‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 375 sur 545 · LIVRE XIII. — DOCTRINE SUR L'ANTECHRIST · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — DOCTRINE SUR L'ANTECHRIST

c'est attribuer cet attentat à toute l'Eglise de leur temps, dont ils n'ont fait que nous expliquer la doctrine et le culte. Aussi ne faut-il pas s'imaginer qu'on puisse croire sérieusement ce qu'on en dit, ni ranger tant de saints parmi des blasphémateurs et des idolâtres. On doit seulement conclure de là que les ministres sont emportés au delà de toute mesure, et que sans éclairer l'esprit , ils ne songent qu'à exciter la haine dans le cœur.

XXVIII. Pourquoi ils ne font pas commencer l'anlichristianisme à saint Basile aussitôt qu'à saint Léon. — j\Iais enfin, s'il faut tenir pour des Anlechrists tous ces prétendus adorateurs des Maozins, pourquoi différer jusqu'à saint Léon le commencement de l'empire anlichrétien? Montrez-moi que du temps de ce saint Pape on ail plus fait pour les saints, que de les reconnaître pour des tours et des remparts invincibles. Montrez-moi qu'on eût mis alors plus de force dans leurs prières , et qu'on eût rendu plus d'honneur à leurs reliques. Vous dites' qu'en 360 et 390 le culte des créatures, c'est-à-dire, selon vous, celui des saints, n'était pas encore établi dans le service public : montrez-moi qu'il le fut ou plus ou moins sous saint Léon. Vous dites que dans ces mômes années de 360 et 390, on prenait encore de grandes précautions pour ne pas confondre le service de Dieu , avec le service des créatures qui naissait : montrez-moi qu'on en ait moins pris dans la suite, et surtout du temps de saint Léon. Mais qui jamais aurait pu confondre des choses si bien distinguées? On demande à Dieu les choses; on demande aux saints des prières : qui s'avisa jamais de demander ou des prières à Dieu , ou les choses mômes aux saints comme à ceux qui les donnassent? Montrez donc que du temps de saint Léon on eut confondu des caractères si marqués, et le service de Dieu avec l'honneur qu'on rend, pour l'amour de lui à ses serviteurs. Vous ne l'entreprendrez jamais. Pourquoi donc demeurer en si beau chemin? Osez dire ce que vous pensez. Commencez par saint Basile et par saint Grégoire de Nazianze le règne de l'idolâtrie antichrétienne , et les blasphèmes de la bote contre l'Eternel, et contre tout ce qui habite dans le ciel : tournez en blasphème contre Dieu et contre les saints ce qu'on a dit dès lors de la gloire que Dieu donnait à ses serviteurs dans son Eglise. Saint Basile n'est pas meilleur que saint Léon; ni l'Eglise plus privilégiée à la fin du quatrième siècle, que cinquante ans après, dans le milieu du cinquième. Mais je vois la réponse que vous me faites dans votre cœur : c'est qu'à commencer par saint Basile, tout serait fini il y a longtemps; et démentis par l'événement, vous ne pourriez plus amuser les peuples d'une vaine attente.

XXIX. Calcul ridicule. — En effet, notre auteur avoue qu'on pourrait commencer tout son calcul à quatre années dilïérentes : à 360, à 393, à 430, et enfin à 4.50 ou .j5, qui est le calcul qu'il suit^. Toutes ces quatre supputations, selon lui, conviennent admirablement au système de la nouvelle idolâtrie ; mais par malheur dans les deux premières supputations , où tout le reste à ce qu'on prétend, convenait si bien, le principal manque : c'est que selon ces calculs, l'empire papal devrait

1 Ai'c, II. pari., p. 23. - 2. Idem, p. 20 et seq.

être tombé en 1620 ou 1653' : or il est encore, et il a quelque répit. Pour le troisième calcul, il finit en 1690, à quatre ou cinq ans d'ici, dit notre auteur : ce serait trop s'exposer que de prendre un terme si court. Cependant tout y convenait parfaitement. Voilà ce que c'est que ces convenances dont on fait un si grand cas : ce sont des illusions manifestes , des songes, des visions démenties par l'événement.

XXX. Pourquoi l'idolâtrie de saint Basile, et des autres Pères de même temps, n'est pas réputée antichrétienne. — « Mais, dit-on-, la principale raison » pourquoi Dieu ne veut pas compter la naissance » de l'antichristianisme de ces années 360 , 393 et » 430, » encore que la nouvelle idolâtrie, qu'on veut être le caractère de l'antichristianisme , y fût établie, c'est « qu'il y avait un quatrième caractère » de la naissance de cet empire anlichrétien qui » n'était pas encore arrivé; » c'est que l'empire romain devait être détruit; c'est qu'il devait y avoir sept rois^, c'est-à-dire, selon tous les prolestants, sept formes de gouvernement dans la ville aux sept montagnes, c'est-à-dire, dans Rome. L'empire papal devait faire le septième gouvernement : et il fallait que les six autres fussent détruits pour donner lieu au septième, qui était celui du Pape et de l'Antéchrist. Lorsque Rome devait cesser d'être maîtresse, et que l'empire antichrétien devait commencer, il fallait qu'il y eût dix rois qui reçussent en môme temps la souveraine puissance; et dix royaumes , dans lesquels l'empire de Rome devait être subdivisé'', selon l'oracle de l'Apocalypse. Tout cela s'est accompli à point nommé dans le temps de saint Léon : c'est donc là le temps précis de la naissance de l'Antéchrist, et on ne peut pas résister à ces convenances.

XXXI Absurdité inouïe. — Doctrine admirable! Ce n'était pas ces dix rois ni ce démembrement de l'empire qui devait constituer l'Antéchrist; et ce n'était là tout au plus qu'une marque extérieure de sa naissance : ce qui le constitue véritablement, c'est la corruption des mœurs, c'est la prétention de la supériorité, c'est principalement la nouvelle idolâtrie. Tout cela n'est pas plus sous saint Léon que quatre-vingts ou cent ans auparavant : mais Dieu ne le voulait pas encore imputer à anlichristianisme, et il ne lui plaisait pas que la nouvelle idolâtrie , quoique déjà toute formée , fût antichrétienne. Il n'est pas possible à la fin, que de telles extravagances, où l'impiété et l'absurdité combattent ensemble à qui emportera le dessus , n'ouvrent les yeux à nos frères; et ils se désabuseront à la fin, de ceux qui leur débitent de tels songes.

XXXII. Le système des ministres sur les sept 7'ois de l'Apocalypse, évidemment confondu par les termes de cette prophétie. — ]\Iais entrons un peu dans le détail de ces belles convenances, qui ont tant ébloui nos réformés; et commençons par ces sept rois , qui, selon saint Jean, sont les sept tètes de la bète; et par ces dix cornes, qui, selon le môme saint Jean, sont dix autres rois. Le sens, dit-on , en est manifeste. « Les sept tètes, dit saint Jcan^, sont » les sept montagnes sur lesquelles la femme est » assise, et ce sont sept rois : cinq sont passés;

1. Ace, II. part., p. 22. — 2. Idem, p. 23. — 3. Apoc.xvii. 9. - 4. Idem. xvii. 12. - 5. Ibid., xvii. 3, 9, 10, 11, 12.

HISTOIRE DES VARIATIONS

» V\m subsiste, l'autre n'est pas encore arrivô; cl » lorsqu'il scraarriv6, il faut qu'il subsiste peu; cl » la bète, qui 6lail el qui n'est pas, est aussi le » liuiliônie roi , cl en raùmc temps un des sept; et » il va tomber en ruine. » Les sept rois , c'est, diton', les sept formes de gouvernement sous lesquelles Rome a vécu : les rois, les consuls, les dictateurs, les décemvirs, les tribuns militaires qui avaient la puissance consulaire, les empereurs, et cnlin le Pape. Cinq ont passd, dil saint Jean : cinq de ces gouvernements étaient écoulés lorsqu'il écrivit sa prophétie : Vun eut encore ; c'était l'empire des Césars sons lequel il écrivait : el l'autre doit bientôt venir; qui ne voit l'empire papal? C'est un des sept rois ; une des sept formes de gouvernement : el c'est aussi le huitième roi , c'est-à-dire, la huilicrae forme de gouvernement : la septième , parce que le Pape lient beaucoup des empereurs par la domination qu'il exerce; et la huitième, parce qu'il a quelque chose de particulier, cet empire spirituel, celle domination sur les consciences. Il n'y a rien de plus juste : mais un petit mot gâte tout. Premicremenl, je demanderais volontiers pourquoi les sept rois sont sept formes de gouvernement, el non pas sept rois ell'eclifs? Qu'on me montre dans les Ecritures, que des formes de gouvernement soient nommées des rois : au contraire, je vois, trois versejs après, que les dix rois sont dix vrais rois, el non pas dix sortes de gouvernement. Pourquoi les sept rois du verset 9 seraient-ils si dill'érents des dix rois du verset 12? Prétend-on nous faire accroire que les consuls, des magistrats annuels, soient des rois? que l'abolition absolue de la puissance royale dans Rome soit un des sept rois de Rome Y que dix hommes, les décemvirs, soient un roi; el toute la suite de quatre ou six tribuns militaires, plus ou moins , un autre roi ? Mais en vérité est-ce là une autre forme de gouverncmcnl? Qui ne sait que les tribuns militaires ne dilféraient des consuls que dans le nombre? c'est jiourquoi on les appelait, Tribuni miiitum consulari potestate. El si saint Jean a voulu marquer tous les noms de la suprême puissance parmi les Romains, pourquoi avoir oublié les triumvirs? N'eurent-ils pas pour le moins autant de puissance que les décemvirs? Que si l'on dil qu'elle fut si courte qu'elle ne mérite pas d'ôlrc comptée, pourquoi celle des décemvirs, qui ne dura que deux ans, le sera-t-elle plutôt. Il est vrai, nous dira-l-on : mellons-les à la place des dictateurs; aussi bien n'y a-l-il guère d'apparence de mettre la dictature comme une forme de gouvernement sous laquelle Rome a vécu un certain temps. C'était une magistrature extraordinaire qu'on faisait selon l'exigence dans tous les temps de la république , et non une forme particulière de gouvernement. Déplaçons-les donc, el mettons les triumvirs à leur place. J'y consens; el je suis bien aise moi-même de donnera rinterprélalion des protestants, toute la plus belle apparence qu'elle puisse avoir : car, avec tout cela, ce n'est qu'illusion : un polit mol, comme je l'ai dil, va tout réduire en fumée : car enlin il est dil du sepiihne roi, qui sera donc, puisqu'on le veut, un septième gouvernement, que lorsqu'il sera venu , il faut qu'il subsinla peu de temps. A peine saint Jean l'a-t-il fait paraître; et incontinent, il va,

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