LIVRE XI. — HISTOIRE DES ALBIGEOIS, DES VAUDOIS, ETC
» après la nativité de Jésus-Christ, comme ils l'a- » valent to^ijours entendue par leurs anciens et an- » cètres '. »
V. Fausse origine dont se vantaient les Vaudois. — Voilà sans doute une belle tradition, si elle était soutenue par la moindre preuve. Mais par malheur les premiers disciples de Valdo ne le prenaient pas si haut; et lorsqu'ils se voulaient attribuer la plus grande antiquité, ils se contentaient de dire qu'ils s'étaient retirés de l'Eglise romaine, lorsque, sous le pape Silveslre !<"■, elle avait accepté les biens temporels que lui donna Constantin, premier empereur chrétien. Cette cause de rupture est si vaine, et cette prétention est d'ailleurs si ridicule, qu'elle ne mérite pas d'être réfutée. Il faudrait être insensé pour se mettre dans l'esprit, que dès le temps de saint Silveslre, c'est-à-dire, environ l'an 3i0, il y ait eu une secte parmi les chrétiens dont les Pères n'aient jamais eu de connaissance. Nous avons , dans les conciles tenus dans la communion de l'Eglise romaine, des anathèmes prononcés contre une infinité de sectes diverses; nous avons des catalogues des hérésies dressés par saint Epiphane , par saint Augustin, et par plusieurs autres auteurs ecclésiastiques. Les sectes les plus obscures et les moins suivies; celles qui ont paru dans un coin du monde, comme celles de certaines femmes qu'on appelait collyridiennes , qui n'étaient que je ne sais où dans l'Arabie; celle des terlullianistes ou desabéliens, qui n'était que dans Carthage, ou dans quelques villages autour d'TIippone, et plusieurs autres aussi cachés, ne leur ont pas été inconnues^. Le zèle des pasteurs, qui travaillaient à ramener les brebis égarées, découvrait tout pour tout sauver : il n'y a que ces séparés pour les biens ecclésiastiques, que personne n'a jamais connus. Plus modérés que les Alhanase, que les Basile, que les Ambroise et que tous les autres docteurs; plus sages que tous les conciles, qui sans rejeter les biens donnés au.x Eglises, se contentaient de faire des règles pour les bien administrer, ils ont encore si bien fait, qu'ils ont échappé à leur connaissance. Que les premiers Vaudois l'aient osé dire , c'est une impudence extrême; mais de faire remonter avec Bèze cette secte inconnue à tous les siècles jusqu'à l'an 120 de Notre Seigneur, c'est se donner des ancêtres et une suite d'Eglise par une illusion trop grossière.
VI. Dessein de ce livre XI, et ce qu'on y doit démontrer. — Les réformés aflligés de leur nouveauté , qu'on ne cessait de leur reprocher, avaient besoin de cette faible consolation. Mais pour en tirer du secours, il a fallu encore employer d'autres artifices : il a fallu cacher avec soin le vrai état de ces Albigeois et de ces Vaudois. On n'en a fait qu'une secte, quoique c'en soient deux très-ditïérenles; de peur que les réformés ne vissent parmi leurs ancêtres, une trop manifeste contrariété. On a, sur toutes choses caché leur aliominable doctrine : on a dissimulé que ces Albigeois étaient de parfaits manichéens, aussi bien que Pierre de Bruis et son disciple Henri. On a tu que ces Vaudois s'étaient séparés de l'Eglise sur des fondements détestés par la nouvelle Réforme, aussi bien que par l'Eglise romaine. On a usé d'une pareille dissimulation à
1. Liv. I, p. 39. —2. Epiph., Hœr. 79, tom. i, p. 1057; August., Hœr ., SO, 8' , tom . vm, coi. 24, 25. Tertul.,de Prescrip.
l'égard de ces Vaudois de Pologne, qui n'avaient que le nom de Vaudois; et on a caché au peuple que leur doctrine n'était ni celle des anciens Vaudois, ni celle des calvinistes, ni celle des luthériens. L'histoire que je vais donner de ces trois sectes, quoiqu'elle soit abrégée, ne laisse pas d'être soutenue par assez de preuves, pour faire honte aux calvinistes, des ancêtres qu'ils se sont donnés.
HISTOIRE DES NOUVEAUX MANICHÉENS, APPELÉS LES HÉRÉTIQUES DE TOULOUSE ET D'ALBL
VII. Erreurs des manichéens , qui sont les auteurs des Albigeois. — Pour en entendre la suite, il ne faut pas ignorer tout à fait ce que c'était que les manichéens. Toute leur théologie roulait sur la question de l'origine du mal : ils en voyaient dans le monde, et ils en voulaient trouver le principe. Dieu ne le pouvait pas être, parce qu'il était infiniment bon. Il fallait donc, disaient-ils, reconnaître un autre principe, qui, étant mauvais par sa nature, fût la cause et l'origine du mal. Voilà donc la source de l'erreur. Deux premiers principes, l'un du bien, l'autre du mal; ennemis par conséquent et de nature contraire , s'étant combattus et mêlés dans le combat, avaient répandu l'un le bien, l'autre le mal dans le monde; l'un la lumière, l'autre les ténèbres, et ainsi du reste; car je n'ai pas besoin de raconter ici toutes les extravagances impies de cette abominable secte. Elle était venue du paganisme, et on en voit des principes jusque dans Platon. Elle régnait parmi les Perses. Plutarque nous a rapporté les noms qu'ils donnaient au bon et au mauvais principe. Manès, perse de nation , tâcha d'introduire ce prodige dans la religion chrétienne sous l'empire d'.Vurélien, c'est-à-dire, vers la fin du troisième siècle. Marcion avait déjà commencé quelques années auparavant , et sa secte divisée en plusieurs branches, avait préparé la voie aux impiétés et aux rêveries que Manès y ajouta.
VIII. Conséquences du faux principe des manichéens. — Au reste, les conséquences que ces hérétiques tiraient de cette doctrine n'étaient pas moins absurdes ni moins impies. L'Ancien Testament avec ses rigueurs n'était qu'une fable, ou en tout cas l'ouvrage du mauvais principe; le mystère de l'incarnation, une illusion; et la chair de Jésus- Christ , un fantôme : car la chair étant l'œuvre du mauvais principe, Jésus-Christ, qui était le Fils du bon Dieu, ne pouvait pas l'avoir prise en vérité. Comme nos corps venaient du mauvais principe, et que nos âmes venaient du bon, ou plutôt qu'elles en étaient la substance même, il n'était pas permis d'avoir des enfants, ni de lier la substance du bon principe avec celle du mauvais : de sorte que le mariage , ou plutôt la généralion des enfants était défendue. La chair des animaux, et tout ce qui en sort, comme les laitages, étaient aussi l'ouvrage du mauvais; le vin était au môme rang : tout cela était impur de sa nature , et l'usage en était criminel. Voilà donc manifestement ces hommes trompés par les démons dont parle saint Paul , qui devaient
dans les derniers temps défendre le mariage, et
rejeter comme immondes les viandes que Dieu avait créées {I. Tim., iv. 1, 3).
3?fi
HISTOIRE DES VARIATIONS
IX. Les manichéens tâchaient de s'autoriser par les pratiques de iE(jlise. — Ces mallieiireux, qui ne cherchaienl qu'à iroinper le momie par des apparences, làeliaioiil (le s'autoriser par l'exemple do l'Ejiiisc callioli(iue , où le nombre de ceux qui s'inlerdisaienl l'usage du mariage par la profession de la conlinence était très-grand, et où l'on s'abstenait de certaines viandes, ou toujours, comme faisaient plusieurs solitaires , à l'exemple de Daniel ', ou en certains temps, comme dans le temps de Carême. Mais les saints Pères répondaient qu'il y avait grande difl'érence entre ceux qui condamnaient la génération des enfants, comme faisaient formellement les manichéens-, et ceux qui lui préféraient la continence avec l'Apôtre et avec Jésus-Christ même', et qui ne se croyaient pas permis de reculer en arrière ■*, après avoir fuit profession d'une vie plus parfaite. C'était aussi autre chose de s'abstenir de certaines viandes, ou pour signilier quelque mystère, comme dans l'Ancien Testament, ou pour mortifier les sens, comme on le continuait encore dans le Nouveau : autre chose de les condamner avec les manichéens, comme impures, comme mauvaises; comme étant l'ouvrage, non de Dieu, mais du mauvais. El les Pères remarquaient que l'Apôtre attaquait expressément ce dernier sens, qui était celui des manichéens, par ces paroles : l'otite créature de Dieu est bonne^ ; et encore par celles-ci : Il ne faut rien rejeter de ce que Dieu a créé; et de là ils concluaient qu'il ne fallait pas s'étonner que le Saint-Esprit eût averti de si loin les fidèles d'une si grande abomination par la bouche de saint Paul.
X. Trois autres caractères des manichéens. Le premier, l'esprit de séduction. — Tels étaient les principaux points de la doctrine des manichéens. Mais cette secte avait encore des caractères remarquables : l'un, qu'au milieu de ces absurdités impies, que le démon avait inspirées aux manichéens, ils avaient encore mêlé dans leurs discours, je ne sais quoi de si éblouissant, et une force si prodigieuse de séduction, que même saint Augustin, un si beau génie , y fut pris , et demeura parmi eux neuf ans durant, très-zélé pour cette secte*. On remarque aussi que c'était une de celles dont on revenait le plus difïicilement : elle avait, pour tromper les simples, des prestiges et des illusions inou'ies. On lui attribue aussi des enchantements'; et enfin on y remarquait tout l'attirail de la séduction.
XI. Second caractère : l'hypocrisie. — L'autre caractère des manichéens est qu'ils savaient cacher ce qu'il y avait de plus détestable dans leur secte avec un artifice si profond, que non-seulement ceux qui n'en étaient pas, mais encore ceux qui en étaient, y passaient un long temps sans le savoir. Car sous la belle couverture de leur continence, ils cachaient des impuretés qu'on n'ose nommer, et qui même faisaient partie de leurs mystères. Il y avait parmi eux plusieurs ordres. Ceux qu'ils appelaient leurs auditeurs ne savaient pas le fond de la secte; et leurs élus, c'est-à-dire, ceux qui savaient
] . Dan.. I, 8. 12. — 2. Auf/ust. cont. Faust, manicfi., lib. xxx, cap. 3,4. 5, 0; lom. viii, co(. 445e(*eg. — 3. /. Cor.,\\, 26, 32, 34, 38; Mallh., xix. 12. —4. Luc, i\. 02. — 5. /. rim.,iv. 4. — 6. Lib. I. coni Fatut. irait., c. 10, et Conf., lib. iv, c. 1 et seq. — 7. Theodoret., Hœret. fab., lib. i, cap. ult. de Manele, p. 2i2 elseq.
tout le mystère, en cachaient soigneusement l'abominable secret, jus((u'à ce qu'on y eut été jjréparé par divers degrés. On étalait l'abslinencc et l'extérieur d'une vie non-seulement belle, mais encore mortifiée; et c'était une partie de la séduction de venir comme par degrés à ce qu'on croyait plus parfait, à cause qu'il était caché.
XII. Troisième caractère : se mêler avec les catholiques dans les églises, et se cacher. — Pour troisième caractère de ces hérétiques, nous y pouvons encore observer une adresse inconcevable à se mêler parmi les fidèles, et à s'y cacher sous la profession de la foi catholique; car cette dissimulation était un des artifices dont ils se servaient pour attirer les hommes dans leurs sentiments. On les voyait dans les églises avec les autres ; ils y recevaient la communion; et encore qu'ils n'y reçussent jamais le sang de Notre Seigneur, tant à cause qu'ils détestaient le vin dont on se servait pour le consacrer, qu'à cause aussi qu'ils ne croyaient pas (]ue Jésus- Christ eût eu du vrai sang; la liberté qu'on avait dans l'Eglise de participer ou à une ou à deux espèces, fit qu'on fut longtemps sans s'apercevoir de leur perpétuelle affectation à rejeter celle du vin consacré. Ils furent donc à la fin reconnus par saint Léon à cette marque ' : mais leur adresse à tromper les yeux, quoique vigilants, des catholiques, était si grande, qu'ils se cachèrent encore, et furent à peine découverts sous le pontificat de saint Gélase. Alors donc, pour les rendre tout à fait reconnaissablés au peuple, il en fallut venir à une défense expresse de communier autrement que sous les deux espèces; et pour montrer que cette défense n'était pas fondée sur la nécessité de les prendre toujours ensemble, saint Gélase l'appuie en termes formels , sur ce que ceux qui refusaient le vin sacré le faisaient par une certaine superstition- : preuve certaine que hors la superstition, qui rejetait comme mauvaise une des parties du mystère , l'usage de sa nature en eût été libre et indifférent , même dans les assemblées solennelles. Les protestants, qui ont cru que ce mot de superstition n'était pas assez fort pour exprimer les abominables pratiques des manichéens , ne songent pas que ce mol signifie dans la langue latine toute fausse religion ; mais qu'il est particulièrement aH'cctéà la secte des manichéens, à cause de leurs abstinences et observances superstitieuses : les livres de saint Augustin en sont de bons témoins^.
XIII. Les pauliciens ou les manichéens d'Arménie. — Cette secte si cachée, si abominable, si pleine de séduction, de superstition et d'hypocrisie, malgré les lois des empereurs, qui en avaient condamné les sectateurs au dernier supplice, ne laissait pas de se conserver, et de se répandre. L'empereur Anastase et l'imijéralrice Théodore , femme de Justinlen, l'avaient favorisée. On en voit les sectateurs sous les enfants d'IIéraclius, c'est-à-dire, au septième siècle, en Arménie, province voisine de la Perse , d'où cette fable détestable était venue , el autrefois sujette à son empire. Ils y furent ou établis, ou confirmés par un nommé Paul', d'où le
1. Léo I, sertn. 41, qui est iv de Quadr., cap. 4 et 5. — 2. Gelas, in Dec. Grat. de cons., distinct, i, cap. Coraperiinus. Ivo. Microl., etc. —3. D,: morib. Ecc. Calh., c. 31, ii. 74. De morib. Man., c. 18, n. 65, (. i, côl. 713 et 739. Cont. Ep. Fiindam., c. 15, n. 19, tom. viii, col. 161. — 4. Cedr., tom. i,p. 432.