Lib. IV, ep
ne laissaient gas en même temps de soutenir avec raison, que si on donnait au Pape le pouvoir de former l'assemblée, on ne pouvait plus l'en exclure. Les évoques, qui de tout temps le reconnaissaient comme chef de leur ordre et se verraient assemblés en corps de concile par son autorité, soulïriraienlils que l'on commençât leur assemblée par déposséder un président naturel pour une cause commune? Et donneraient-ils un exemple inou'i dans tous les siècles passés? Ces choses ne s'accordaient pas; et dans ce conflit des luthériens, il paraissait clairement qu'après avoir renversé certains principes, tout ce qu'on fait est insoutenable et contradictoire.
XXVII. Baisons de la restriction que mit Mélanchton à sa souscription dans les articles de Smalcalde. — Si on persistait à refuser le concile que le Pape avait convoqué, ilélanchton n'espérait plus de remède au schisme; et ce fut à cette occasion qu'il dit les paroles que nous avons rapportées, que la discorde était éternelle, faute d'avoir reconnu l'autorité de l'Ordre sacré'. Affligé d'un si grand mal, il suit sa pointe; et quoique l'opinion qu'il avait ouverte pour le Pape ou plutôt pour l'unité de l'Eglise dans l'assemblée de Smalcalde, y eût été rejelée, il fit sa souscription en la forme que nous avons vue, en réservant l'autorité du Pape.
On voit maintenant les causes profondes qui l'y obligèrent, et pourquoi il voulait accorder au Pape la supériorité sur les évoques. La paix , que la raison et l'expérience des dissensions de la secte lui faisaient voir impossible sans ce moyen, le porta à rechercher malgré Luther, un secours si nécessaire. Sa conscience à ce coup, l'emporta sur sa complaisance; et il ajouta seulement qu'il donnait au pape une supériorité de droit humain : malheureux de ne pas voir qu'une primauté, que l'expérience lui montrait si nécessaire à l'Eglise , méritait bien d'être instituée par Jésus-Christ, et que d'ailleurs , une chose qu'on trouve établie dans tous les siècles, ne pouvait venir que de lui!
XXMII. Paroles de'Mélanthton sur l'autorité de l'Eglise. — Les sentiments qu'il avait pour l'autorité de l'Eglise étaient surprenants : car encore qu'à l'exemple des autres protestants il ne voulut pas avouer l'infaillibilité de l'Eglise dans la dispute, de peur, disait-il, de donner aux hommes une trop grande prérogative, son fond le portait plus loin : il répétait souvent que Jésus-Christ avait promis à son Eglise de la soutenir éternellement; qu'il avait promis que son œuvre, c'est-à-dire son Eglise, ne serait jamais dissipée ni abolie; et qu'ainsi, se fonder sur la foi de l'Eglise, c'était se fonder non point sur les hommes , mais sur la promesse de Jésus- Christ même-. C'est ce qui lui faisait dire : « Que » plutôt la terre s'ouvfe sous mes pieds, qu'il m'ar- » rive de m'éloigner du sentiment de l'Eglise dans » laquelle Jésus-Christ règne. » Et ailleurs, une infinité de fois : « Que l'Eglise juge, je me soumets » au jugement de l'Eglise'. » Il est vrai que la fui qu'il avait à la promesse vacillait souvent; et une fois , après avoir dit selon le fond de son co3ur : « Je » me soumets à l'Eglise catholique , il y ajoute .
1. Lib. IV, ep. 196. Ci-dessus, «. Î2. — 2. Lib. i, ep. 107. iv, 76, 733, S13, 870, elc. — 3. Lib. m, ep. 44; lib. i, ep. 67, 103; lib. II , .'p. 159, etc.
HISTOIRE DES VAUIATIONS.
« c'esl-à-dirc aux gens de bien , et aux gens doc- « tes'. » J'avoue que ce, c'est-à-dire, détruisait tout; et on voit bien quelle soumission est celle, où , sous le nom des qens de bien et, des gens doctes, on ne connaît dans le fond que qui l'on veut : c'est [lourquoi il en voulait toujours venir à un caractère (narquc, et à une autorité reconnue, qui était celle des évoques.
-XXIX. Mélanchton ne se peut déprendre de l'opinion de la justice imputative , quelque grâce que Dieu lui fasse pour en revenir. Deux vérités qu'il reconnaît. — Si on demande maintenant pourquoi un homme si désireux de la paix ne la clierclia pas dans l'Eglise, et demeura éloigné de l'Ordre sacré qu'il voulait tant établir, il est aisé de l'entendre; c'est à cause principalement qu'il ne put jamais revenir de sa justice imputée. Dieu lui avait pourtant fait de grandes grâces, puisqu'il avait connu deux vérités capables de le ramener : l'une, qu'il ne fallait pas suivre une doctrine qu'on ne trouvait pas dans l'antiquité. « Délibérez, disait-il à Brentius^, » avec l'ancienne Eglise. » Et encore : « Les opi- 11 nions inconnues à l'ancienne Eglise ne sont pas » recevables^. » L'autre vérité , c'est que sa doctrine de la justice imputée ne se trouvait point dans les Pères. Dès qu'il a commencé à la vouloir expli- ([uer, nous lui avons oui dire, qn'ilne trouvait rien de semblable dans leurs écrits '. On ne laissa pas de trouver beau de dire dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie, qu'on n'y avançait rien qui ne fut conforme à leur doctrine. On citait surtout saint Augustin; et il eut été trop honteux à des réformateurs, d'avouer qu'un si grand docteur, le défenseur de la Grâce chrétienne, n'en eût pas connu le fondement. Mais ce que Mélanchton écrit coniidemment à un ami, nous l'ait bien voir que ce n'était que pour la forme et par manière d'acquit , qu'on nommait saint Augustin dans le parti ; car il répète trois ou quatre fois avec une espèce de chagrin, que ce qui empoche cet ami de bien entendre cette matière , c'est <[u'il est encore attaché à l'imagination de saisit Aiiqustin, et qu'if faut entièrement détourner les yeux de l'imagination de ce Père''. Mais encore quelle est cette imagination dont il faut détourner les yeux? « C'est, dit-il, l'i- )' magination d'être tenus pour justes par l'accom- » plissement de la loi , que le Saint-Esprit fait en » nous. » Cet accomplissement, selon Mélanchton, ne sert de rien pour rendre l'homme agréable à Dieu; et c'est à saint Augustin une fausse imagination, d'avoir pensé le contraire : voilà comme il traite un si grand homme. Et néanmoins il le cite à cause, dit-il, de l'opinion publique qu'on a de lui, mais au fond, continue-t-il, il n'explique pas assez la justice de la foi ; comme s'il disait : En cette matière il faut bien citer un Père que tout le monde regarde comme le plus digne interprète de cet article, quoiqu'il vrai dire il ne soit pas pour nous. Il ne trouvait rien do plus favorable dans les autres Pères. « Quelles épaisses ténèbres, disait-il", trouve- » t-on sur cctle matière dans la doctrine commune » des Pères et de nos adversaires I » Que devenaient ces belles [laroles, ([u'il fallait délibérer avec l'an-
I. Lih. I, ep. 109. — 2. I,ib. m, ep. 114. — 3. Met., de Eccl. Calh.ap. IaU.T. i,441 — 4.L. m, ep.\2&, col.âH. Sup. n. 2. — 5. I.ib. I , ep. 04. — 6. Lil>. iv, ep. 228.
cicnno Eglise? Que ne pratiquait-il ce qu'il conseillait aux autres? Et puisqu'il ne connaissait de piété, comme en elïet il n'y en a point, que celle qui est fondée sur la véritable doctrine de la justiticalion , comment crut-il que tant de saints l'eussent ignorée? Comment s'imagina-l-il voir si clairement dans l'Ecriture ce qu'on ne voyait point dans les Pères , pas même dans saint Augustin , le docteur et le défenseur de la Grâce justiliante contre les pélagiens, dont aussi toute l'Eglise avait toujours en ce point constamment suivi la doctrine?
XXX. Mélanchton ne peut ni se contenter luimême sur la justice imputative , ni se résoudre à la quitter. — Mais ce qu'il y a ici de plus remarquable , c'est que lui-même, tout épris qu'il était de la spécieuse idée de sa justice imputative, il ne pouvait venir à bout de l'expliquer à son gré. Non content d'en avoir établi le dogme très-amplement dans la Confession d'Augsbourg,il s'applique tout entier à l'expliquer dans l'Apologie; et pendant qu'il la composait, il écrivait à son ami Camerarius : Je souffre vraiment un très-grand et un très-pénible travail dans l'Apologie , à l'endroit de la justification, que je désire expliquer utilement'. Mais du moins après ce grand travail, aura-t-il tout dit? Ecoutons ce qu'il en écrit à un autre ami : c'est celui que nous avons vu qu'il reprenait comme encore trop attaché aux imaginations de saint Augustin. « J'ai, » dit-iP, tâché d'expliquer cette doctrine dans l'A- » pologie : mais dans ces sortes de discours, les » calomnies des adversaires ne permettent pas de » s'expliquer comme je fais maintenant avec vous; » quoiqu'au fond je dise la même chose. » Et un peu après : « J'espère que vous recevrez quelque » sorte de secours par mon Apologie, quoique j'y » parle de si grandes choses avec précaution. » A peine toute cette lettre a-t-elle une page : l'Apologie sur cette matière en a plus de cent; et néanmoins celte lettre, selon lui, s'explique mieux que l'Apologie. C'est qu'il n'osait dire aussi clairement dans l'Apologie qu'il faisait dans cette lettre, « qu'il
» FAUT ENTIÈREMENT ÉLOIGNER SES YEUX de l'aCCOm-
» plissement de la loi, même de celui que le Saint- » Esprit fait en nous. » Voilà ce qu'il appelait rejelev l'imagination de saint Augustin. Il se voyait toujours pressé de cette demande des catholiques : si nous sommes agréables à Dieu indépendammonl de toute bonne œuvre et de tout accomplissement de la loi , même de celui que le Saint Esprit fait en nous, comment et à ([uoi les bonnes (ouvres sontelles nécessaires? Mélanchton se tourmentait en vain à parer ce coup, et à éluder cette terrible conséquence : Les bonnes œuvres, selon vous, ne sont donc pas nécessaires ? Voilà ce qu'il ajipelait les calomnies des adversaires , qui l'empêchaient dans l'Apologie de dire nettement tout ce qu'il voulait. C'est la cause de ce grand travail qu'il avait à soutenir, et des précautions avec lesquelles il parlait. A un ami on disait tout le fond de la doctrine; mais en public, il y fallait prendre garde : encore ajoutait-on à cet ami, qu'au fond celte doctrine ne s'eii- Icndait bien que dans les combats de la conscience. Celait à dire que lorsqu'on n'en pouvait plus, et qu'on ne savait comment s'assurer d'avoir une
1. Lib, IV, ep. 110. Omnino vaîde mukum laboris sitstineo, etc. — 2. Lib. i, ep. 94.