‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 377 sur 545 · DOCTRINE SUR L'ANTECHRIST · texte numérisé non relu

DOCTRINE SUR L'ANTECHRIST

dépouilles en Afrique? Et puisqu'on amène ici jusqu'aux Lombards, seraient-ils aussi parmi ceux qui agrandissent l'Eglise romaine , eux qui n'ont rien oublié pour l'opprimer durant tout le temps qu'ils ont subsisté, c'est-à-dire durant deux cents ans? Car qu'ont été durant tout ce temps les Alboïn, les Aslulphe , et les Didier, que des ennemis de Rome et de l'Eglise romaine? Et les empereurs d'Orient, qui étaient en effet empereurs romains, quoiqu'on les mette ici les derniers sous le nom de Grecs, les faut-il encore compter parmi les vassaux et les sujets du Pape, eux que saint Léon et ses successeurs, jusqu'au temps de Charlemagne, ont reconnu pour leurs souverains? Mais, dira-t-on, ces rois païens et hérétiques ont embrassé la vraie foi. Il est vrai , ils l'ont embrassée longtemps après ce démembrement en dix royaumes. Les Français ont eu quatre rois païens : les Saxons ne se sont convertis que sous saint Grégoire, cent cinquante ans après le démembrement : les Goths. qui régnaient en Espagne, se sont convertis de l'arianisme dans le môme temps : que fait cela à ces rois, qui, selon la prétention de nos interprètes , devaient commencer à régner en même temps que la bcte, et lui donner leur puissance? D'ailleurs ne sait-on point d'autre éi)oquc pour faire entrer ces rois dans l'empire antichrélien que celle où ils se sont faits ou clirétiens ou catholiques ? Quelle heureuse destinée de cet empire prétendu antichrélien, qu'il se compose des peuples convertis à Jésus-Christ? Mais qu'est-ce, après tout, que ces rois si heureusement convertis ont contribué à l'établissement de la puissance du Pape ? Si en entrant dans l'Eglise ils en ont reconnu le premier siège qui était celui de Rome , ni ils ne lui ont donné cette primauté qu'il avait très-constamment quand ils se sont convertis, ni ils n'ont reconnu dans le Pape que ce qu'y avaient reconnu les chrétiens avant eux, c'est-à-dire, le successeur de saint Pierre. Les papes, de leur côté, n'ont exercé leur autorité sur ces peuples, qu'en leur enseignant la vraie foi, et en maintenant le bon ordre et la discipline : et personne ne montrera que durant ce temps, ni quatre cents ans après, ils se soient mêlés d'autre chose , ni qu'ils aient rien entrepris sur le temporel : voilà ce que c'est que ces dix rois avec lesquels devait commencer l'empire papal.

XX.W. Vaine réponse. — Mais c'est , dit-on , qu'il en est venu dix autres à la place, et les voici avec leurs royaumes : 1° l'Allemagne, 2" la Hongrie, ?,° la Pologne , 4" la Suède , 5» la France , G" l'Angleterre , 7" l'Espagne, S" le Portugal, 9° l'Italie, 10" l'Ecosse'. Expliquera qui pourra pourquoi l'Ecosse parait ici plutôt que la Bohème, pourquoi la Suède plutôt que le Danemarck ou la Norwége; pourquoi enlln le Portugal, comme séparé de l'Espagne, plutôt que Castille, Aragon, Léon , Navarre et les autres royaumes. Mais pourquoi perdre le temps à examiner ces fantaisies? Qu'on me réponde du moins : si c'était là ces dix royaumes qui devaient se former du débris de l'empire romain à même temps que l'Antéchrist devait paraître, et qui lui devaient donner leur autorité et leur puissance, que fait ici la Pologne, et les autres royaumes du Nord que Rome ne connaissait pas, et qui sans doute n'ont pas été formés de ses ruines, lorsque

1, Pjvj'. , T. part., ch. VI, ;i. 105.

l'Antéchrist saint Léon est venu au monde? Se moque-t-on d'écrire sérieusement de semblables rêveries? C'est en vérité, pour des gens qui ne parlent que de l'Ecriture , se jouer trop témérairement de ses oracles; et si l'on n'a rien de plus précis pour expliquer les prophéties , il vaudrait mieux en adorer l'obscurité sainte, et respecter l'avenir que Dieu a mis en sa puissance.

XXXVI. Contrariété des nouveaux interprètes. — Il ne faut pas s'étonner si ces interprètes hardis se détruisent à la fin les uns les autres. Joseph Mède, sur le verset où saint Jean raconte que dans un grand tremblement de terre la di.vième partie de la ville tombai croyait avoir très-bien rencontré , en interprétant cette dixième partie, de la nouvelle Rome antichrétienne, qui est dix fois plus petite que l'ancienne Rome. Pour parvenir à la preuve de son interprétation, il compare sérieusement l'aire de l'ancienne Rome avec celle de la nouvelle et par une belle figure il démontre que la première est dis fois plus grande que l'autre : mais M. Jurieu son disciple lui ôte une interprétation si mathématique. Il s'est trompé avec tous les autres, dit fièrement le nouveau prophète^ quand par la cité dont parle saint Jean il a entendu la seule ville de Rome. Il faut tenir pour certain , poursuit-il d'un ton de maître^, que la grande cité c'est Rome avec so7i empire. Et la dixième partie de cette cité, que sera-ce? Il l'a trouvé : La France, dit-il '', est cette dixième IMrtie. Mais quoi! la France tombera-t-elle? et ce prophète augure-t-il si mal de sa patrie? Non, non : elle pourra bien être abaissée; qu'elle y prenne garde; le prophète l'en menace : mais elle ne périra pas. Ce que le Saint-Esprit veut dire ici , en disant qu'elle tombera, c'est qu'elle tombera pour le papisme'^ : au reste , elle sera plus éclatante que jamais, parce qu'elle embrassera la Réforme; et cela bientôt : et nos rois (chose que j'ai peine à répéter) vont être réformés à la calvinienne. Quelle patience n'échapperait à ces interprétations? Mais enfin il a mieux dit qu'il ne pense, d'appeler cela une chute : la chute serait trop horrible , de tomber dans une Réforme où l'esprit d'illusion domine si fort.

XXXVII. L'Anglais trouve l'Angleterre daiis l'Apocalypse, et le Français y trouve la France. — Si l'interprète français trouve la France dans l'Apocalypse, l'Anglais y trouve l'Angleterre : la fiole versée sur les fleuves et sur les fontaines sont les émissaires du Pape , et les Espagnols vaincus sous le règne d'Elisabeth de glorieuse mémoire". Mais le bon Mède rêvait : son disciple mieux instruit, nous apprend que la seconde et la troisième fiole c'est les croisades, où Dieu a rendu du sang aux catholiques pour le sang des Vaudois et des Albigeois, qu'ils avaient répandu''. Ces Vaudois et ces Albigeois, et Jean Wiclef et Jean Hus, et tous les autres de cette sorte, jusqu'aux cruels Taborites, reviennent partout dans les nouvelles interprétations, comme de fidèles témoins de la vérité persécutée par la bête : mais on les connaît à présent, et il n'en faudrait pas davantage pour reconnaître la fausseté de ces prétendues prophéties.

1. Apoc, XI. 13; Med. comm. in Apoc, pan. 11, p. -1S9. — 2. Ace, //, pan., ch. II, p. 194. — 3. Mem, p. 200, 203. —4. Ibid., p. 201. — 5. Ibid. — 6. Med. comm. Apoc, p. 528, ad Filial. 3. Ap. XVI. — 7. Ace. des Proph., II. part,, ch. iv,p. 72; PréJ. légit., I. part., ch. y, p. 98, 99.

HISTOIRE DES VARIATIONS

XXXVIII. Le roi de Siiède prédit, et la prédiction démentie à l'ii^stant. — Joseph Mèdc s'est surpassé lui-iiièrae clans l'explicalion de la quatrième fiole. Il la voyait répandue sur le soleil, sur la principale partie du ciel de la bête', c'est-à-dire de l'empire papal : c'est que le Pape allait perdre l'empire d'Allemagne, qui est son soleil : cela était clair. Pendant que Mède, si on l'en veut croire, imprimait ces choses qu'il avait méditées longtemps auparavant, il apprit les merveilles de ce roi pieux, heureux et victorieux, que Dieu envoyait du Nord pour défendre sa cause- : c'était, en un mot, le grand Gustave. Mède ne peut plus douter que sa conjecture ne soit une inspiration : et il adresse à ce grand roi le mèrne cantique que David adressait au Messie : Mette: votre épée, ô grand roi; combattez pour la vérité et pour la justice, et régnez^. Mais il n'en fut rien; et avec sa prophétie, Mède a publié sa honte.

XXXIX. Ridicule pensée sur le Turc. — H y a encore un bel endroit , où , pendant que Mode contemple la ruine de l'empire turc, son disciple y voit au contraire les victoires de cet empire. L'Euphrate, dans l'Apocalypse, c'est à Mode l'empire des Turcs; et l'Euphrate mis à sec dans l'épanchement de la sixième fiole, c'est l'empire turc détruit^. Il n'y entend rien : M. Jurieu nous fait voir que l'Euphrate c'est l'Archipel et le Bosphore, que les Turcs passèrent en 1390 pour se rendre maîtres de la Grèce et de Gonstantinoples. Bien plus : « il y a » beaucoup d'apparence que les conquêtes des » Turcs sont poussées si loin, pour leur donner le » moyen de servir avec les protestants, au grand » œuvre de Dieu*, » c'est-à-dire à la ruine de l'empire papal : car, encore que les Turcs n'aient jamais été si bas qu'ils sont, c'est cela même qui fait croire à notre auteur qu'ils se relèveront bientôt. « Je re- » garde, dit-il, cette année 1685 comme critique en » cette aflaire. Dieu y a abaissé les réformés et les » Turcs en même temps, pour les relever en même » TEMPS , et les faire être les instruments de sa ven- » geance contre l'empire papal. » Qui n'admirerait celte relation du Turcisme avec la Réforme, et cette commune destinée de l'un et de l'autre? Si les Turcs se relèvent, pendant que le reste des chrétiens s'affligera de leurs victoires , les réformés alors lèveront la tète, et croiront voir approcher le temps de leur délivrance. On ne savait pas encore ce nouvel avantage de la Réforme, de devoir croître et décroître avec les Turcs. Notre auteur lui-même était demeuré court en cet endroit quand il composait ses Préjugés légitimes; et il n'avait rien entendu dans les plaies des deux dernières fioles où ce mystère était renfermé : mais enfin, après avoir frappé deux fois, quatre, cinq et six fois, avec une attention religieuse , la porte s'est ouverte'', et il a vu ce grand secret.

XL. Pourquoi 07i souffre ces absurdités dans le parti. — On me dira que parmi les protestants, les habiles gens se moquent , aussi bien ([ue nous, de ces rêveries. Mais cependant on les laisse courir, parce qu'on les croit nécessaires pour amuser un peuple crédule. C'a été principalement par ces vi-

1. Comm. Ap,, p. 52S; Apoc, xvi. 8. — 2. Comm. Ap., p. 539. — 3. Ps., XLiv. — 4. Apoc, xvi. 12; Ikid. ad Pli. 6, p. 529. — 5. Ace, II. part., cli. vu, p. 99. — C. Idem, p. 101. — 7. IbkL, p 94.

sions qu'on a excité la haine contre l'Eglise romaine, et qu'on a nourri l'espérance de la voir bientôt détruite. On en revient à cet artifice; et le peuple, trompé cent fois, ne laisse pas de prêter l'oreille, comme les Juifs livrés à l'esprit d'erreur faisaient autrefois aux faux prophètes. Les exemples ne servent de rien pour désabuser le peuple prévenu. On crut voir dans les prophéties de Luther, la mort de la papauté si prochaine, qu'il n'y avait aucun protestant qui n'espérât d'assister à ses funérailles. Il a bien fallu prolonger le temps : mais on a toujours conservé le même esprit; et la Réforme n'a jamais cessé d'être le jouet de ces prophètes de mensonge, qui prophétisent les illusions de leur cœur.

XLI. Les prophètes du parti so7it trompeurs. Aveu du ministre Jurieu. — Dieu me garde de perdre le temps à parler ici d'un Coltérus, d'un Drabicius, d'une Christine, d'un Coménius, et de tous ces autres visionnaires dont notre ministre nous vante les prédictions et reconnaît les erreurs • ! Il n'est pas jusqu'au savant Usser qui n'ait voulu , à ce qu'on prétend , faire le prophète. Mais le môme ministre demeure d'accord qu'il s'est trompé comme les autres. Ils ont tous été démentis par l'expérience; et on y traître, dit le ministre-, tant de choses qui achoppent , qu'on ne saurait affermir son cœur làdessus. Cependant il ne laisse pas de les regarder comme des prophètes et de grands prophètes, des Ezéchiels, des Jérémies. Il trouve « dans leurs vi- » sions tant de majesté et tant de noblesse, que » celles des anciens prophètes n'en ont pas davan- » tage; et une suite de miracles aussi grands qu'il » en soit arrivé depuis les apôtres. » Ainsi le premier homme de la Réforme se laisse encore éblouir par ces faux prophètes , après que l'événement les a confondus : tant l'esprit d'illusion règne dans le parti. Mais les vrais prophètes du Seigneurie prennent d'un autre ton contre ces menteurs qui abusent du nom de Dieu : « Ecoute , ô Ilananias, dit Jé- » rémie', la parole que je t'annonce, et que j'an- » nonce à tout le peuple. Les prophètes qui ont été » devant nous dès le commencement, et qui ont » prophétisé le bien ou le mal aux nations et aux «•royaumes, lorsque leurs paroles ont été accom- » plies, on a vu qu'ils étaient des prophètes que le » Seigneur avait véritablement envoyés. Et la pa- » rôle du Seigneur fut adressée à Jérémie : Va et » dis à Hananias : Voici ce que dit le Seigneur : » Tu as brisé des chaînes de bois , en signe de la » délivrance future du peuple, et tu les changeras » en chaînes de fer : j'aggraverai le joug des na- » lions à qui tu annonceras la paix. Et le prophète » Jérémie dit au prophète Hananias : Ecoute , ô 1) Hananias, le Seigneur ne t'a pas envoyé, et tu as » fait que le peuple a mis sa confiance dans le men- » songe : pour cela , dit le Seigneur, je t'ôterai de » dessus la face de la terre; tu mourras cette année, X parce que tu as parlé contre le Seigneur : et le » prophète Hananias mourut cette année, au sep- » liéme mois. » Ainsi méritait d'être confondu celui qui trompait le peuple au nom du Seigneur; et le peuple n'avait plus qu'à ouvrir les yeux.

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