‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 251 sur 545 · LIVRE VII. — REFORMATION ANGLICANE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — REFORMATION ANGLICANE

règne de Henri \'III, c"esl-à-dire, trente ans entiers. M. Burnet ne nous dit pas toutes ces belles actions de son héros. Il ne nous dit pas qu'en faisant des prêtres, comme il en fit sans doute durant tant d'années, étant archevêque, il les fit selon les termes du Pontifical , où Henri ne changea rien, non plus qu'à la messe. Il leur donna donc le pouvoir « de » changer par leur sainte bénédiction le pain et le » vin au corps et au sang de Jésus-Christ , et d'of- » frir le sacrifice , et dire la messe tant pour les » vivants que pour les morts'. » Il eut été bien plus important de protester contre tant d'actes si contraires au luthéranisme, que contre le serment d'obéir au Pape. Mais c'est que Henri VIII, qu'une protestation contre la primauté du Pape n'olïensait pas, n'aurait pas soufl'ert les autres : c'est pourquoi Cranmer dissimule. Le voilà tout ensemble luthérien, marié, cachant son mariage , archevêque selon le Pontifical romain, soumis au Pape, dont en son cœur il abhorrait la puissance, disant la messe, qu'il ne croyait pas, et donnant pouvoir de la dire; et néanmoins , selon M. Burnet , un second Athanase , un second Cyrille, un des plus parfaits prélats qui fût jamais dans l'Eglise. Quelle idée nous veut-on donner, non-seulement de saint Athanase et de saint Cyrille, mais encore de saint Basile , de saint Ambroise, de saint Augustin, et en un mot de tous les saints, s'ils n'ont rien de plus excellent ni de moins défectueux qu'un homme qui pratique durant si longtemps ce qu'il croit être le comble de l'abomination et du sacrilège? Voilà comme on s'aveugle dans la nouvelle Réforme , et comme les ténèbres , dont l'esprit des réformateurs a été couvert, se répandent encore aujourd'hui sur leurs défenseurs.

XII. Réflexion sur la prétendue modération de Cranmer. — M. Burnet prétend que son archevêque fit ce qu'il put pour ne pas accepter celte éminente dignité, et il admire sa modération. Pour moi je veux bien ne pas disputer aux plus grands ennemis de l'Eglise certaines vertus morales qu'on trouve dans les philosophes et dans les païens; qui n'ont été dans les hérétiques qu'un piège de Satan pour prendre les faibles . et une partie de l'hypocrisie qui les séduit. Mais M. Burnet a trop d'esprit pour ne pas voir que Crammer, qui avait pour lui Anne de Boulen, dont le roi était si épris; qui faisait tout ce qu'il fallait pour favoriser les nouvelles amours de ce prince; et qui, après s'être déclaré contre le mariage de Catherine , se rendait si nécessaire pour le rompre, sentait bien que Henri ne se pouvait jamais donner un plus favorable archevêque; de sorte que rien ne lui était ])lus aisé que d'avoir l'archevôché en le refusant, et de joindre à l'honneur d'une si grande prélature celui de la modération.

XIII. Cranmer procède au divorce : il prend la qualité de légat du Saint-Siège dans la sentence. — En eÛ'et, dés que Cranmer y fût élevé, il commença à travailler dans le Parlement à déclarer la nullilé du mariage. Dès l'année d'aujjaravant, c'est-à-dire eu 1532, le roi avait déjà épousé Anne de Boulon en secret : elle était grosse , et il était temps d'éclaler^. L'archevêque, qui n'ignorait pas ce secret,

1. Pont. Rom. in ord. Preshi/t . — 2. Burn., T. l, liv. il, ;i, 191.

se signala en cette rencontre ', et témoigna beaucoup de vigueur à flatter le roi. Par son autorité archiépiscopale , il lui écrivit une grave lettre sur son mariage incestueux avec Catherine - : mariage, disait-il, qui scandalisait tout le monde; et lui déclarait que pour lui , il n'était pas résolu à souffrir davantage un si grand scandale. Voilà un homme bien courageux, et un nouveau Jean-Baptiste. Là-dessus il cite le roi et la reine devant lui : on procède. La reine ne comparait pas; l'archevêque par contumace déclara le mariage nul dès le commencement, et n'oublia pas dans sa sentence, de prendre la qualité de légat du Saint-Siège, selon la coutume des archevêques de Cantorbéri. M. Burnet insinue qu'on crut par là donner plus de force à la sentence, c'est-à-dire, que l'archevêque, qui en son cœur ne reconnaissait ni le Pape, ni le Sainl- Siége, voulait pour l'amour du roi, prendre la qualité la plus favorable à autoriser ses plaisirs. Cinq jours après il approuva le mariage secret d'Anne de Boulen , quoique fait avant la déclaration de la nullité de celui de Catherine; et l'archevêque confirma une procédure si irrégulière.

XIV. Sentence de Clément VU et emportement de Henri contre le Saint-Siège. — On sait assez la sentence définitive de Clément VII, contre le roi d'Angleterre. Elle suivit de près celle que Cranmer avait donnée en sa faveur. Henri, qu'on avait fiatté de quelque espérance du côté de la Cour de Rome, s'était de nouveau soumis à la décision du Saint- Siège, même depuis le jugement de l'archevêque. Je n'ai pas besoin de raconter jusqu'à quel excès de colère il fut transporté ; et M. Burnet avoue luimême qu'ii ne garda aucune mesure dans son ressentiment ^. Dès là donc il commença de pousser à rextrémilé sa nouvelle qualité de chef souverain de l'Eglise anglicane sous Jésus-Christ.

XV. Morus et Fischer condamnés à mort , pour n'avoir pas voulu reconnaître le roi comme chef de l'Eglise (1534). — Ce fut alors que l'univers déplora le supplice des deux plus grands hommes d'Angleterre en savoir et en piété : Thomas Morus, grand chancelier, et Fischer, évèque de Rocheslre. M. Burnet en gémit lui-même , et regarde la fin tragique de ces deu.v grands hommes comme une tache à la vie de Henri'.

Ils furent les deux plus illustres victimes de la primauté ecclésiastique. Morus, pressé de la reconnaître , fit cette belle réponse : qu'il se délierait de lui-même s'il était seul contre tout le Parlement; mais que s'il avait contre lui le grand conseil d'Angleterre, il avait pour lui toute l'Eglise, ce grand conseil des chrétiens''. La fin de Fischer ne fut pas moins belle ni moins chrétienne.

X\T. Date mémorable du commencement des cruautés de Henri, et de ses autres excès. — Alors commencèrent les supplices indifi'éremment contre les catholiques et les protestants , et Henri devint le plus sanguinaire de tous les princes. Mais la date est remarquable. « Nous ne voyons nullement, » dit M. Burnet, que la cruauté lui ait été iiatu- » relie : il a régne, poursuit-il, vingt-cinq ans sans » faire mourir autre personne pour crime d'Etat , »

1 . Burn., T. i, liv. u , p. 1S6. — 2. Idsm , p. 193. — 3. Ibid. , j). 199. — -4. Ibid., p. 227, 229, etc.; Hv . m, p. 4S3 et suie. — .T. Hiid., p. 2-2S.

ÎB'i

IIISTOIHK DES VARIATIONS.

que deux hommes, dont le supplice ne lui peut être reproché. Dans les dix dernières années de sa vie, il ne garda , dit le mémo auteur, aucunes mesures dans ses exdeulions' . M. Burnet ne veut ni qu'on l'imite, ni aussi qu'on le condamne avec une extrême rigueur; mais nul ne le condamne plus ripoureusi'nient que M. l'urnet lui-même. C'est lui qui parle ainsi de ce i)rince- : « Il lit des dépenses » excessives, qui l'ohligérent ;i fouler ses peuples; » il extorqua du Parlement, par deux l'ois, un ac- » quil de toutes ses dettes; il falsifia sa monnaie, et » commit bien d'autres actions indignes d'un roi. » Son esprit chaud et emporté le rendit sévère et » cruel ; il fit condamner à mort un ])on nombre de ;) ses sujets pour avoir nié sa primauté ecclésiasli- » que, entre autres Fischer et Morus, dont le pre- » mier était fort vieux, et l'autre pouvait passer » pour l'honneur de l'Angleterre, soit en probité » ou en savoir. » On peut voir le reste dans la Préface de M. Burnet; mais je ne puis oublier ce dernier trait : « Ce qui mérite le plus de biame , » c'est, dit-il, qu'il donna l'exemple pernicieux de » fouler aux pieds la justice , et d'opprimer l'in- » nocence , en faisant juger des personnes sans les » entendre. » M. Burnet veut avec tout cela que nous croyions , qu'encore que pour des fautes légères il traînât les fjcns en justice, néanmoins « les lois présidaient dans toutes ces causes-là ; » les accusés n'étaient ni poursuivis ni jugés que » conformément au droit ^ : » comme si ce n'était pas le comble de la cruauté et de la tyrannie, de faire des lois iniques , comme fut celle de condamner des accusés sans les ouïr, et de tendre des pièges aux innocents dans les formalités de la juslice. Mais qu'y a-t-il de plus affreux que ce qu'ajoute ce même historien''. « Que ce prince, soit » qu'il ne put souffrir qu'on lui contredit, soit qu'il » fût enflé du titre glorieux de chef de l'Eglise que » ses peuples lui avaient déféré, soit que les louan- » ges de ses flatteurs l'eussent gâté , se persuadait » que tous ses sujets étaient obligés de régler leur » foi sur ses décisions. » Voilà, comme dit M. Burnet, dans la vie d'un prince, des taches si odieuses, qu'un honnête homme ne saurait l'en excuser; et nous sommes obligés à cet auteur de nous avoir par son aveu , sauvé la peine de rechercher des preuves de tous ces excès , dans des histoires qui auraient pu paraître plus suspectes. Mais ce qu'on ne peut dissimuler, c'est que Henri, auparavant si éloigné de ces horribles désordres, n'y tondja, de l'aveu de M. Burncl , que dans les dix dernières années de sa vie, c'est-à-dire, qu'il y tomba incontinent après son divorce, après sa rupture ouverte avec l'Eglise, après qu'il eiit usurpé, par un exemple inouï dans tous les siècles, la primauté ecclésiastique : et on est forcé d'avouer (|u'unc des causes de son prodigieux aveuglement fut ce titre çilorieux de chef de l'EnUne , que ses peuples lui avaient déféré. Je laisse maintenant à penser au lecteur chrétien, si ce sont là des caractères d'un réformateur, ou d'un prince dont la justice divine venge les excès par d'autres excès, qu'elle livre aux désirs de son cœur, et qu'elle abandonne visiblement au sens réprouvé.

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