‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 271 sur 545 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

II. Herman, archevêque de Cologne , appelle les protestants dans son diocèse. Son ignorance prodigieuse. — Il arriva dans ce temps un nouveau sujet de querelle. Herman , archevêque de Cologne , s'était avisé de réformer son diocèse à la nouvelle manière, et il y avait appelé !Mélanchton et Bucer. C'était constamment le plus ignorant de tous les prélats; et un homme toujours entraîné où voulaient ses conducteurs. Tant qu'il écoula les conseils du docte Gropper, il tint de très-saints conciles pour la défense de l'ancienne foi, et pour commencer une véritable réformation des mœurs. Dans la suite , les luthériens s'emparèrent de son esprit , et le firent donner à l'aveugle dans leurs sentiments. Comme le landgrave parlait une fois à l'empereur de ce nouveau réformateur : « Que réformera ce » bon homme? lui répondit-il', à peine entend-il le » latin. En toute sa vie il n'a jamais dit que trois » fois la messe : je l'ai ouï deux fois, il n'en savait ' )) pas le commencement. » Le fait était constant; I et le landgrave qui n'osait dire qu'il sût un mot de latin, assura qu'it avait lu de bons livres aile- , mands, et entendait la religion. C'était l'entendre, selon le landgrave, que de favoriser le parti. Comme j le Pape et l'Empereur s"unirent contre lui, les | princes protestants de leur coté, lui promirent de le secourir si on l'attaquait pour la religion^.

III. Doute dans la ligue, si on traiterait Charles y d'Empereur : victoire de Charles Y. Le livre de i'iNTERiM (1546). — On en vint bientôt à la force ouverte. Plus l'empereur témoignait que ce n'était pas pour la religion qu'il prenait les armes, mais pour mettre à la raison quelques rebelles dont l'électeur de Saxe et le landgrave étaient les chefs; plus ceux-ci publiaient dans leurs manifestes, que cette guerre ne se faisait que par la secrète instigation de l'Anlechrisl romain et du concile de Trente ^. C'est ainsi que , selon les thèses de Luther, ils tâchaient de faire paraître licite la guerre qu'ils faisaient à l'empereur. Il y eut pourtant entre eux une dispute, comment on traiterait Charles V dans les écrits qu'on publiait. L'électeur plus consciencieux ne voulait pas qu'on lui donnât le nom d'empereur : autrement, disait-il, on ne pourrait 2Jas licitement lui faire la guerre''. Le landgrave n'avait point de ces scrupules; et d'ailleurs qui avait dégradé l'empereur'? Qui lui avait ôté l'empire? Voulait-on établir cette maxime, qu'on cessât d'être empereur dès qu'on serait uni avec le Pape? C'était une pensée ridicule autant que criminelle. A la fin, pour tout accommoder, il fut dit que sans avouer ni nier que Charles V fût empereur, on le traiterait comme se portant pour tel ; et par cet expédient toutes les hostilités devinrent permises. Mais la guerre ne fut pas heureuse pour les protestants (1547). Abattus par la fameuse victoire de Charles V près de l'Elbe, et par la prise du duc de Saxe et du landgrave, ils ne savaient à quoi se résoudre. L'empereur leur proposa (1548) de son autorité, un formulaire de doctrine qu'on appela l'Intérim , ou le Livre de l'empereur, qu'il leur ordonnait de suivre par provision jusqu'au concile. Toutes les erreurs des luthériens y étaient rejetées : on y tolérait seulement le mariage des prêtres qui s'étaient faits

1. Sleid., Ub. xvii, 276. — 2. Epist . Vit. Tlieod. inler Ep. Calv., p. S». — 3. Sleid., Ibid.,2S9, 295, etc. — i. /'jid., 2tf7.

luthériens , et on laissait la communion sous les deux espèces à ceux qui l'avaient rétablie. A Rome on blâma l'empereur d'avoir osé prononcer sur des matières de religion. Ses partisans répondaient qu'il n'avait pas prétendu faire une décision ni une loi pour l'Eglise , mais seulement prescrire aux luthériens ce qu'ils pouvaient faire de mieux en attendant le concile. Cette question n'est pas de mon sujet , et il me suffit de remarquer en passant , que Vlnterim ne peut point passer pour un acte authentique de l'Eglise, puisque ni le Pape ni les évèques ne l'ont jamais approuvé. Quelques luthériens l'acceptèrent, plutôt par force qu'autrement : la plupart le rejetèrent; et le dessein de Charles V n'eut pas grand succès.

IV. Projet de I'Interim. La conférence de Ratisbonne de 1541. — Pendant que nous en sommes sur ce livTe , il n'est pas hors de propos de remarquer qu'il avait déjà été proposé à la conférence de Batisbonne en 1541. Trois théologiens catholiques Ptlugius, évèque de ^^aiimbourg, Gropper et Eccius y devaient traiter, par l'ordre de l'empereur, de la réconciliation des religions avec Mélanchton, Bucer et Pistorius , trois protestants. Eccius rejeta le livre; et les prélats avec les Etats catholiques n'approuvèrent pas qu'on proposât un corps de doctrine sans en communiquer avec le légat du Pape qui était alors à Ratisbonne'. C'était le cardinal Contarenus, très-savant théologien, et qui est loué même par les protestants. Ce légat ainsi consulté , répondit qu'une atTaire de cette nature devait être « renvoyée » au Pape , pour être réglée ou dans le concile gé- » néral qu'on allait ouvrir, ou par quelque autre » manière convenable. »

V. Articles conciliés, et non conciliés : ce que c'est dans cette conférence. — Il est vrai qu'on ne laissa pas de continuer les conférences ; et quand les trois protestants furent convenus avec Ptlugius et Gropper de quelques articles, on les appela les articles conciliés, encore qu'Eccius s'y fut toujours opposé. Les protestants demandaient que l'empereur autorisât ces articles , en attendant qu'ont pût convenir des autres^. Mais les catholiques s'y opposèrent, et déclarèrent plusieurs fois qu'ils ne pouvaient consentir au changement d'aucun dogme ni d'aucun rit reçu dans l'Eglise catholique ^ De leur côté, les protestants, qui pressaient la réception des articles conciliés , y donnaient des explications à leur mode dont on n'était pas convenu ; et ils firent un dénombrement des choses omises dans les articles conciliés *, Mélanchton , qui rédigea ces remarques , écrivit à l'empereur au nom de tous les protestants, qu'on recevrait les articles conciliés, pown-w qu'ils fussent bien entendus'; c'est-à-dire, qu'ils les trouvaient eux-mêmes conçus en termes ambigus : et ce n'était qu'une illusion d'en presser la réception comme ils faisaient. Ainsi tous les projets d'accommodement demeurèrent sans etïet : ce que je suis bien aise de remarquer par occasion, afin qu'on ne trouve pas étrange que je n'ai parlé qu'en passant d'une action aussi célèbre que la conférence de Ratisbonne.

1. Sleid., lib. xir; Act. coll. Salisb. Argent. 15ii,p. 199. Ibid. 132; Mel., lib. l. ep . 24. 25; Act. Ratisb., ibid., 136. — S. Idem, 153. Sleid., ibid. — 3. Ibid.. 157. — i. Sleid., Resp. princ. 78, Annotala aul omissa in artic. Concil., S2. — 5. Lib. ep. 25. ad Carol. V.

llTSÏOlliK Di:S VAUIATIONS.

VI. Autre conférence. La dernière main mise à riNTEniM. Le peu de succès de ce livre. — Il s'en lint une aulre dans la niùme ville et avec aussi peu de succès en 1546. L'empereur faisait cependant retoucher à son livre , où PIlugius, cvèque de Naiinibour!,' , Michel Ileldins , révèquc lilukiire de Sidon, et Islebius , protestants, mirent la dernière main'. Mais il ne fit que donner un nouvel exemiilc du mauvais succès que ces décisions impériales avaient accoutumé d'avoir en matière de religion.

\'ll. Nouvelle' Confession de foi de Bucer. — Durant que l'empereur s'efforçait de faire recevoir son Intérim dans la ville de Strasbourg, Bucer y publia une nouvelle Confession de foi^, où cette Eglise déclare qu'elle relient toujours jmrauablement sa |)remière Confession de foi présentée à Charles V à Augsbourg en I.'iSU, et qu'elle reçoit aussi l'accord fait à Wiltemberg avec Lufner; c'est-à-dire, cet acte où il élail dit que ceux mêmes qui n'ont pas la foi, et qui abusent du sacrement, reçoivent la propre substance du corps et du sang de Jésus- Christ.

Dans cette Confession de foi, Bucer n'exclut formellement que la transsubstantiation , et laisse en son entier tout ce qui peut établir la présence réelle et substantielle.

VIII. On reçoit en même temps à Strasbourg deux actes contraires. — Ce qu'il y eut ici de plus remarquable , c'est que Bucer, qui , en souscrivant les articles de Smalcalde, avait souscrit en même temps, comme on a vu', la Confession d'Augsbourg, retint en même temps la Confession de Strasbourg; c'est-à-dire, qu'il autorisa deux actes qui étaient faits pour se détruire l'un l'autre : car on se peut souvenir que la Confession de Strasbourg ne fut dressée que pour éviter de souscrire celle d'Augsbourg'', et que ceux de la Confession d' Augsbourg" ne voulurent jamais recevoir parmi leurs frères ceux de Strasbourg ni leurs associés. Maintenant tout cela s'accorde : c'est-à-dire qu'il est bien permis de changer dans la nouvelle Réforme; mais il n'est pas permis d'avouer qu'on change. La Reforme paraîtrait par cet aveu, un ouvrage trop humain ; et il vaut mieux approuver quatre ou cinq actes contradictoires, pourvu qu'on n'avoue pas qu'ils le sont , que de confesser qu'on a eu tort, surtout dans des Confessions de foi.

IX. Bucer passe en Angleterre, où il meurt sans avoir pu rien changer dans les articles de Pierre Martyr. — Ce fut la dernière action que Bucer fit en Allemagne. Durant les mouvements de ïlnterim, il trouva un asile en Angleterre parmi les nouveaux protestants qui se furliliaient sous Edouard. Il y mourut en grande considération, sans néanmoins avoir pu rien changer dans les articles que Pierre Martyr y avait établis : de sorlc qu'on y demeura dans le pur zwinglianisme. Mais les senlimcnts do Bucer auront leur tour, et nous verrons les articles de Pierre Martyr changés sous Elisabeth.

X. Osiandre abandonne aussi son Eglise de Nuremberg , et met tout en trouble dans la Prusse. — I,es troubles de Vlnterim écartèrent beaucuuii île réformateurs. On fut scandalisé dans le parti même,

1. Sldd., lili. XX. 3«. — 2. nosp., cnn. 154S, 204. — .■). Cidesius, liv. iv. — 4. Ci-dessus, lio. iti, n. 12 et sicfv.

(le leur voir abandonner leurs Eglises. Ce n'était pas leur coutume de s'exposer pour elles ni pour la iléforme ; et on a remarqué il y a longtemps, (ju'aucun d'eux n'y a laissé la vie; si ce n'est Cranmer qui fit encore tout ce qu'il put pour la sauver en abjurant sa religion tant qu'on voulut. Le fameux Osiandre fut un de ceux qui prit le plus toi la fuilc. 11 disparut tout à coup à Nuremberg, Eglise qu'il gouvernait il y. avait vingt-cinq ans et dès le commencement de la Réforme; et il fut reçu dans la Prusse : c'était une des provinces des plus affectionnées au lulhéranisme. Elle apparlenail à l'ordre teutonique ; mais le prince Albert de Brandebourg , qui en élail le grand-mailre , conçut toul ensemble le désir de se marier, de se réformer, et de se faire une souveraineté héréditaire (1525). C'est ainsi que tout le pays devint luthérien, et le docteur de Nuremberg y excila bienUJt de nouveaux désordres.

XI. Quel ('tait Osiandre. Sa doctrine sur la Juslificalion. — André Osiandre s'était signalé parmi les luthériens, par une opinion nouvelle qu'il y avait introduite sur la Juslitlcalion. Il ne voulait pas ([u'elle se fit , comme tous les autres protestants le soutenaient, par l'imputation de la justice de Jésus- Christ; mais par l'intime union de la justice substantielle de Dieu avec nos âmes', fondé sur cette parole souvent répétée en Isaïe et en Jérémie : Le Seigneur est notre justice^. Car de môme que, selon lui, nous vivions par la vie substantielle de Dieu, et que nous aimions par l'amour essentiel qu'il a pour lui-même, ainsi nous étions justes par sa justice essentielle, qui nous était communiquée : à quoi il fallait ajouter la substance du Verbe incarné, qui était en nous par la foi , par ,1a parole et par les sacrements. Dès le temps qu'on dressa la Confession d'Augsbourg, il avait fait les derniers efforts pour faire embrasser celle prodigieuse doctrine par toul le parti, et il la soutint avec une audace extrême à la face de Luther. Dans l'assemblée de Smalcalde on fut étonné de sa témérité : mais comme on craignait de faire éclater de nouvelles divisions dans le parti , où il tenait un grand rang par son savoir, on le souffrit. Il avait un talent tout particulier pour divertir Luther; et au retour de la conférence qu'on eut à Marpourg avec les sacramcnlaircs, Mélanchlon écrivait à Camerarius : Osiandre a fort réjoui Luther et nous tous^.

XII. L'esprit profane d'Osiandre remarqué par Calvin. — C'est qu'il faisait le plaisant, surtout à lable , et qu'il y disait de bons mois, mais si profanes que j'ai peine à les répéter. C'est Calvin qui nous apprend dans une lettre qu'il écrit à Mélanchlon sur le sujet de cet homme, « que toutes les fois » qu'il trouvait le vin bon dans un festin , il le » louait en lui appliquant celte parole que Dieu di- » sait de lui-même : Je suis celui qui suis''. » El encore : Voici le fils du Dieu vivant. Calvin s'ôlail trouvé aux banquets où il proférait ces blasphèmes qui lui inspiraient de l'horreur. Mais cependant cela se passait sans qu'on en dil mol. Le même Calvin parle d'Osiandre comme « d'un bru- » lai et d'une bêle farouche , incapable d'être ap- » privoisée. Pour lui , disail-il , dès la première fois

1. Chi/I., lib. xvn; Sa.xon. lit. Osiandrica, p. iH. —S. Is., xxiii. Il", 10; xxxiit. 10; ./'■»■., xxm. 6. — 3. T.ili. iv, ep. S8. —

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