'à dire de celui de la continence (fermez vos oreilles, âmes chastes) qu'il était aussi peu possible de l'accom- |)lirque de se dépouiller de son sexe". La pudeur serait offensée si je répétais les paroles dont il se sert en plusieurs endroits sur ce sujet : et à voir comment il s'explique de l'impossibilité do la continence, je ne sais pour moi ce que deviendra cette vie qu'il dit avoir menée sans reproche durant tout
1 . C\il. min. Concord.. p. 380. — 2. Apol., cnp. De nmn. Sac. ad art. xm,p. 200 et seq . — 3. Juc.,\. 18. —4. De Cupliv. nahyl., T. II. 86. — 5. Arol., ihid., 202. — 6. /. Tim., ll. 15. — 7. /.' Cor., VII. 14. — 8. Idem, p. 203. — 9. Ep. ad Volf., T. vu , /■. 505, etc.