‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 226 sur 545 · Lilj. IV, ep. 228. — 2. Idem, ep. 140. — 3. Idem, ibid · texte numérisé non relu

Lilj. IV, ep. 228. — 2. Idem, ep. 140. — 3. Idem, ibid

faible commencement; car il voyait les esprits s'enhardir insensiblement contre les doctrines établies, et contre l'autorité des décisions ecclésiastiques. Que serait-ce s'il avait vu les autres suites pernicieuses des doutes que la Réforme avait excités? Tout l'ordre de la discipline renversé publiquement par les uns, et l'indépendance établie, c'est-à-dire, sous un nom spécieux et qui flatte la liberté, l'anarchie avec tous ses maux : la puissance spirituelle mise par les autres entre les mains des princes ; la doctrine chrétienne combattue en tous ses points; des chrétiens nier l'ouvrage de la création et celui de la rédemption du genre humain , anéantir l'enfer, abolir l'immortalité de l'âme, dépouiller le christianisme de tous ses mystères, et le changer en une secte de philosophie tout accommodée aux sens : de là naître l'indilTérence des religions, et ce qui suit naturellement, le fond même de la religion attaqué; l'Ecriture directement comliattue; la voie ouverte au déisme, c'est-à-dire à un athéisme déguisé; et les livres où seraient écrites ces doctrines prodigieuses sortir du sein de la Réforme, et des lieux où elle domine. Qu'aurait dit Mélanchton, s'il avait prévu tous ces maux? et quelles auraient été ses lamentations. Il en avait assez vu pour en être troublé toute sa vie. Les disputes de son temps et de son parti suffisaient pour lui faire dire, qu'à moins d'un miracle visible, toute la religion allait être dissipée.

XXXII. Causes des erreurs de Mélanchton. Il allègue les promesses faites à l'Eglise, et ne s'y fie pas assez. — Quelle ressource trouvait-il alors dans ces divines promesses, où, comme il l'assure lui-même, Jésus-Christ s'était engagé à soutenir son Eglise jusque dans son extrême vieillesse, et à ne la laisser jamais périr'? S'il avait bien pénétré cette bienheureuse promesse, il ne se serait pas contenté de reconnaître, comme il a fait, que la doctrine de l'Evangile subsisterait éternellement malgré les erreurs et les disputes : mais il aurait encore reconnu qu'elle devait subsister par les moyens établis dans l'Evangile, c'est-à-dire par la succession toujours inviolable du ministère ecclésiastique. Il aurait vu que c'est aux apôtres et aux successeurs des apôtres que s'adresse cette promesse : Allez, enseignez, baptisez ; et voilà je suis avec vous jusqu'à la fin du monde'^. S'il avait bien compris cette parole, jamais il n'aurait imaginé que la vérité pût être séparée du corps où se trouvaient la succession et

I l'autorité légitime; et Dieu môme lui aurait appris que, comme la profession de la vérité ne peut ja-

j mais être empêchée par l'erreur, la force du ministère apostolique ne peut recevoir d'interruption par

' aucun relâchement de la discipline. C'est la foi des chrétiens : c'est ainsi qu'il faut croire à la promesse avec Abraham, en espérance contre l'espérance'^ ; et croire enfin que l'Eglise conservera sa succession et produira des enfants , même lorsqu'elle paraîtra le plus stérile , et que sa force semblera le plus épuisée par un long âge. La foi de Mélanchton ne fut pas à cette épreuve. Il crut bien en général à la

'• promesse par laquelle la profession de la vérité devait subsister : mais il ne crut pas assez aux moyens établis de Dieu pour la maintenir. Que lui

1. Lih. I, ep. 107; Ub. iv. 76, etc. V. 2. Matth., XXVIII. 20. — 3. Rom., iv. 18.

ci-dessus , n. 2S. —

lIISTOtPxl'; DES VARIATIONS.

servit d'avoir conservé tant de bons sentimcnls? L'einicnii de notre salut, dit le pape saint Grégoire', ne les éloinl pas toujours entièrement; et couiine Dieu laisse dans ses enfants des restes de cu|)idité qui les humilient, Satan son imitateur à contre-sens laisse aussi, (jui le croirait, dans ses esclaves, des restes de piété, fausse sans doute et trompeuse, mais néanmoins apparente, par où il achève de les séduire. Pour comble de malheur, ils se croient saints , et ne songent pas que la piété qui n'a pas toutes ses suites, n'est qu'hypocrisie. Je ne sais quoi disait au cojur de Mélanchton que la paix et l'unité, sans lesquelles il n'y a point de foi ni d'Eglise, n'avaient point d'autre soutien sur la terre que l'autorité des anciens pasteurs. Il ne suivit pas jusqu'au bout cette divine lumière : tout son fond fut changé; tout lui réussit contre ses espérances. Il aspirait à l'unité : il la perdit pour jamais, sans pouvoir môme en trouver l'ombre dans le parti où il l'avait été chercher. La Rél'ormation procurée ou soutenue par les armes, lui faisait horreur : il se vit contraint de trouver des excuses à un emportement qu'il détestait. Souvenons-nous de ce qu'il écrivit au landgrave de liesse , qu'il voyait prêt à prendre les armes : « Que V. A. «pense, dit-il-, qu'il vaut mieux soulïrir toutes » sortes d'extrémités, que de prendre les armes » pour les affaires de l'Evangile. » Mais il fallut bien se dédire de cette belle maxime, quand le parti se fut ligué pour faire la guerre, et que Luther lui-même se fût déclaré. Le malheureux Mélanchton ne put même conserver sa sincérité naturelle : il fallut avec Bucer tendre des pièges aux catholiques dans des équivoques affectées'; les charger de calomnies dans la Confession d'Augsbourg; approuver en public cette Confession, qu'il souhaitait au fond de son cojur de voir réformer en tant de chefs; parler toujours au gré d'autrui; passer sa vie dans une éternelle dissimulation; et cela dans la religion , dont le premier acte est de croire, comme le second est de confesser. Quelle contrainte! Quelle corruption 1 Mais le zèle du parti l'emporte : on s'étourdit les uns les autres : il faut non-seulement se soutenir, mais encore s'accroître : le beau nom de Réformation rend tout permis, et le premier engagement rend tout nécessaire.

XXXIII. Les princes et les docteurs du parti lui sont également insupportables. — Cependant on sent dans le cœur de secrets reproches, et l'état où l'on se trouve déplait. Mélanchton témoigne souvent qu'il se passe en lui des choses étranges, et ne peut l)icn expliquer ses peines secrètes. Dans le récit qu'il fait à son intime ami Camerarius des décrets de l'assenddée de Siiire, et des résolutions que prirent les protestants, tous les termes dont il se sert pour ex|irimer ses douleurs sont extrêmes. « Ce » sont des agitations incroyables, et les douleurs de » l'enfer; il en est presipi'à la mort. Ce qu'il ressent » est horrible; sa consternation est étonnaide. Dii- » rant ses accablements il reconnaît sensiblement » cond)ien de certaines gens ont tort''. » Quand il n'ose nommer, c'est quelque chef du parti qu'il faut entendre , et principalement Luther : ce n'était

1. Pastoral,, part, m, cap. xxx ; tom. ii, col. 87. — 2. Lih. iir, ep, 16; lib. iv, ep. HO, 111. — 3. Voyez ci-dessus, lib. iv, n. 2 et suiv, Ibid., n. 25. — 4. Lib. iv, ei>. 85.

pas assurément par crainte de Rome qu'il écrivait avec tant de précautions, et qu'il gartlait tant de mesures : et d'ailleurs il est bien constant que'ricn ne le troublait tant que ce qui se passait dans le parti môme, où tout se faisait par des intérêts politi(|ues, par de sourdes machinations, et par des conseils violents : en un mot, on n'y traitait que des ligues que tous les gens de bien, disait-il ', devaient empêcher. Toutes les affaires de la réforme roulaient sur ces ligues de princes avec les villes , que l'empereur voulait rompre , et que les princes protestants voulaient maintenir; et voici ce que Mélanchton en écrivait à Camerarius : « 'Vous voyez , mon cher » ami , que dans tous ces accommodements on ne » pense à rien moins qu'à la religion. La crainte » l'ait proposer pour un temps et avec dissimulation, » des accords tels quels, et il ne faut pas s'étonner » si des traités de cette nature réussissent mal : car » se peut-il faire que Dieu bénisse de tels con- » seils^'? » Loin qu'il use d'exagération en parlant ainsi, on reconnaît même dans ses lettres, qu'il voyait dans le parti , quelque chose de pis que ce qu'il en écrivait. « Je vois, dit-iP, qu'il se machine » quelque chose secrètement, et je voudrais pouvoir » étouffer toutes mes pensées. » Il avait un tel dégoût des princes de son parti et de leurs assemblées, où on le menait toujours pour trouver dans son éloquence et dans sa facilité des excuses aux conseils qu'il n'approuvait pas , qu'à la fin il s'écriait : « Heureux ceux qui ne se mêlent point des alTaires » publiques''! » et il ne trouva un peu de repos qu'après que trop convaincu des mauvaises intentions des princes , il avait cessé de se mettre en peine de leurs desseins * ; mais on le replongeait , malgré qu'il en eût , dans leurs intrigues ; et nous verrons bientôt comme il fut contraint d'autoriser par écrit leurs actions les plus scandaleuses. On a vu l'opinion qu'il avait des docteurs du parti, et combien il en était mal satisfait, mais voici quelque chose de plus fort. « Leurs mœurs sont telles, dit-il", » que pour en parler très-modérément, beaucoup » de gens émus de la confusion qu'on voit parmi » eux , trouvent tout autre état un i^ge d'or, en com- » paraison de celui où ils nous mettent. » Il trouvait ces plaies incurables'' ; et dès son commencement, la Réforme avait besoin d'une autre réforme.

XXXIV. Les prodiges, les prophéties, les horoscopes , dont Mélanchton était troublé. — Outre ces agitations, il ne cessait de s'entretenir avec Camerarius, avec Osiandre et les autres chefs du parti , avec Luther môme, des prodiges qui arrivaient, et des funestes menaces du Ciel irrité. ()n ne sait souvent ce que c'est : mais c'est toujours quelque chose de terrible. (Je ne sais quoi qu'il promet à son ami Camerarius de lui dire en particulier, inspire de la frayeur en le lisant*.) D'autres prodiges arrivés vers le temps de la diêle d'Augsbourg, lui paraissaient favorables au nouvel Evangile. A Rome, le débordement ciiraordinaire du Tibre, et l'enfantement d'une mule , dont le petit avait un pied de grue : dans le territoire d'Augsbourg la naissance d'un veau à deux têtes, lui furent un signe d'un changement indubitable dans l'état de l'univers , et

I. Sleid., lib. VIII. — 2. Lib. iv , ip. i^l. — 3. Idem, 70. — 4. Ibid., S5.— 5. Ibid. ,22S. — G. Ibid., Hi. — 7. Ihid., 7.59. — 8. Lib. n, ep. 8S), 209.

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