LIVRE XIV
LE DIX-SEPTIEME SIECLE
échappé l'anallième qu'ont mérité les pélagiens, sous prétexte qu'ils ne le sont qu'tà demi ; puisqu'on voit que cette partie qu'ils ont avalée d'un poison aussi mortel que le pélagianisme en contient toute la malignité : par où on peut voir l'état déplorable de tout le parti protestant; puisque d'un coté les calvinistes ne savent point de moyen de soutenir la grâce chrétienne contre les pélagiens, qu'en la rendant inamissible avec tous les inconvénients que nous avons vus; et que d'autre part les luthériens croient ne pouvoir éviter ce détestable particularisme de Dordrecht et des calvinistes , qu'en devenant pélagiens, et en abandonnant le salut de l'homme à son libre arbitre.
V. Suite des récriminations. Les luthériens convaincus de nier la nécessité des bonnes (mcres. — Le calviniste poursuit sa pointe; et, dit-il aux luthériens , il n'est pas possible de dissimuler votre doctrine contre la nécessité des bonnes œuvres. « Je » ne veux pas, poursuit-il*, aller rechercher les » dures propositions de vos docteurs anciens et mo- » dernes sur ce sujet-là. » Je crois qu'il avait en vue le décret de Vomies , où nous avons remarqué qu'il fut décidé que les bonnes œuvres ne sont pas nécessaires au salut^. Mais sans s'arrêter à cette assemblée et aux autres semblables décrets des luthériens , j'observerai seulement , dit-il à Scultet', ce que vous avez enseigné vous-même : « qu'il ne » nous est permis de donner aux pauvres aucune » aumône , pas même une obole , dans le dessein » d'obtenir le pardon de nos péchés : » et encore : « que l'habitude et l'exercice de la vertu n'est pas » absolument nécessaire aux justifiés pour être sau- » vés : que l'exercice de l'amour de Dieu, ni dans )> le cours de la vie, ni même à l'heure de la mort, » n'est la condition nécessaire , sans laquelle on ne » puisse pas être sauvé : » enfin , « que ni l'habi- » tude ni l'exercice de la vertu n'est nécessaire au » mourant pour obtenir la rémission de ses péchés; » c'est-à-dire « qu'un homme est sauvé, comme con- » dut le ministre, sans avoir fait aucune bonne » œuvre , ni à la vie ni à la mort. »
VI. Autre récrimination sur la certitude du salut. Les luthériens convaincus de contradiction et d'aveuglement. — Voilà de justes et terribles récriminations; et le docteur Scultet ne s'en tirera jamais ; mais en voici encore une qu'il ne faut pas oublier. Vous nous objectez comme un crime, lui dit M. .lurieu , la certitude du salut établie dans le synode de Dordrecht : mais vous, qni nous l'objectez, vous la tenez vous-mêmes. Là-dessus il produit les thèses où le docteur Jean Gérard , le troisième homme de la Réforme après Luther et Chemnice, si l'on en croit ses approbateurs, avance cette proposition : « Nous défendons contre les papistes la » certitude du salut comme étant une certitude de i> foi'. » Et encore ; « Le prédestiné a le témoi- » gnage de Dieu en soi, et il se dit en lui-même : >i Celui qui m'a prédestiné de toute éternité m'ap- » pelle, et me justifie dans le temps par sa parole. » Il est vrai qu'il a écrit ce qu'on vient de voir, et d'autres choses aussi fortes rapportées par M. Jurieu^ : elles sont familières aux luthériens. Mais ce
1. Jur., II. part., c. 2, p. 243. — 2. Liv. tiii, n. 32. — .'■!. Pag. 243, 244.— 4. Jur., I.part., cap. 8, p. )2S, 129; Gérard. ./.• elect. et rep., cap. 13; Thés. 210, 211. — 5. Jur., idem, p. 12y.
ministre leur reproche avec raison qu'elles ne s'accordent pas avec leur dogme de l'amissibilité de la justice, qu'ils regardent comme capital : c'est aussi ce que j'ai marqué dans cette histoire'; et je n'ai pas oublié le dénouement que proposent les luthériens, et même le docteur Gérard : mais je ne garantis pas les contradictions que le ministre Jurieu leur reproche en ces termes'- : « C'est une chose » incroyable que des gens sages, et qui ont des » yeux , soient tomljés dans un si prodigieux aveuli glement , que de croire qu'on soit assuré de son » salut d'une certitude de foi, et qu'en même temps » le vrai fidèle puisse déchoir de la foi et du salut » éternel. » Il prend de là occasion de leur reprocher que toute leur doctrine est contradictoire, et que \quv universalisme , introduit contre les principes de Luther, a mis une telle confusion dans leur théologie, « qu'il n'y a personne qui ne sente » qu'elle n'a plus aucune suite; qu'elle ne se peut » accorder avec elle-même; et qu'il ne leur reste » aucune excuse'. » Voilà comme ces Messieurs se traitent quand ils s'accordent : que ne font-ils pas quand ils se déchirent?
VII. Autre récrimination. Le prodige de l'ubiquité. — Outre ce qui regarde la grâce, le ministre reproche encore avec force aux luthériens le prodige de l'ubiquité, « digne, dit-il'', de tous les éloges » que vous donnez aux décisions de Dordrecht : » monstre affreux , énorme et horrible , d'une lai- » deur prodigieuse en lui-même , et encore plus » prodigieuse dans ses conséquences ; puisqu'il » ramène au monde la confusion des natures en » Jésus-Christ; et non-seulement celle de l'âme 11 avec le corps, mais encore celle de la divinité » avec l'humanité, et en un mol l'eutychianisme » détesté unanimement de toute l'Eglise. »
Il leur fait voir qu'ils ont ajouté à la Confession d'Augsbourg ce monstre de l'ubiquité , et à la doctrine de Luther leur e^cessU universalismc qui les a fait revenir à l'erreur des pélagiens. Tous ces reproches sont très -véritables, comme nous l'avons fait voir^; et voilà les luthériens, les premiers de ceux qui ont pris la qualité de réformateurs, convaincus par les calvinistes d'être tout ensemble pélagiens en termes formels, et eutychiens, par des conséquences à la vérité, mais que tout le monde voit'^, et qui sont aussi claires que le jour.
Vllt. La compensation des dogmes proposée aux luthériens par le ministre Jurieu. — Apres toutes ces vigoureuses récriminations , on croirait que le ministre Jurieu va conclure à détester dans les luthériens tant d'abominables excès, tant de visibles contradictions, un aveuglement si manifeste : point du tout. Il n'accuse les luthériens de tant d'énormes erreurs que pour en venir à la paix , en se tolérant mutuellement, malgré les erreurs grossières dont ils se convainquent les uns les autres.
C'est donc ici qu'il propose cette merveilleuse compensation, et cet échange de dogmes où tout aboutit à conclure : « Si notre particularisme est » une erreur, nous vous offrons la tolérance pour » des erreurs beaucoup plus étranges'. » Faisons la paix sur ce fondement, et déclarons-nous mutuel-
1. Liv. III , n. 39; liv. viii, n. 60, 61. — 2. Idem. — 3. Jur., ihid., p. 219; Ibid., p. 129, 131, 135. — 4. Ihid.. p. 241. — 5. Ci-dess., liv, vm, n. 46. — 6. Jur., ibid. — 7. Jur., II. part , c. 3 et seq, 10, 11. p, 240.
HISTOIRE DES VAIÎIATIONS.
Icnienl de fidi'Ies serviteurs de Dieu , sans nous obliger de part ni d'aulreà rien corriger dans nos dogmes. Nous vous passons tous les prodiges de voire doctrine : nous vous passons cette monstrueuse ujjiquité : nous vous passons votre demi-p61agianisnie qui niel le commencenienl du salut de l'homme purement entre ses mains' : nous vous passons ce dogme alVreux qui nie que les bonnes œuvres et l'habitude de la charité, non plus que son exercice, soient nécessaires au salut, ni à la vie, ni à la mort- : nous vous tolérons, nous vous recevons à la sainte table, nous vous reconnaissons pour enfants de Dieu malgré ces erreurs : passez-nous donc aussi , et passez au synode de DordrcclU : et ses décrets absolus avec sa grâce irrésistible, cl sa certitude du salul avec son inamissibililô de la justice, et tous nos autres dogmes particuliers, quelque horreur que vous en ayez.
Voilà le marché qu'on propose; voilà ce qu'on négocie à la l'ace de tout le monde chrétien; une paix entre des Eglises qui se disent non-seulement chréliennes , mais encore réformées , non pas en convenant de la doctrine qu'elles croient expressément révélée de Dieu , mais en se pardonnant mutuellement les plus grossières erreurs.
Quel sera l'événement de ce traité'? Je veux bien ne le pas prévoir; mais je dirai hardiment que les calvinistes n'y gagneront rien, que d'ajouter à leurs erreurs celles des luthériens, dont ils se rendront complices en recevant à la sainte table, comme de véritables enfants de Dieu, ceux qui font profession de les soutenir. Pour ce qui est des luthériens, s'il est vrai, comme f insinue M. Jurieu'', qu'ils commencent pour la i)lupart à devenir plus Iraitables sur le point de la présence réelle, et qu'ils olfrent la paix aux calvinistes, pourvu seulement qu'ils reçoivent leur unii-ersalisme demi-pélagien; tout l'univers sera témoin qu'ils auront fait la paix en sacrifiant aux sacramcntaires ce que Luther a le plus défendu contre eux jusqu'à la mort, c'est-à-dire la réalité; et en leur faisant avouer ce que le même Luther déteste le plus, c'est-à-dire le pélagianisrne , auquel il a préféré l'extrémité opposée, et l'horreur de faire Dieu auteur du péché.
IX. Moyen d'acancer l'accord proposé par lu miniUre. Les princes juges souverains de la religion. — Mais voyons encore le moyen que propose M. Jurieu pour parvenir à ce merveilleux accord. « Pre- » miérement, dit-il '', ce pieux ouvrage ne se peut » faire sans le secours des princes de l'un et de » l'autre parti; parce que, poursuit-il, toute laRé- » forme s'est faite par leur autorité. » Ainsi on doit assembler, pour le promouvoir, « non des ecclé- » siastiques toujours attachés à leurs sentiments; » mais des politiques', » qui apparemment feront meilleur marché de leur religion. Ceux-ci donc examineront « l'iraportancc de chaque dogme , et » pèseront avec équité si telle et telle proposition, » supposé que ce soit une erreur, n'est pas capable « d'accord, ou ne peut pas être tolérée" : » c'est-àdire qu'il s'agira dans cette assemblée de ce qu'il, y a de plus essentiel à la religion, puisqu'il y faudra décider ce qui est fondamental ou non; ce qui
1. /. part., cap. 3, p. 123. — 2. Idem, p. 243. — :i. //. part , c. 12, p. 261. — 4. Idem, p. 260. — 5. Ibid, n. 1. - (i. Ibld., p. 269, n. 8.
peut être ou iw. peut pas être toléré. C'est la grande dillicullé : mais dans cette dilliculté si essentielle à la religion, « les théologiens parleront comme des » avocats, les politiques écouteront, et seront les » juges sous l'autorité des princes'. » Voilà donc manifestement les princes devenus souverains arbitres de la religion , et l'essentiel de la foi remis absolument entre leurs mains. Si c'est là une religion, ou un concert politique , je m'en rapporte au lecteur.
Cependant il faut avouer que la raison qu'apporte j\I. Jurieu pour tout déférer aux princes est convaincante, puisqu'on elfet , comme il vient de dire, toute la Réforme s'est faite par leur autorité. C'est ce que nous avons montré par toute la suite de cette histoire : mais enfin on ne pourra plus disputer ce fait, si honteux à nos Réformés. M. Jurieu le reconnaît en termes exprès; et il ne faut plus s'étonner qu'on accorde aux princes l'aulorité de juger souverainement d'une Réforme qu'ils ont faite.
C'est pourquoi le ministre a mis pour fondement de l'accord , « qu'avant toute conférence et toute » dispute, les théologiens des deux partis feront » serment d'obéir aux jugements des délégués des » princes , et de ne rien faire contre l'accord. » Ce sont les princes et leurs délégués qui sont devenus infaillibles : on jure par avance de leur obéir, quoi qu'ils ordonnent : il faudra croire essentiel ou indill'érent, tolérable ou intolérable dans la religion ce qu'il leur plaira; et le fond du christianisme sera décidé par la politique.
X. Les calvinistes prêts à souscrire à la Confession d'Augsbourg. — On ne sait plus en quel pays on est, ni si c'est des chrétiens qu'on entend parler, quand on voit le fond de la religion remis à l'autorité lemporelle , et les princes en devenir les arbitres. Mais ce n'est pas tout : il faudra enfin convenir d'une Confession de foi; et ce devait être le grand embarras : mais l'expédient est facile. On en fera une en termes si vagues et si généraux , que tout le inonde en sera content^ : chacun dissimulera ce qui déplaira à son compagnon : le silence est un remède à tous maux : on se croira les uns les autres tout ce qu'on vaudra dans son cœur, pélagicns , eutychiens , manichéens ; pourvu qu'on n'en dise mot , tout ira bien , et Jésus-Christ ne manquera pas de répulcr les uns et les autres pour des chrétiens bien unis. Ne disons rien : déplorons l'aveuglement de nos frères , et prions Dieu que l'excès de l'égarement leur fasse enlin ouvrir les yeux à leur erreur.
En voici le comble. Nous avons vu ce que Zwingle et les zwingliens, Calvin et les calvinistes ont cru de la Confession d'Augsliourg; comment dès son origine ils refusèrent de la souscrire, cl se séparèrent de ses défenseurs ; comment dans toute la suite ceux de France , en la recevant dans tout le reste , ont toujours excepté l'article x où il est parlé de la Cène^ On a vu entre autres choses ce qui en fut dit au colloque de Poissy ' ; et on n'a pas oublié ce que Calvin écrivait alors tant de la mollesse que de la brièveté obscure et défectueuse de cette Confession : ce qui faisait, dit-il, « qu'elle déplai-
1. ./Kl-.,/). 2uU, n.S.— 2. Idem, cap. 11,215 «( ■•<er/.,cap. 12, p. 261. — 3 Liv. m, n. 3; tiv. ix, n. S», SU, 100 et suiv. — 4. Idem, n. 1.