‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 206 sur 545 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

besoin de jusliller l'Eglise de ces abominables excès. Mais afin qu'on ne doutât pas que ce ne fût là au pied de la letlrc le sentiment catholique, « nous ne «parlons point encore, ajoutait-on, des abus du » peuple : nous parlons de l'opinion des docteurs.» Et un peu après' : « Ils exhortent à se fier davan- » lage à la miséricorde des saints qu'à celle de Jé- » sus-Ghrist. Ils ordonnent de se fier aux mérites » des saints, comme si nous étions réputés justes à » cause de leurs mérites, comme nous sommes rè- » pûtes justes à cause des mérites de Jésus-Christ. » Après nous avoir imputé de tels excès, on dit gravement : « Nous n'inventons rien : ils disent dans les » indulgences que les mérites des saints nous sont » appliqués. » Il ne fallait qu'un peu d'équité pour entendre de quelle sorte les mérites des saints nous sont utiles; et Bucer même, auteur non suspect, nous a justifiés du reproche qu'on nous faisait sur ce point.

LVUl. Calomnies sur les images, et imposture grossière sur l'inrocation des saints. — Mais on ne voulait qu'aigrir et irriter les esprits. C'est pourquoi on ajoute encore : « De l'invocation des saints » on est venu aux images. On les a honorées, et on » pensait qu'il y avait une certaine vertu, comme les » MAGICIENS nous fout accrolrc qu'il y en a dans les » i.MAGES DES CONSTELLATIONS lorsqu'ou Ics fait en » un certain temps-. > Voilà comme on excitait la haine publique. Il faut avouer pourtant qu'on n'en venait pas à cet excès dans la Confession d'Augsbourg, et qu'on n'y parlait pas même des images. Pour contenter le parti, il l'allut dire dans l'Apologie quelque chose de plus dur. Cependant on se gardait bien d'y faire voir au peuple que ces prières adressées aux saints, afin qu'ils priassent pour nous, fussent communes dans l'ancienne Eglise. Au contraire, on en parlait comme d'une « coutume nou- » velle, introduite sans le témoignage des Pères, et » dont on ne voyait rien avant saint Grégoire', » c'est-à-dire avant le septième siècle. Les peuples n'étaient pas encore accoutumés à mépriser l'autorité de l'ancienne Eglise , et la Réforme timide encore révérait les grands noms des Pères. Mais maintenant elle a endurci son front; elle ne sait plus rougir, de sorte qu'on nous abandonne le quatrième siècle, et on ne craint point d'assurer que saint Rasile, saint Ambroise, saint Augustin, et en un mot tous les Pères de ce siècle si vénérable, ont avec l'invocation des saints établi dans la nouvelle idolâtrie le règne de l'antechrist*.

LIX. Les luthériens n'osaient rejeter l'autorité de l'Eglise romaine. — Alors, et durant le temps de la Confession d'Augsbourg, les protestants se glorifiaient d'avoir pour eux les saints Pères, principalement dans l'article de la Justification, qu'ils regardaient comme le plus essentiel : et non-seulement ils prétendaient avoir pour eux l'ancienne Eglise', mais voici encore comme ils finissaient l'exposition de leur doctrine : « Tel est l'abrégé de notre foi, » où l'on ne verra rien de contraire à l'Ecriture, ni » à l'Eglise catholique, ou même à l'Eglise ro- » MAINE, autant qu'on la peut connaître par ses écri-

1. Ad ay-t. XXI, cap. De luvoc. SS. , p. 227. — 2. Idem, 229.— 3. Ibid., p. 223, 225, 229. — 4. DulL, De cuil. Latin.: Joseph. Meda in Comment. Apoc; Jiir., Ace. des Proph. — 5. Conf. Aug., art. xxi, edil. Gen., p. 22, 23, etc.; Ajjol., resp. ad Arg., p. 141, etc.

» vains. Il s'agit de quelque peu d'abus qui se sont » introduits dans les Eglises sans aucune autorité » certaine; et quand il y aurait quelque dilférence, » il la faudrait supporter, puisqu'il n'est pas né- » cessaire que les rites des Eglises soient partout » les mêmes. »

Dans une autre édition', on lit ces mots : « Nous » ne MÉPRISONS PAS le consentement de l'Eglise ca- » THOLiQUE, ni ne voulons soutenir les opinions im- » pies et séditieuses qu'elle a condamnées; car ce » ne sont point des passions désordonnées, mais » c'est l'autorité de la parole de Dieu, et de l'an- » ciENNE Eglise, qui nous a poussés à embrasser » cette doctrine, pour augmenter la gloire de Dieu, » et pourvoir à l'utilité des bonnes âmes dans l'E- » glise universelle. »

On disait aussi dans l'Apologie, après y avoir exposé l'article de la Justification, qu'on tenait sans comparaison le principal : « Que c'était la doctrine » des prophètes, des apoires et des saints Pères, » de saint Ambroise, de saint Augustin, de la plu- » part des autres Pères, et de toute l'Eglise qui re- » connaissait Jésus -Christ pour propitiateur, et » comme l'auteur de la Justification; et qu'il ne fal- » lait pas prendre pour doctrine de l'Eglise romaine » tout ce qu'approuvent le Pape, quelques cardi- » naux, évéques, théologiens ou moines^ : » par où l'on distinguait manifestement les opinions particulières d'avec le dogme reçu et constant , où on faisait profession de ne vouloir point toucher.

LX. Paroles mémorables de Luther, pour reconnaître la vraie Eglise clans la communion romaine. — Les peuples croyaient donc encore suivre en tout le sentiment des Pères , l'autorité de l'Eglise catholique, et même celle de l'Eglise romaine, dont la vénération était profondément imprimée dans tous les esprits. Luther même, tout arrogant et tout rebelle qu'il était, revenait quelquefois à son bon sens, et il faisait bien paraître que celte ancienne vénération qu'il avait eue pour l'Eglise n'était pas entièrement eflacée. Environ l'an 1534, tant d'années après sa révolte, et quatre ans après la Confession d'Augsbourg, on publia son Traité pour abolir la messe privée'. C'est celui où il raconte son fameux colloque avec le prince des ténèbres. Là, tout outré qu'il était contre l'Eglise catholique , jusqu'à la regarder comme le siège de l'anlechrist et de l'abomination , loin de lui ôter le titre d'Eglise par cette raison , il concluait , au contraire , « qu'elle » était la véritable Eglise , le soutien et la colonne » de la vérité, et le lieu très-saint. En cette Eglise, » poursuivait-il, Dieu conserve miraculeusement le » Baptême, le texte de l'Evangile dans toutes les » langues, la rémission des péchés, et l'absolution » tant dans la confession qu'en public; le sacrement » de l'autel vers Pâques , et trois ou quatre fois » l'année , quoiqu'on en ait arraché une espèce au » peuple ; la vocation et l'ordination des pasteurs ; » la consolation dans l'agonie; l'image du Crucifix, » et en même temps le ressouvenir de la mort et de » la passion de Jésus-Christ; le Psautier, l'Oraison » dominicale, le Symbole, le Décalogue, plusieurs » cantiques pieux en latin et en allemand. » Et un peu après : « Où l'on trouve ces vraies reliques des

1. Edit. Gen.. art. xxi, p. 22. — 2. Apot., resp. ad ar!.,p. 141. 3, Tr. de Missd priv., T. vu, 236, et seq.

HISTOIRE DES VAUIATIONS.

» saints, là sans doule a été cl est encore la sainte » Eglise de Jésus-Christ; là sont demeurés les » saints ; car les institutions et les sacrements de » Jésus-Christ y sont , excepté une des espèces arra- » chée par force. C'est pourquoi il est certain que » Jésus-Christ y a été présent , et que son Saint- » Esprit y conserve sa vraie connaissance , et la » vraie foi dans ses élus. » Loin de regarder la croix, qu'on mettait entre les mains des mourants, comme un objet d'idolâtrie , il la regarde au contraire comme un monument de piété, et comme un salutaire avertissement qui nous rappelait dans l'esprit la mort et la passion de Jésus-Christ. La révolte n'avait pas encore éteint dans son cœur ces beaux restes de la doctrine et de la piélé de l'Eglise; et je ne m'étonne pas qu'à la tète de tous les volumes de ses œuvres on l'ait peint, avec son maître l'électeur, à genoux devant un crucifix.

LXI. Les deux espèces. — Pour ce qu'il dit de la soustraction d'une des espèces , la Réforme se trouvait fort embarrassée sur cet article ; et voici ce qu'on en disait dans l'Apologie : « Nous excusons » l'Eglise , qui ne pouvant recevoir les deux espèces , » a sûulïert cette injure : mais nous n'excusons pas » les auteurs de celte défense '. »

Pour entendre le secret de cel endroit de l'Apologie , il ne faut que remarquer un petit mot que Mélanchlon son auteur, écrit à Luther, en le consultant sur celle matière, pendant qu'on en disputait à Augsbourg entre les calholiques et les protestants. « Eccius voulait, lui dit-il^, qu'on tint pour » indifférente la communion sous une ou sous deux » espèces. C'est ce que je n'ai pas voulu accorder : » et toutefois j'ai excusé ceux qui jusqu'ici avaient » reçu une seule espèce par erreur; car on criait » que nous condamnions toute l'Eglise. »

Ils n'osaient donc pas condamner toute l'Eglise : la seule pensée en faisait horreur. C'est ce qui fait trouver à Mélanchlon ce beau dénouement, d'excuser l'Eglise sur une erreur. Que pourraient dire de pis ceux qui la condamnent, puisque l'erreur dont il s'agit est supposée une erreur dans la foi , et encore une erreur tendante à l'entière subversion d'un aussi grand sacrement que celui de l'Eucharistie? Mais enfin on n'y trouvait pas d'autre expédient : Luther l'approuva; cl pour mieux excuser l'Eglise, qui ne communiait que sous une espèce, il joignit la violence qu'elle soufl'rail de ses pasteurs sur ce point, à l'erreur où elle était induite : la voilà bien excusée, et les promesses de Jésus-Christ, qui ne la devait jamais abandonner, sauvées admirablement par celle méthode.

Les paroles de Luther dans la réponse à Mélanchlon sont remarquables : Ils crient que 7wus condamnons toute l'Eglise. C'est ce qui frappait tout le monde. « Mais, répondit Luther^ nous disons que » l'Eglise oppressée et privéepar violence d'une des » espèces, doit être excusée, comme on excuse la » Synagogue de n'avoir pas observé toutes les céré- B monies de la loi dans la captivité de Rabylone, où » elle n'en avait pas le pouvoir. »

L'exemple élait cité bien mal à propos : car enfin ceux qui tenaient la Synagogue captive n'étaient pas de son corps, comme les pasteurs de l'Eglise ,

1. Cap. de ulraque specie. 2.35. — 2. Mfl., Ub. i, Ep. \h. — 3. Resp. Luth, ad MH., T. ii; Sleid., lih. vu, lia

qu'on faisait ici passer pour ses oppresseurs, étaient du corps de l'Eglise. D'ailleurs, la Synagogue, pour être contrainte au dehors dans ses observances, n'était pas pour cela induite en erreur, comme Mélanchlon soutenait que l'Eglise privée d'une des espèces y élait induite : mais enfin l'article passa. Pour ne point condamner l'Eglise, on demeura d'accord de l'excuser sur l'erreur où elle élait, et sur l'injure qu'on lui avait faite; et tout le parti souscrivit à celle réponse de l'Apologie.

Tout cela ne s'accordait guère avec l'article VII de la Confession d'Augsbourg, où il est porté : « Qu'il » y a une sainteEglisequi demeurera éternellement. » Or l'Eglise c'est l'assemblée des saints, où l'E- » vangile est enseigné, et les sacrements adminis- 1) très comme il faut. » Pour sauver celte idée d'Eglise, il ne fallait pas seulement excuser le peuple; mais il fallait encore que les sacrements fussent bien administrés par les pasteurs; et si celui de l'Eucharistie ne subsistait sous une seule espèce , on ne pouvait plus faire subsister l'Eglise môme.

L.XIl. Le corps des luthériens se soumet au jugement du concile général dans la Confession d'Augsbourg. — L'embarras n'était pas moins grand à en condamner la doctrine; et c'est pourquoi les protestants n'osaient avouer que leur Confession de foi fût opposée à l'Eglise romaine, ou qu'ils se fussent retirés de son sein. Ils lâchaient de faire accroire, comme on vient de voir, qu'ils n'en étaient distingués que par certains rites, et quelques légères observances. El au reste, pour faire voir qu'ils prétendaient toujours faire avec elle un même corps, ils se soumettaient publiquement à son concile.

C'est ce qui parait dans la Préface de la Confession d'Augsbourg , adressée à Charles V : « Votre « Majesté Impériale a déclaré qu'elle ne pouvait » rien déterminer dans celte affaire où il s'agissait » de la religion ; mais qu'Elle agirait auprès du » Pape pour procurer l'assemblée du concile uni- » versel. Elle réitéra l'an passé la môme déclaralion » dans la dernière diète tenue à Spire , et a fait » voir qu'Elle persistait dans la résolution de pro- » curer celle assemblée du concile général; ajou- » tant que les afTaires qu'Elle avait avec le Pape » étant terminées, Elle croyait qu'il pouvait ôtre » aisément porté à tenir un concile général '. » On voit par là de quel concile on entendait parler alors : c'était d'un concile général assemblé par les Papes; et les protestants s'y soumettent en ces termes : « Si les alTaires de la religion ne peuvent » pas être accommodées à l'amiable avec nos par- » lies, nous oITrons en toute obéissance à Votre » Majesté Impériale de comparaître , et de plaider » notre cause devant un tel concile général , libre » et chrétien. » El enfin : « C'est à ce concile gé- » néral , et ensemble à Votre Majesté Impériale » (|ue nous avons appelé et appelons, et nous » adhérons à cet appel. » Quand ils parlaient de celte sorte, leur inlention n'était pas de donnera l'empereur l'aulorilé de prononcer sur les articles de la foi : mais en appelant au concile, ils nommaient aussi l'empereur dans leur appel , comme celui qui devait procurer la convocalion de cette sainte assemblée, et qu'ils priaient en attendant de

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