LIVRE VII. — RÉFORMATION ANGLICANE
Fra-Paolo, protestant sous un froc, qui disait la messe sans y croire, et qui demeurait dans une Eglise dont le culte liji paraissait une idolâtrie.
ex. Len plans de la religion que fait M. Burnet, à l'exemple de Fra-Paolo. — Mais ce que je lui pardonne le moins , ce sont ces images ingénieuses qu'il nous trace, à l'exemple de Fra-Paolo, et avec aussi peu de vérité , des anciens dogmes de l'Eglise. Il est vrai que cette invention est aussi commode qu'agréable. Au milieu de son récit, un adroit historien l'ait couler tout ce qu'il lui plait de l'antiquité, et nous en fait un plan à sa mode. Sous prétexte qu'un historien ne doit ni entrer en preuve, ni faire le docteur, on se contente d'avancer des faits qu'on croit favorables à sa religion. On veut se moquer du culte des images ou des reliques, ou de l'autorité du Pape, ou de la prière pour les morts, ou même, pour ne rien omettre, du Pallium : on donne à ces pratiques telle forme et telle date qu'on veut. On dit par exemple que le Pallium, honneur chimérique , est de l' invention de Pascal IV , quoiqu'on le trouve cinq cents ans devant dans les lettres du pape Vigile et de saint Grégoire. Le crédule lecteur, qui trouve une histoire toute parée dt ces réflexions, et qui voit partout , dans un ouvrage dont le caractère doit être la sincérité, un abrégé des antiquités de plusieurs siècles, sans songer que l'auteur lui donne ou ses préventions ou ses conjectures pour des vérités constantes, en admire l'érudition comme les tours agréables, et croit être à l'origine des choses. Mais il n'est pas juste que M. Burnet , sous le titre insinuant d'historien, décide ainsi des antiquités; ni que Fra-Paolo qu'il a imité, acquière le droit de faire croire tout ce qu'il voudra de notre religion , k cause que sous un froc il cachait un cœur calviniste, et qu'il travaillait sourdement à décréditer la messe qu'il disait tous les jours.
CXI. Pitoyable allégation de Gerson. — Qu'on ne croie donc plus M. Burnet en ce qu'il dit sur les dogmes de l'Eglise, qu'il tourne tout à contre-sens. Soit qu'il parle par lui-même, ou qu'il introduise dans son Histoire quelqu'un qui parle contre notre doctrine , il a toujours un dessein secret de la décrier. Peut-on souffrir son Cranmer, lorsqu'abusant d'un traité que Gerson a fait de auferibiiitate Papœ, il en conclut que selon ce docteur on peut fort bien se passer du Pape^? au lieu qu'il veut dire seulement , comme la suite de cet ouvrage le montre d'une manière à ne laisser aucun doute, qu'on peut déposer le Pape en certains cas. Quand on raconte sérieusement de pareilles choses, on veut amuser le monde , et on s'ote toute croyance parmi les gens sérieux.
CXII. Erreur grossière sur le célibat et sur le Pontifical romain. — Mais l'endroit où notre hisorien a épuisé toutes ses adresses, et usé pour ainsi dire toutes ses plus belles couleurs, est celui du célibat des ecclésiastiques. Je ne prétends pas discuter ce qu'il en dit sous le nom de Cranmer ou de lui-même'. On peut juger de ses remarques sur l'antiquité par celles qu'il fait sur le Pontifical romain , dont on avouera bien que les sentiments sur \e célibat ne sont pas obscurs. « On considérait, » dit-il**, que l'engagement où entrent les gens d'é-
1. Pag. 508. — 2. /. part-, liv. ii, p. 251. — 3. /. part., liv. m, p. 353. —4. //. part., liv. i,p. 13S.
» glise, suivant les cérémonies du Pontifical ro- » main, n'emportent pas nécessairement le célibat- » Celui qui confère les ordres demande à celui qui » les reçoit , s'il promet de vivre dans la chasteté et » dans la sobriété? à quoi le sous-diacre répond : » Je le promets. » M. Burnet conclut de ces paroles, qu'on n'obligeait qu'à la chasteté qui « se » trouve parmi les gens mariés, de même que » parmi ceux qui ne le sont pas. » Mais l'illusion est trop grossière pour être souITerte. Les paroles qu'il rapporte ne se disent pas dans l'ordination du sous-diacre, mais dans celle de l'évêque'. Et dans celle du sous-diacre on arrête celui qui se présente à cet ordre, pour lui déclarer que jusqu'alors il a été libre ; mais que s'il passe plus avant, il faudra garder la chasteté-. M. Burnet dira-t-il encore que la chasteté dont il est ici question est celle qu'on garde dans le mariage, et qui nous apprend à nous abstenir de tous les jjlaisirs illicites:^ Est-ce donc qu'il fallait attendre le sous-diaconat pour entrer dans cette obligation? Et qui no reconnaît ici cette profession de la continence imposée, selon les anciens canons, aux principaux clercs, des le temps qu'on les élève au sous-diaconat?
CXIII. Vaine défaite. — M. Burnet répond encore que sans s'arrêter au Pontifical , les prêtres anglais qui se marièrent du temps d'Edouard avaient été ordonnés sans qu'on leur en eut fait la demande, et par conséquent sans en avoir fait le vœu'. Mais le contraire parait par lui-même; puisqu'il a reconnu que du temps de Henri VIII on ne retrancha rien dans les Rituels, ni dans les autres livres d'offices, si ce n'est quelques prières outrées qu'on y adressait aux saints, ou quelque autre chose peu importante; et on voit bien que ce prince n'avait garde de retrancher dans l'ordination la profession de la continence, lui qui a défendu de la violer, premièrement sous peine de mort, et lorsqu'il s'est le plus relâché, sous peine de confiscation de tous biens^. C'est aussi pour celle raison, que Cranmer n'osa jamais déclarer son mariage durant la vie de Henri, et il lui fallut ajouter à un mariage défendu, la honte de la clandestinité.
CXIV. Conclusion de ce livre. — Je ne m'étonne donc plus que sous un tel archevêque on ait méprisé la doctrine de ses saints prédécesseurs, d'un saint Dunstan, d'un Lanfranc, d'un saint Anselme, dont les vertus admirables, et en particulier la continence, ont été l'honneur de l'Eglise. Je ne m'étonne pas qu'on ait efi'acé du nombre des saints un saint Thomas de Cantorbéri, dont la vie était la condamnation de Thomas Cranmer. Saint Thomas de Cantorbéri résista aux rois iniques; Thomas Cranmer leur prostitua sa conscience, et fiatta leurs passions. L'un banni , privé de ses biens , persécuté dans les siens et dans sa propre personne, et afiligé en toutes manières, acheta la liberté glorieuse de dire la vérité comme il la croyait, par un mépris courageux de la vie et de toutes ses commodités : l'autre, pour plaire à son prince, a passé sa vie dans une honteuse dissimulation, et n'a cessé d'agir en tout contre sa croyance. L'un combattit jusqu'au sang pour les moindres droits de l'Eglise , et en soutenant ses prérogatives, tant celles que
1. Pont. Rom. in Cotis. Eptsc. — 2. Idem, in Ordin. Subdiac. — 3. ir. part., liv. i, p. 139. — i. Idem, liv. m, p. 3S(i.
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HISTOIRE DES VARIATIONS
Jésus-Glii'ist lui avait ac(|uises par son sang , que celles que les rois pieux lui avaient données , il défendit jusiiu'au dehors de celle sainte cité : l'autre en livra aux rois de la terre le dépôt le plus intime, la parole, le culte, les sacrements, les clés, raulorité, les censures, la foi môme : tout enlin est mis sous le joug , cl toute la puissance ecclésiastique étant réunie au trône royal, l'Eglise n'a plus de force i|u'autanl qu'il plait au siècle. L'un enlin toujours intrépide et toujours pieux pendant sa vie, le fut encore plus à sa dernière heure ; l'autre toujours l'uihle et toujours tremblant, l'a été plus que jamais dans les approches de la mort; et à l'âge de soixantedeux ans il a sacrillé à un misérable resle de vie sa foi et sa conscience. Aussi n'a-t-il laissé qu'un nom odieux parmi les hommes; et pour l'excuser dans son parti même, on n'a que des tours ingénieux que les faits démentent : mais la gloire de saint "Thomas de Cantorbéri vivra autant que l'Eglise; et ses vertus que la France et l'Angleterre ont révérées comme à l'envi , ne seront jamais oubliées. Plus la cause que ce saint martyr soutenait a paru douteuse et équivoque aux politiques et aux mondains , plus la divine puissance s'est déclarée d'enhaut en sa faveur, par les châtiments terribles qu'elle exerça sur Henri II qui avait persécuté le saint prélat , par la pénitence exemplaire de ce prince, qui seule put apaiser l'ire de Dieu, et par des miracles d'un si grand éclat, qu'ils attirèrent , non-seulement les rois d'Angleterre, mais encore les rois de France à son tombeau : miracles d'ailleurs si continuels et si attestés par le concours unanime de tous les écrivains du temps, que pour les révoquer en doute, il faut rejeter toutes les histoires. Cependant la Réformation anglicane a rayé un si grand homme du nombre des saints. Mais elle a porté bien plus haut ses attentats : il faut qu'elle dégrade tous les saints qu'elle a eus depuis qu'elle a été chrétienne. Bède son vénérable historien ne lui a conté que des fables, ou en tous cas des histoires peu prisées, quand il lui a raconté les merveilles de sa conversion , et la sainteté de ses pasteurs , de ses rois , et de ses religieux. Le moine saint Augustin, qui lui a porté l'Evangile, et le pape saint Grégoire qui l'a envoyé , ne se sauvent pas des mains de la Réforme : elle les attaque par ses écrits. Si nous l'en croyons, la mission des saints qui ont fondé l'Eglise anglicane est l'ouvrage de l'ambition et de la politique des Papes; et en convertissant les Anglais, saint Grégoire, un pape si humble et si saint, a prétendu les assujétir à son siège plutôt qu'à Jésus-Christ'. Voilà ce qu'on publie en Angleterre; et sa réformation s'établit en foulant aux pieds, jusque dans la source, tout le christianisme de la nation. Mais une nation si savante ne demeurera pas longtemps dans cet éblouissement : le respect qu'elle conserve pour les Pères, et ses curieuses et continuelles recherches sur l'antiquité la ramèneront à la doctrine des premiers siècles. Je ne puis croire qu'elle persiste dans la haine qu'elle a conçue contre la chaire de saint Pierre , d'oii elle a reçu le christianisme. Dieu travaille tro|) puissamment à son salut en lui donnant un roi incomparable en courage comme en piété.
1. Vitacli. cont. Durte. Ftilc. cont. Slapl. Ivel. apot. Eccl. A ntf .
Enfin les temps de vengeance et d'illusion passeront, et Dieu écoutera les gémissements de ses saints.