LIVRE III
authentique de tout le parti. En effet, Luther déBnit ainsi la foi justifiante : « La vraie foi est l'œuvre » de Dieu en nous , par laquelle nous sommes re- » nouvelés, et nous renaissons de Dieu et du Sainl- » Esprit. Et cette foi est la véritable justice, que » saint Paul appelle la justice de Dieu et que Dieu » approuve'. » C'est donc par elle que nous sommes jusliliés et régénérés tout ensemble ; et puisque le Saint-Esprit, c'est-à-dire Dieu même agissant en nous, intervient dans cet ouvrage, ce n'est pas une imputation hors de nous, comme le veulent à présent les protestants, mais un ouvrage en nous.
Et pour ce qui est de l'Apologie, Jlélanchton y répète à toutes les pages-, que la foi nous justifie et nous régénère , et nous apporte le Saint-Eprit. Et un peu après: Qu'elle régénère les cœurs, et quelle enfante la cie nouvelle. Et encore plus clairement ; Etre juslifîé, c'est d'injuste être fait juste; et être régénéré , c'est aussi être déclaré et réputé juste : ce qui montre que ces deux choses concourent ensemble. On ne voit aucun vestige du contraire dans la Confession d'Augsbourg; et il n'y a personne qui ne voie combien ces idées, qu'avaient alors les luthériens , reviennent aux nôtres.
XXXVI. Les œuvres satisfactoires reconnues dans l'Apologie, et les moitiés comptés parmi les saints.
— Il semble qu'ils s'en éloignent davantage sur les œuvres satisfactoires et sur les austérités de la vie religieuse; car ils les rejettent souvent comme contraires à la doctrine de la justification gratuite. Mais au fond, ils ne les condamnent pas si sévèrement qu'on le pourrait croire d'abord : car non-seulement saint Antoine et les moines des premiers siècles, gens d'une si terrible austérité, mais encore dans les derniers temps, saint Bernard, saint Dominique et saint François sont comptés dans l'Apologie parmi les saints Pères. Leur genre de vie, loin d'être blâmé, est jugé digne des saints , » à cause, » dit-on ^, qu'il ne les a pas empêchés de se croire » justifiés par la foi, pour l'amour de Jésus-Christ. » Sentiment bien éloigné des emportemenls qu'on voit aujourd'hui dans la nouvelle Réforme , où on ne rougit pas de voir condamner saint Bernard, et de traiter saint François d'insensé.
II est vrai que l'Apologie, après avoir mis ces grands hommes au nombre des saints Pères, condamne les moines qui les ont suivis; parce qu'on « prétend qu'ils ont cru mériter la rémission des » péchés, la grâce et la justice par ces œuvres, et » non pas la recevoir gratuitement ''. » Mais la calomnie est visible, puisque les religieux d'aujourd'hui croient encore, comme les anciens, avec l'Eglise catholique et le concile de Trente, que la rémission des péchés est purement gratuite, et donnée par les mérites de Jésus-Christ seul.
Et afin qu'on ne pense pas que le mérite que nous attribuons à ces œuvres de pénitence fut alors improuvé par les défenseurs de la confession d'Augsbourg, ils enseignent en général des œuvres et des afllictions, « qu'elles méritent non pas la justification, mais d'autres récompenses^ » : et en particulier de l'aumône, lorsqu'on la fait en état de
1. Prœ/: in Epist. ad Rom., T. v, f. 97, 9S. — 3. Cap. de Justif.Conc.,p. 6S, 71, 72, 73,74, 82; Cap. de clilecl. S3. etc.
— 3. Apol. resp. a.l Arg., p. 99. de vot. monast., 2S1. — 4. Apol. resp. ad Arg., p. 99 , de vot. moiiasl,, p. :^1. — 5. Ibid., 1>. 136.
grâce, » qu'elle mérite plusieurs bienfaits de Dieu; » qu'elle adoucit les pei.nes; qu'elle mérite que » nous soyons assistés contre les périls du péché et » de la mort. » Qui empêche qu'on n'en dise autant du jeûne et des autres morlitîcations'? Et tout cela bien entendu n'est au fond que ce qu'enseignent tous les catholiques.
XXXVII. La nécessité du Baptême et l'amissibilité de la Justice enseignée dans la Confession d'.iugsbourg. — Les calvinisles se sont éloignés des véritables idées de la justification, en disant, comme nouï verrons, que le Baptême n'est pas nécessaire aux petits enfants; que la Justice une fois reçue ne se perd pas; et ce qui en est une suite, qu'elle se conserve même dans le crime. Mais comme les luthériens virent commencer ces erreurs dans les sectes des anabaptistes, ils les proscrivirent par ces trois articles de la Confession d'Augsbourg :
« Que le Baptême est nécessaire à salut, et » qu'ils condamnent les anabaptistes , qui assurent » que les enfants peuvent être sauvés sans le a Baptême , et hors de l'Eghse de Jésus-Christ '.
» Qu'ils condamnent les mêmes anabaptistes , .) qui nient qu'on puisse perdre le Saint-Esprit , » quand on a été une l'ois justifié-.
» Que ceux qui tombent en péché mortel ne sont » pas^justes : Qu'il faut résister aux mauvaises in- » clinations : Que ceux qui leur obéissent , contre » le commandement de Dieu , et agissent contre B leur conscience, sont injustes, et n'ont ni le » Saint-Esprit , ni la foi, ni la confiance en la divine » Miséricorde'. »
XXXVIII. Les inconcénie^its de la certitude et de la foi spéciale ne so7it pas levés dans la Confession d'Augsbourg. — On sera étonné de voir tant d'articles de conséquence décidés selon nos idées dans la Confession d'Augsbourg ; et enfin quand je considère ce qu'elle a trouvé de particulier, je ne vois que cette foi spéciale dont nous avons parlé au commencement de cet ouvrage , et la certitude infaillible de la rémission des péchés qu'on lui veut faire produire dans les consciences. Il faut avouer aussi que c'est là ce qu'on nous donne pour le dogme capital de Luther, le chef-d'œuvre de sa réforme et le plus grand fondement de la piété et de la consolation des âmes fidèles. Mais cependant on n'a point trouvé de remède à ce terrible inconvénient que nous avons remarqué d'abord^; d'être assuré de la rémission de ses péchés , sans le pouvoir jamais être de la sincérité de sa repentance. Car enfin, quoi qu'il soit de l'imputation, il est bien certain que Jésus-Christ n'impute sa justice qu'à ceux qui sont pénitents et sincèrement pénitents , c'est-à-dire sincèrement contrits , afQigés de leurs péchés, sincèrement convertis. Que cette sincère pénitence ait en elle-même de la dignité, de la perfection, du mérite, quel qu'il soit , ou qu'elle n'en ait pas, je m'en suis assez expliqué , et c'est de quoi je n'ai que faire en cette occasion. Qu'elle soit ou condition, ou disposition et préparation, ou enfin tout ce qu'on voudra, cela n'importe; puisqu'enfln , quoi qu'il en soit; il faut l'avoir, ou il n'y a point de pardon. Or si je l'ai , ou si je ne l'ai pas, c'est de quoi je ne puis jamais être assuré, selon les prin-
1. Art. IX, p. 12. —2. Art. xi, p. 13. — 3. Art. vi , p. 12 cap. De bon. oper.,p. 21. — 4. Ci-dessus, lie. i, n. ix et stiiv
IIISTOIUE DES VAIUATIÛNS.
cipes de Liilhcr; puisque, selon lui, je ne sais jamais si nui pénitence n'est pas une illusion, ou une vaine pâture de mon amour-propre ; ni si le péché, que je crois détruit dans mon cœur, n'y règne pas avec plus de sûreté que jamais en se dérobant à mes yeux.
Et on a beau dire avec l'Apologie : La foi ne compatit pas avec le péché mortel < : or j'ai la foi : donc je n'ai plus de [jéché mortel. Car c'est de là que vient tout l'embnrras, puisqu'on doit dire au contraire : La foi ne compalit pas avec le péché mortel : c'est ce que les luthériens viennent d'enseigner. Or je ne suis pas assuré de n'avoir plus de péché mortel; c'est ce que nous avons prouvé par la doctrine de Luther- : je ne suis donc pas assuré d'avoir la foi. En elfel, on s'écrie dans l'Apologie ; Qui aime assez Dieu? Qui le craint assez? Qui souffre avec assez de patience^? Or on peut dire de même : Qui croit comme il faut? Qui croit assez pour être justifié derant Dieu? Et la suite de l'Apologie établit ce doute; car elle poursuit : Qui ne doute pas souvent si c'est Dieu ou le hasard qui gouverne le monde? Qui ne doute pas souvent s'il sera exaucé de Dieu? On doute donc souvent de sa propre foi : comment est-on assuré alors de la rémission de ses péchés? On ne l'a donc pas cette rémission ; ou bien, contre le dogme de Luther, on l'a sans en être assuré; ou, ce qui est le comble de l'aveuglement, on en est assuré sans être assuré de la sincérité de sa foi ni de celle de sa pénitence; et la rémission des péchés devient indépendante de l'une et de l'autre. Voilà où nous précipite cette certitude qui fait tout le fond de la Confession d'Augsbourg, et le dogme fondamental du luthéranisme.
XXXIX. Que , selo7i les propres principes des luthériens , l'incertitude reconnue par les catholiques ne doit causer aucun trouble, ni empêcher le repos de conscience. — Au reste, ce qu'on nous oppose, que par l'incertitude où nous laissons les consciences allligées , nous les jetons dans le trouble , ou même dans le désespoir, n'est pas véritable; et il faut bien que les luthériens en conviennent par cette raison : car quelque assurés qu'ils se vantent d'être deleur justillcalion, ils n'osent pas s'assurer absolument de leur persévérance, ni par conséquent de leur béatitude éternelle. Au contraire, ils condamnent ceux qui disent qu'on ne peut pas perdre la justice une fois reçue''. Mais en la perdant, on perd avec elle tout le droit qu'on avait comme justillé à l'héritage éternel. On n'est donc jamais assuré de ne pas perdre ce droit, puisqu'on n'est pas assuré de ne pas perdre la justice à laquelle il est attaché. On y espère néanmoins à ce bienheureux héritage : on vit heureux dans cette douce es|iérance, selon ce que dit saint Paul : Nous réjouissant en espérance'''! On peut donc, sans cette assurance dernière qui exclut toute sorte de doute, jouir du repos que l'état de cette vie nous jieut permettre.
XL. Quel est le vrai repos de la conscience dans la justification et quelle certitude on y reçoit. — On voit par là ce qu'il faut faire pour accepter la pro-
1. Apol., cap. de Juslif. 71. 81, etc. — 2. Ci-desnia, liv. i, ». IX el sviv. — 3. /d«»i,91. —4. Conf. Aug., art. vi, xi; cap. De Ion. operib.,p. 12, 13, 21. — 5. Rom., xii. 12.
messe et se l'appliquer; c'est sans hésiter, qu'il faut croire que la grâce de la justice chrétienne , et par consé(iuent la vie éternelle est à nous en Jésus- Christ; et non-seulement à nous en général, mais encore à nous en particulier. Il n'y a point à hésiter du côté de Dieu, je le confesse : le ciel et la terre I)asseront plutôt que ses promesses nous manquent. Mais qu'il n'y ait point à hésiter ni rien à craindre de notre côté ; le terrible exemple de ceux qui ne persévèrent pas jusqu'à la fin , et qui, selon les luthériens , n'ont pas été moins justifiés que les élus mômes, démontre le contraire.
Voici donc en abrégé toute la doctrine de la justification : qu'encore que pour nourrir l'humilité dans nos cœurs nous soyons toujours en crainte de notre côté, tout nous est assuré du côté de Dieu; de sorte que notre repos en cette vie consiste dans une ferme confiance en sa bonté paternelle, et dans un parfait abandon à sa haute et incompréhensible volonté, avec une profonde adoration de son impénétrable secret.
XLI. La Confession de Strasbourg explique la justification comme l'Eglise romaine. — Pour la Confession de Strasbourg, si nous en considérons la doctrine, nous verrons combien on eut de raison, dans la conférence de Marpourg, d'accuser ceux de Strasbourg , et en général les sacramentaires , de ne rien entendre dans la justification de Luther et des luthériens : car cette Confession de foi ne dit pas un mot ni de la justice par imputation, ni aussi de la certitude qu'on en doit avoir'. Elle définit au contraire la justification, ce \\?iV (\\\c,i d' injustes nous devenons justes, et de mauvais, bons et droits'^, sans en donner d'autre idée. Elle ajoute qu'elle est gratuite, et l'attribue à la foi, mais à la foi unie à la charité et féconde en bonnes œuvres.
Aussi dit-elle , avec la Confession d'Augsbourg, gwe la charité est l'accomplissement de toute la loi selon la doctrine de saint PauP : mais elle explique plus fortement que n'y avait fait Mélanchton , combien nécessairement la loi doit être accomplie, lorsqu'elle assure « que personne ne peut être plei- » nenient sauvé , s'il n'est conduit par l'esprit de » Jésus-Christ à ne manquer d'aucune des bonnes » œuvres pour lesquelles Dieu nous a créés; et » qu'il est si nécessaire que la loi s'accomplisse, » que le ciel et la terre passeront plutôt qu'il puisse » arriver du relâchement dans le moindre trait de » la loi, ou dans un seul iota''. »
Jamais catholique n'a parlé plus fortement de l'accomplissement de la loi , que fait cette Confession; mais encore que ce soit là le fondement du mérite, Bucer n'y en disait mot; quoique d'ailleurs il ne fasse point de dilliculté de le reconnaître au sens de saint Augustin , qui est celui de l'Eglise.
XLII. Du mérite , selon Bucer. — Il ne sera pas inutile , pendant (|uo nous sommes sur cette matière, de considérer ce qu'en a pensé ce docteur, un des chefs du second parti de la nouvelle lîéforme , dans une conférence solennelle' où il parla en ces termes : « Puisque Dieu jugera chacun selon ses » œuvres, il ne faut pas nier que les bonnes œuvres » faites par la grâce de Jésus-Christ, cl qu'il opère
1. V. ci-dessus, liv. ir, n, deyii. — 2. Conf. Arpent., cap. .3 et 1. — 3. Idem. — 4. Conf. Art/i:nt., cap. 5. p. isl. — 5. Disp. Lips. an. 1533.