LIVRE XIV. — LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
/) sait aux gens de bon sens , et morne que Mé- » lanchton son auteur s'était souvent repenti de l'a- » voir dressée : » mais maintenant , que ne peut point l'aveugle désir de s'unir aux luthériens? on est prêt à souscrire à cette Confession ; car on sent bien que les luthériens ne s'en départiront jamais. Hé bien, dit notre ministre', « Ne faut-il que la » souscrire"? L'affaire est faite : nous sommes prêts » à la souscription, pourvu que vous vouliez nous » recevoir. » Ainsi cette confession, si constamment rejetée depuis cent cinquante ans, tout-à-coup, sans y rien changer, deviendra la régie commune des calvinistes, comme elle l'est des luthériens; à condition que chacun aura son intelligence , et y trouvera ce qu'il a dans l'esprit. Je laisse au lecteur à décider lesquels paraissent ici le plus à plaindre , ou des calvinistes qui tournent à tout vent, ou des luthériens dont on ne souscrit la confession que dans l'espérance qu'on a d'y trouver ses fantaisies à la faveur des équivoques dont on l'accuse. Chacun voit combien serait vaine, pour ne rien dire de pis, la réunion qu'on propose : ce qu'elle aurait de plus réelle, c'est enfin, comme le dit M. Jurieu-, « qu'on pourrait faire une bonne ligue, et que le » parti protestant ferait trembler les papistes. » Voilà ce qu'espérait M. Jurieu ; et sa négociation lui paraîtrait assez heureuse, si au défaut d'un accord sincère des esprits , elle pouvait les unir assez pour mettre en feu toute l'Europe : mais par bonheur pour la chrétienté les ligues ne se font pas au gré des docteurs.
XI. Merveilleux motifs d'union proposés aux luthériens. — Dans cette admirable négociation il n'y a rien de plus surprenant que les adresses dont s'est servi M. Jurieu pour fléchir la dureté des luthériens. Quoi ! dit-il , serez-vous toujours insensibles à la complaisance que nous avons eue de vous passer la présence corporelle? « Outre toutes les » absurdités philosophiques qu'il nous a fallu digé- » rer, combien périlleuses sont les conséquences de » ce dogme' I » Ceux-là le savent, poursuit-il, qui ont à soutenir en France ce reproche continuel : « Pourquoi rejeter les catholiques, après avoir reçu » les luthériens? Nos gens répondent : Les lulhé- » riens u'ôtent pas la substance du pain ; ils n'a- » dorent pas l'Eucharistie ; ils ne l'offrent pas en » sacrifice ; ils n'en retranchent pas une partie ; » tant pis pour eux , nous dit-on , c'est en cela qu'ils » raisonnent mal, et ne suivent pas leurs principes. » Car si le corps de Jésus-Christ est réellement et ji charnellement présent, il faut l'adorer ; s'il est » présent, il faut l'offrir à son Père : s'il est pré- » sent , Jésus-Christ est tout entier sous chaque » espèce. Ne dites pas que vous niez ces conséu quences ; car enlin elles coulent mieux et plus » naturellement de votre dogme que celles que vous " nous imputez. Il est certain que votre doctrine sur " la Cène a été le commencement de l'erreur : le » changement de substance a été fondé là-dessus ; » c'est sur cela qu'on a commandé l'adoration; et il » n'est pas aisé de s'en défendre : la raison humaine » va là, qu'il faut adorer Jésus-Christ partout où » il est. Ce n'est pas que cette raison soit toujours » bonne ; car Dieu est bien dans le bois et dans une
1. Liv. III, 13, )).27S. — 2. Jur., ibid.,p. 262. — 3. Jur., ibid., p 240.
» pierre , sans qu'il faille adorer la pierre ou le bois : » mais enfin l'esprit va là par son propre poids, » et aussi naturellement que les éléments à leur centre : il faut un grand ell'ort pour l'empêcher de tomber dans ce précipice (ce précipice c'est d'adorer Jésus-Christ où il est) : « et je ne doute nullement, » poursuit notre auteur, que les simples n'y retom- » Lassent parmi vous, s'ils n'en étaient empêchés » par les disputes continuelles avec les papistes. » Ouvrez les yeux , ô luthériens , et permettez que les catholiques à leur tour vous parlent ainsi! Nous ne vous proposons pas d'adorer du bois ou de la pierre à cause que Dieu y est : nous vous proposons d'adorer Jésus-Christ où vous avouez qu'il se rencontre par une présence si spéciale attestée par un témoignage si particulier et si divin : la raison va là nalurellcinent ; l'esprit y est porté par son propre poids. Les gens simples et qui ne sont pas contentieux, suivraient une pente si naturelle, si des disputes continuelles ne les retenaient ; et ce n'est que par un esprit de contention qu'on s'empêche d'adorer Jésus-Christ où on le croit si présent.
XII. Les deux partis irréconciliables dans le fond, selon le ministre Jurieu. — Telles sont les conditions de l'accord qui se traite aujourd'hui entre les luthériens et les calvinistes ; tels sont les moyens qu'on a pour y parvenir; et telles sont les raisons dont on se sert pour persuader et attendrir les luthériens. Et que ces Messieurs n'aillent pas penser (pie nous en parlions comme nous faisons par quelque crainte que nous ayons de leur accord, qui après tout ne sera jamais qu'une grimace et une cabale ; car enfin se persuader les uns les autres est une chose jugée impossible, môme par M. Jurieu. « Jamais, dit-il' , aucun des partis ne se laissera » mener en triomphe ; et proposer un accord entre » les luthériens et les calvinistes, à condition que » l'un des partis renonce à sa doctrine, c'est de » môme que si on avait proposé pour moyen d'ac- » cord aux Espagnols de remettre toutes leurs pro- » vinces et toutes leurs places entre les mains des » Français. Cela , dit-il , n'est ni juste , ni possible. » Qui ne voit , sur ce fondement, que les luthériens et les calvinistes sont deux nations irréconciliables et incompatibles dans le fond? Ils peuvent faire des ligues : mais qu'ils puissent jamais parvenir à un accord chrétien par la conformité de leurs sentiments , c'est une folie manifeste de le croire. Ils diront néanmoins toujours , et autant les uns que les autres, que les Ecritures sont claires, quoiqu'ils sentent dans leur conscience que seules elles ne peuvent terminer le moindre doute; et tout ce qu'ils pourront faire, c'est de s'accorder, et dissimuler ce qu'ils croiront être la vérité clairement révélée de Dieu , ou en tout cas de l'envelopper, comme on l'a tenté mille fois, dans des équivoques.
Qu'ils fassent donc ce qu'il leur plaira , et ce que Dieu permettra qu'ils fassent sur ras vains projets d'accommodement; ils seront éternellement le supplice et l'affliction les uns des autres : ils se seront les uns aux autres un témoignage éternel qu'ils ont usurpé malheureusement le titre de réformateurs , et que la méthode qu'ils ont prise pour corriger les abus ne pouvait tendre qu'à la subversion du christianisme.