‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 374 sur 545 · LIVRE XIII. — DOCTRINE SUR L'ANTECHRIST · texte numérisé non relu

LIVRE XIII. — DOCTRINE SUR L'ANTECHRIST

car les papes de ces temps-là ont été les plus zélés défenseurs du mystère de l'Incarnation et de la Rédemption du genre humain , et tout ensemble des plus saints que l'Eglise ait eus. Il ne faut qu'entendre l'éloge que donne Denys le Petit', un homme si savant et si pieux, au pape saint Gélasc, qui était assis dans la chaire de saint Pierre depuis l'an 492, jusqu'à l'an 396. On y verra que toute la die de ce saint Pape était ou la lecture ou la prière : ses jeûnes , sa pauvreté, et dans la pauvreté de sa vie son immense charité envers les pauvres, sa doctrine enfin , et sa vigilance qui lui faisait regarder le moindre relâchement dans un pasteur comme un grand péril des âmes, composaient en lui un évoque tel que saint Paul l'avait décrit. -Voilà le Pape que ce savant homme a vu dans la chaire de saint Pierre vers la lin du cinquième siècle, où l'on veut que l'Antéchrist ait pris naissance. Encore cent ans après, saint Grégoire le Grand était assis dans cette chaire, et toute l'Eglise en Orient comme en Occident, était remplie de la bonne odeur de ses vertus, parmi lesquelles éclataient son humilité et son zèle. Néanmoins il était assis dans le siège qui commençait à devenir le siège d'orgueil et celui de la bête^. Voilà de beaux commencements pour l'Antéchrist. Si ces papes avaient voulu être un peu plus méchants , et défendre avec un peu moins de zèle le mystère de Jésus-Christ et celui de la piété, le système cadrerait mieux : mais tout s'accommode; l'Antéchrist ne faisait encore que de naître^, et dans ses commencements rien n'empêche qu'il ne fût saint, et très-zélé défenseur de Jésus-Christ et de son règne. Voilà ce que voyait notre auteur au commencement de l'année 1685, et quand il composa ses Préjugés légitimes.

XVIII. L'auteur change, et veut avancer la ruine de l'Antéchrist. — Lorsqu'il eut vu sur la fin de la même année la révocation de l'édit de Nantes et toutes ses suites, ce grand événement lui fit changer ses prophéties, et avancer le temps de la destruction du règne de l'Antéchrist. L'auteur voulut pouvoir dire qu'il espérait bien la voir lui-môme. Il publia en 1686 le grand ouvrage de V Accomplissement des Prophéties , où il termine la fin de la persécution antichrétienne à l'an 1710, ou au plus 1714 ou 1715. Au reste, il avertitson lecteur, qu'après tout, il croit difficile de marquer précisément l'année : Dieu, dit-il'', da7is ses prophéties, n'y re- GABDE PAS DE SI PRÈS. Sentence admirable! Cependant on peut dire, poursuit-il, que cela doit arriver depuis l'an 1710 , jusqu'à l'an 1715. Voilà ce qui est certain; et constamment au dix-huitième siècle, ce qu'il appelle persécution sera cessé : ainsi nous touchons au bout; à peine y a-t-il vingt-cinq ans. Qui des calvinistes zélés ne voudrait avoir patience, et attendre un si court terme?

XIX. Il est obligé à le faire naître en la jjersonne de saint Léon le Grand. — Il est vrai qu'il y a ici de l'embarras : car à mesure qu'on avance la fin des douze cent soixante ans, il en faut faire remonter le commencement, et établir la naissance de l'empire antichrétien toujours dans des temps plus purs. Ainsi, pour finir en 1710 ou environ, il faut

1. />!•(£/■. coll. décret, cod. hist., T. i, ji . 183. —2. Pi-éj . lég., I. pan., p. U7. — 3. Idem, p. 12S. — 4. Ace, II. pari., ch. II, p. 18, 2S.

avoir commencé la persécution antichrétienne en l'an 450 ou 54, sous le pontificat de saint Léon : et c'est aussi le parti que prend l'auteur, après Joseph Mode , qui s'est rendu de nos jours célèbre en Angleterre par ses doctes rêveries sur l'Apocalypse, et sur les autres prophéties dont on se sert contre nous.

XX. Absurdité de ce système. — Il semble que Dieu ait eu dessein de confondre ces imposteurs en remplissant la chaire de saint Pierre des plus grands hommes et des plus saints qu'elle ait jamais eus, dans les temps que l'on en veut faire le siège de l'Antéchrist. Peut-on seulement songer aux lettres et aux sermons où saint Léon inspire encore aujourd'hui avec tant de force à ses lecteurs, la foi en Jésus-Christ, et croire qu'un Antéchrist en ait été l'auteur? Mais quel autre Pape a combattu avec plus de vigueur les ennemis de Jésus-Christ; a soutenu avec plus de zèle et la grâce chrétienne et la doctrine ecclésiastique , et enfin a donné au monde une plus saine doctrine avec de plus saints exemples? Celui dont la sainteté se fit respecter par le barbare Attila , et sauva Rome du carnage, est le premier Antéchrist, et la source de tous les autres. C'est l'Antéchrist qui a tenu le quatrième concile général, si respecté par tous les vrais chrétiens : c'est l'Antéchrist qui a dicté cette divine lettre à Flavien, qui a fait l'admiration de toute l'Eglise, où le mystère de Jésus-Christ est si hautement et si précisément expliqué , que les Pères de ce grand concile s'écriaient à chaque mot, Piei're a parlé par Léon : au lieu qu'il fallait dire que l'Antéchrist parlait par sa bouche , ou plutôt que Pierre et Jésus- Christ môme parlaient par la bouche de l'Antéchrist. Ne faut-il pas avoir avalé jusqu'à la lie, le breuvage d'assoupissement que boivent les prophètes de mensonge, et s'en être enivré jusqu'au vertige, pour annoncer au monde de tels prodiges?

XXI. Vaine écasion du ministre. — A cet endroit de la prophétie, le nouveau prophète a prévu l'indignation du genre humain et celle des protestants, aussi bien que des catholiques : car il est forcé d'avouer que depuis Léon I" jusqu'à Grégoire le Grand inclusivement, Rome a eu plusieurs bons évoques dont il faut faire autant d'Antechrists ; et il espère contenter le monde en disant que c'était des Antechrists commencés' . Mais enfin, si les douze cent soixante ans de la persécution antichrétienne commencent alors, il faut ou abandonner le sens qu'on donne à la prophétie, ou dire que dès lors la sainte cité fut foulée aux pieds par les Gentils; les deux témoins, c'est-à-dire le petit nombre des fidèles, misa mort-; la femme enceinte, c'est-à-dire l'Eglise, chassée dans le désert'', et tout au moins privée de son exercice public; que dès lors enfin , commencèrent les exécrables blasphèmes de la bête contre le nom de Dieu , et contre tous ceux qui habitent dans le ciel, et la guerre qu'elle devait faire aux saints''. Car il est expliqué en termes exprès dans saint Jean, que tout cela devait durer pendant les douze cent soixante jours qu'on veut prendre pour des années. Faire commencer ces blasphèmes, cette guerre, cette persécution antichrétienne, et ce triomphe de l'er-

1. Acc-,ll.part., ch. il,i).39, 40, 41. —2. Apoc. xi. 2,7; .\cc. des proph., II. part., c. x, p. 159. — 3. Apoc, xii. 6, 14. — 4. Idem, xm. 5, 6.

HISTOIRE DES VARIATIONS

rcur dans l'Eglise romaine, dès le temps de saint Léon, de saint Gélase, de saint Grégoire, et la faire durer pendant tous ces siècles, où constamnient celte Eglise était le modèle de toutes les Eglises, non-seulement dans la foi, mais encore dans la piété et dans les mœurs, c'est le comble de l'extravagance.

XXII. Trois mauvais caractères qu'on attribue à saint Léon. — Mais encore, qu'a fait saint Léon pour mériter d'être le premier Antéchrist? On n'est pas Antéchrist pour rien. "Voici les trois caractères qu'on donne à l'antichristianisme qu'il faut faire convenir au temps de saint Léon, et à lui-même, V idolâtrie, la tyrannie, et la corruption des mœurs'. On gémit d'avoir à défendre saint Léon de tous ces reproches, contre des chrétiens : mais la charité nous y contraint. Commençons par la corruption des mœurs. Mais quoi ! on n'objecte rien sur ce sujet : on ne trouve dans la vie de ce grand pape que des exemples de sainteté. De son temps, la discipline ecclésiastique était encore dans toute sa force , et saint Léon en était le soutien. Voilà comme les mœurs étaient déchues. Parcourons les autres caractères, et tranchons encore en un mot sur celui de la tyrannie. C'est, dit-on-, que depuis « Léon l" «qui était séant l'an 450, jusqu'à Grégoire le » Grand , les cvèques de Rome ont travaillé à s'ar- » roger une supériorité sur l'Eglise universelle : » mais est-ce Léon qui a commencé ? On n'ose le dire ; on dit seulement qu'il y travaillait : car on sait bien que saint Célestin son prédécesseur, et saint Boniface, et saint Zozinie, et saint Innocent, pour ne pas maintenant remonter plus haut , ont agi comme saint Léon, et n'ont pas moins soutenu l'autorité de la chaire de saint Pierre. Pourquoi donc ne sont-ils pas de ces Antechrists du moins commencés? C'est que si l'on avait commencé dès leur temps, les douze cent soixante ans seraient déjà écoulés, et l'événement aurait démenti le sens qu'on veut donner à l'Apocalypse. Voilà comme on amuse le monde , et comme on tourne les oracles divins à sa fantaisie.

XXIII. Idolâtrie de saint Léon. Les Maozins de Daniel appliqués aux saints. — Mais il est temps de venir au troisième caractère de la bête , qu'on veut trouver dans saint Léon et dans toute l'Eglise de son temps. C'est un nouveau paganisme, une idolâtrie jjire que celle des Gentils, dans le culte qu'on rendait aux saints et à leurs reliques. C'est sur ce troisième caractère qu'on appuie le plus : Joseph Mède a l'honneur de l'invention; car c'est lui qui interprétant ces paroles de Daniel : Il adorera le Dieu Maozin, c'est-à-dire, comme il le traduit, le Dieu des forces, et encore, il élèvera les forteresses Maozin dw Dieu étranger, les entend de l'Antéchrist , qui appellera les saints sa forteresse^.

XXIV. Saint Basile et les autres saints du même temps accusés de la même idolâtrie. — Mais comment trouvera-t-il que l'Antéchrist donnera ce nom aux saints? C'est, dit-il'', à cause que saint Basile a prêché à tout son peuple , ou plutôt à tout l'univers, qui a lu avec respect ses divins sermons , que les quarante martyrs, dont on voit les reliques,

1. Ace. ih-s Proph., II. pan., c. ii, p. 18, 28. — 2. Idem , p. 41. — 3. Expos, of. Dan.,c. xi,n. 36, rte., Book. m, c. xvi, XVII, p. Ofi et seri. Dan. xi. 3S, 39. — i. Ibid., c. xvii, p 973.

« étaient des tours par lesquelles la ville était dô- » fendue'. » Saint Chrysostome a dit aussi, « que » les reliques de saint Pierre et de saint Paul étaient » à la ville de Rome des tours plus assurées ([ue » dix mille remparts-. N'est-ce pas là, conclut Mède, élever les dieux Maozins? Saint Basile et saint Chrysostome sont les Antechrists qui érigent ces forteresses contre le vrai Dieu.

XXV. Autres saints pareillement idolâtres, r— Ils ne sont pas les seuls; le poète Fortunat a chanté, après saint Chrysostome, que « Rome avait deux » remparts et deux tours dans saint Pierre et dans » saint Paul. » Saint Grégoire en a dit autant. Saint Chrysostome répète encore « que les saints martyrs » de l'Egypte nous fortifient comme des remparts «imprenables, comme d'inébranlables rochers, » contre les ennemis invisibles'. » Et Mode reprend » toujours : N'est-ce pas là des Maozins? Il ajoute que saint Hilaire trouve aussi nos boulevards dans les anges. Il cite saint Grégoire de Nysse , frère de saint Basile^, Gennadius, Evagrius, saint Eucher, Théodoret, et les prières des Grecs, pour montrer la même chose. Il n'oublie pas que la croix est appelée notre défense, et que nous disons tous les jours : se fortifier du signe de la croix ; munire se signo crucis^ : la croix y vient comme le reste; et ce sacré symbole de notre salut sera encore rangé parmi les Maozins de l'Antéchrist.

XXVI. Saint Ambroise ajouté aux autres par M. Jurieu. — M. Jurieu relève tous ces beaux passages de Joseph Mède; et pour n'être pas un simple copiste, il y ajoute saint Ambroise, qui dit que saint Gcrvais et saint Protais étaient les anges tutélaires de la ville de Milan". Il pouvait encore nommer saint Grégoire de Nazianze, saint Augustin, et enfin tous les autres Pères, dont les expressions ne sont pas moins fortes'. Tout cela, c'est faire des saints autant de dieux , parce que c'est en faire des remparts et des rochers où on a une retraite assurée , et que l'Ecriture donne ces noms à Dieu.

XXVII. Les ministres ne peuvent pas croire ce qu'ils disent. — Ces messieurs savent Ijien en leur conscience, que les Pères dont ils produisent les passages ne l'entendent pas ainsi; mais qu'ils veulent dire seulement que Dieu nous donne dans les saints, comme il a fait autrefois dans Moïse, dans David et dans Jérémie , des invincibles protecteurs dont les prières agréables nous sont une défense plus assurée que mille remparts; car il sait faire de ses saints, quand il lui plait et à la manière qu'il lui plait, des forteresses imprenables, et des colonnes de fer, et des murailles d'airain*. Nos docteurs, encore un coup, savent bien en leur conscience, ([ue c'est là le sens de saint Chrysostome et de saint Basile , quand ils appellent les saints des tours et des forteresses. Ces exemples leur devraient apprendre à ne prendre pas au criminel d'autres expressions aussi fortes, et ensemble aussi innocentes que celles-là : et du moins il ne faudrait pas pousser l'impiété jusqu'à faire de ces saints docteurs, les fondateurs de l'idolâtrie antichrétienne ; puisque

I. Bas., oral, in xL Mart. Id in M.Murl. — 3. Clirt/s., llom. 32 in Ep. <id Rom. — 3. Ilom. 70. ad pop. Ant. — A. Orat. in XI. .Miirt. — 5. Idem, p. 07. — 6. Ace. des Proph., I. pari., eh. XIV, p. 2-lS, 2ii) et seq. — 7. Idem, p. 215; Med. uOi sup., c. XVI. — 8. Jercm., i. IS.

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