‹ Œuvres complètes de Bossuet (volume 4)Chapitre 378 sur 545 · LIVRE XIV. — LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

Les inlerprètes de la Réforme ne valent pas mieux que ses prophètes. L'Apocalypse et les autres prophéties ont toujours été le sujet sur lequel les beaux esprits de la Réforme ont cru qu'il leur était libre de se jouer. Chacun a trouvé ses convenances; et les crédules protestants y ont toujours été pris. M. Jurieu reprend souvent, comme on a vu, Joseph Méde qu'il avait choisi pour son guide'. Il a fait voir jusqu'aux erreurs de Dumoulin son aïeul, dont toute la Réforme avait admiré les interprétations sur les prophéties; et il a montré que le fondement sur lequel il a bdli est tout à fait destitué de solidité. Il y avait pourtant beaucoup d'esprit, et une érudition très-recherchée dans ces visions de Dumoulin : mais c'est qu'en ces occasions , plus on a d'esprit, plus on se trompe; parce que plus on a d'esprit, plus on invente, et plus on hasarde. Le bel esprit de Dumoulin , qui a voulu s'exercer sur l'avenir, l'a engagé dans un travail dont on se moque jusque dans sa famille; et M. Jurieu, son petit-lils, qui montre peut-être dans cette matière plus d'esprit que les autres , n'en sera que plus certainement la risée du monde.

XLIII. Ce que les ministres ont trouvé dans l'Apocalypse touchant leurs réformateurs. — J'ai honte de discourir si longtemps sur des visions plus creuses que celles des malades. i\Iais je ne dois pas oublier ce qu'il y a de plus important dans ce vain mystère des protestants. Selon l'idée qu'ils nous donnent de l'Apocalypse, rien ne devrait y être marqué plus clairement que la Réforme elle-même avec ses auteurs , qui étaient venus pour détruire l'empire de la bêle; et surtout elle devrait être marquée dans l'cpanchement des sept fioles, où sont prédites , à ce qu'ils prétendent , les sept plaies de leur empire antichrétien. Mais ce que voient ici nos interprètes est si mal conçu , que l'un détruit ce que l'autre avance. Joseph Méde croit avoir trouvé Luther et Calvin, lorsque la fiole est répandue sur la mer, c'est-à-dire, sur le monde antichrétien, et qu'aussitôt cette mer est changée en un sang semblable à celui d'un corps mort-. Voilà, dit-il, la Réforme : c'est un poison qui lue tout : car alors tous les animaux qui étaient dans la mer moururent^. Mode prend soin de nous expliquer ce sang semblable à celui d'un cadavre, et il dit que c'est comme le sang d'un membre coupé, à cause des provinces et des royaumes qui furent alors arrachés du corps de la papauté^. Voilà une triste image pour les réformés, de ne voir les provinces de la Réforme que comme des membres coupés, qui ont perdu, selon Mède, toute liaison avec la source de la tie, tout esprit lital et toute chaleur, sans qu'on nous en dise davantage.

XLIV. Idée du ministre Jurieu. — Telle est l'idée de la Réforme, selon Mède. Mais s'il la voit dans l'effusion de la seconde fiole, l'autre interprèle la voit seulement à l'elTusion de la septième : « Lorsqu'il sortit, dit saint Jean', une grande voix » du temple céleste comme venant du trône , qui » dit : C'est fait. Et il se fil de grands bruits, des » tonnerres et des éclairs, et un si grand tremble- 1) ment de terre, qu'il n'y en eût jamais un tel de-

1. Juf., Ace. des Proph., I. part., p. 71; //. pan., p. 183. — 2. Jos. Med. ad Ph. 2; Apoc, xvi. 3. — 3. Apoc, ibid, — •1. Med., ibid. — ô. A/joc, xvu 17.

B. — T. III

» puis que les hommes sont sur la terre : » c'est là, dit-il, la Réforme'.

A la vérité, ce grand mouvement convient assez aux troubles dont elle remplit tout l'univers; car on n'en avait jamais vu de semblables pour la religion. Mais voici le bel endroit : La grande ville fut divisée en trois partis. C'est , dit notre auteur, l'Eglise romaine, la luthérienne et la calvinienne : voilà les trois partis qui divisent la grande cité, c'est-à-dire l'Eglise d'Occident. J'accepte l'augure : la Réforme divise l'unité : en la divisant elle se rompt elle-même en deux, et laisse l'unité à l'Eglise romaine dans la chaire de saint Pierre qui en est le centre. Mais saint Jean ne devait pas avoir oublié qu'une des parties divisées, c'est-à-dire la calvinienne, se rompait encore en deux morceaux; puisque l'Angleterre , qu'on veul ranger avec elle , fait néanmoins dans le fond, une secte à part; et notre ministre ne doit pas dire que celle division soit légère, puisque de son propre aveu on se traite de part et d'autre comme des excommuniés^. En efl'et, l'Eglise anglicane met les calvinistes puritains au nombre des non conformistes , c'est-à-dire , au nombre de ceux dont elle ne permet pas le service, et n'en reçoit les ministres qu'en les ordonnant de nouveau, comme des pasteurs sans aveu et sans caractère. Je pourrais aussi parler des autres socles qui ont partagé le monde en même temps que Luther et Calvin, et qui, prises ensemble ou séparément, font un assez grand morceau pour n'être pas omises dans ce passage de saint Jean. Et après tout, il fallait donner à la Réforme un caractère plus noble que celui de tout renverser, et une plus belle marque que celle d'avoir mis en pièces l'Eglise d'Occident, la plus florissante de tout l'univers; qui a été le plus grand de tous les malheurs.

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